Catégorie : édito

  • La gauche de rupture fait front

    La gauche de rupture fait front

    En annonçant la candidature à l’élection présidentielle de Jean‐Luc Mélenchon, la France insoumise a fait passer la campagne aux choses sérieuses. D’abord à gauche. Au sein de la primaire, la décision de Marine Tondelier de poursuivre ou non, sera en réalité celle des Écologistes. Et François Ruffin fera probablement cavalier seul. Ce dernier avait lancé fin janvier le recueil de soutiens citoyens pour sa candidature. Trois mois plus tard, il en avait 120 000.

    En 48h, Jean‐Luc Mélenchon en avait déjà recueilli plus de 200 000. Il lui avait fallu plusieurs mois pour parvenir au même résultat, alors que c’était déjà sa deuxième candidature, il y a une décennie. C’est le temps qu’il faut à l’Histoire pour construire la notoriété et l’adhésion populaire autour d’un candidat qui n’est pas soutenu par l’appareil médiatique. Qu’on le veuille ou non, il incarne quelque chose dans le peuple que nul autre ne pourra créer en moins d’un an, en tout cas sans soutien médiatique. Lorsqu’il dit, sur le plateau de TF1, qu’il est le « mieux préparé » à cette tâche, c’est cela qu’on comprend. Ce n’est pas une questions de qualités personnelles.

    Libération, Le Monde et toute la presse de centre‐gauche semblent l’ignorer, ou faire semblant. « Le candidat permanent » titrent les premiers. Au Monde, le journaliste qui couvrira la campagne est Olivier Pérou, un des auteur‐rices du livre à charge La Meute. Il écrit que la candidature « a été verrouillée malgré l’émergence de figures nationales »et dépeint ainsi en autoritarisme ce qui pour tout autre observateur apparaît comme le consensus d’un mouvement divers, dont Jean‐Luc Mélenchon a justement été le point de ralliement.

    Construire un candidat de gauche capable de gagner est une tâche qui prend des décennies.

    Les candidatures sérieuses à l’élection présidentielle se comptent maintenant au nombre de trois : Édouard Philippe, celle du RN, et celle de la France insoumise. Quelque chose sortira très probablement de la droite du PS : Glucksmann, Hollande ou un autre incarneront ce que Macron a été à ses débuts, pour un camp qui ne cesse de s'amenuiser mais représente toujours une force historique. Face à cela, la stratégie de LFI semble être de jouer la carte de l’union, pour isoler encore plus ce camp, en proposant au reste de la gauche de reconstituer une alliance autour d’un accord couplant sénatoriales, présidentielle et législatives. La balle est lancée, à voir qui la saisira.

  • Pouvoir décider pour nous‐même

    Pouvoir décider pour nous‐même

    Vous avez entre les mains le 20ème numéro de Parti des Femmes. Le numéro 1 a déjà presque 1 an. À chaque tirage du journal, nous sommes un peu plus nombreuses à le réaliser, l’écrire, le maquetter, ou le relire avant qu’il parte à l’impression. Nous avons fêté notre anniversaire à Paris la semaine dernière : des vidéos de la table ronde seront bientôt en ligne. La salle était pleine et ça nous a donné beaucoup de courage. En avant vers le numéro 40 !

    Pour notre deuxième anniversaire, nous aurons droit en France à une élection présidentielle. L'année qui vient sera donc particulière pour Pdf, et nous apporterons notre contribution aux voix féministes, antiracistes et populaires qui ne manqueront pas de s’exprimer dans cette campagne.

    Le présent nous donne de l’espoir. En quelques semaines, le gouvernement a essuyé deux défaites face à la pression populaire, en retirant la loi Yadan et en renonçant à faire passer en force son projet de loi sur le travail le 1er mai. Même si les candidatures se multiplient à droite dans une fuite en avant vers le fascisme, le peuple peut encore décider de ne simplement pas les suivre. Même si l’industrie culturelle de masse semble parfois vouloir nous faire nous résigner, et laisser penser que nos rêves d’émancipation seraient vains on peut vouloir autre chose que l’autoritarisme et les solutions répressives à tous les problèmes de société.

    Les luttes collectives d’aujourd’hui pour l’égalité et le partage ne sont rien d’autre que la traduction à l’échelle du peuple du désir de liberté de chacun‑e dans sa vie. Pouvoir choisir ce qu’on fait de son existence, où l’on habite, sans être serré‑e à la gorge par ses trop faibles revenus, sans craindre la police ou la prison. On a raison de vouloir pour soi une plus grande autonomie dans notre santé face à un système médical défaillant et qui ne prend pas en compte nos douleurs, ne plus subir l’errance médicale propre aux femmes, mais aussi à tous‐tes celleux que le système de santé discrimine. On peut lutter pour une sécurité sociale plus universelle, qui ne fait pas la chasse aux supposés fraudeur‐ses. Au Mexique, un simple décret de la présidente Claudia Scheinbaum vient de rendre universelle la couverture médicale. Quand la force populaire est là, beaucoup de choses sont plus simples.

  • Après le féminisme blanc bourgeois

    Après le féminisme blanc bourgeois

    Il y a des manières de présenter le féminisme qui rassurent : « Egalité hommes‐femmes ». Un slogan adoré par les féministes libérales, suffisamment large pour faire consensus, suffisamment vague pour ne rien déranger. Mais derrière cette définition, une question demeure : de quelle femmes parle‐t‐on et à qui ce féminisme profite‐t‐il réellement ?

    À l’heure où les discours réactionnaires se durcissent, où les offensives racistes et autoritaires se banalisent, nous refusons un féminisme qui se contente d’accompagner l’ordre existant. Car un féminisme qui ne s’attaque pas aux rapports de race, de classe et à l’impérialisme n’est pas seulement incomplet, il devient un outil de consolidation de la domination.

    Depuis plusieurs années, les critiques du féminisme blanc, libéral et bourgeois se multiplient et elles sont nécessaires. Elles ont permis de nommer ses angles morts : son indifférence aux violences d’État, son effacement des femmes minorisées, ou encore son instrumentalisation au service de politiques racistes et impérialistes. Mais critiquer ne suffit pas. Et parfois, à force de constater les impasses, le risque est grand de s’en tenir à une posture critique sans construire d’alternative. Pourtant, cette alternative existe déjà. Elle se déploie dans les luttes portées par celles que ce féminisme dominant a longtemps reléguées aux marges. Elle se construit dans les organisations de femmes racisées, dans les collectifs trans, dans les mobilisations diasporiques, dans les espaces où le féminisme n’est pas du développement personnel mais une nécessité politique matérielle.

    Sa visibilité grandissante suscite en retour des résistances. Le fémonationalisme en est l’une des formes les plus flagrantes : instrumentaliser les droits des femmes pour légitimer des politiques racistes, sécuritaires ou impérialistes. 

    Face à cela, l’enjeu n’est pas seulement de corriger le manque de représentations, il est de construire une convergence stratégique. Nous sommes de celles qui continuent de voir dans le féminisme un intérêt dans la lutte contre le patriarcat, certes, mais aussi le racisme, le fascisme et l’impérialisme. 

    Et parce que ces discussions ne peuvent pas rester enfermées dans les pages d’un journal, nous vous donnons rendez‐vous le 21 avril à 19h au Point Ephemère (Paris 19) pour une table ronde : « Après le féminisme blanc bourgeois ». Avec Danièle Obono, Léa Chamboncel, Niléane Dorffer, Khedidja Zerouali et Manal Suliman Ahmed, nous partirons des expériences, des pensées et des pratiques de celles qui font vivre, concrètement, ce féminisme. Et si vous êtes d’accord pour dire que la fête est politique, vous pourrez profiter d’un DJ set de Kahi Baby et Diane Wurtz.

  • Aucune femme n'échappe au patriarcat

    Aucune femme n'échappe au patriarcat

    La mort de Loana Petrucciani le 25 mars a ému de nombreuses femmes, et les analyses et hommages des féministes se sont multipliés. L’essayiste Valérie Rey‐Robert écrit ainsi : « Toute sa vie, elle a subi du sexisme, de la psychophobie, du body shaming puis de la grossophobie. Loana est morte du sexisme ». Pour la journaliste Rokhaya Diallo, il se joue aussi dans la trajectoire de la star de la téléréalité « le paroxysme de l'extractivisme patriarcal » : « Pendant 25 ans, nous avons collectivement assisté à la descente aux enfers d'une femme exploitée de multiples fois aussi bien par des entreprises que par des êtres humains ». Une femme, même riche, même célèbre, même blanche, peut être jetée en pâture médiatique et déshumanisée des années durant.

    Dans une interview sur France Inter, Loana disait en février 2010 : « J’ai touché à toutes les passions, tout ce que les gens rêveraient de faire. Écrire un livre, chanter, créer une marque de vêtements, je crois que pour toutes les filles… Je touche le rêve de tout le monde ». Et pour celle qui finissait difficilement le mois avec ses revenus de danseuse dans des clubs de la Côte d’Azur, sortir de Loft Story avec 1,5 millions de francs en poche a changé sa vie, malgré tout pour le mieux.

    Le capitalisme est mensonger et il ment aux femmes quand il prétend qu’on échapperait à la violence du patriarcat sur une plage des Maldives, dans une soirée des Oscars, dans un magasin de luxe ou sous le feu des projecteurs. Mais Loana, sous nos yeux, n’a jamais échappé à cette violence. Sans doute manquait‐elle d’autre chose : le capital symbolique, culturel, social qui permet aux femmes bourgeoises de dissimuler cette brutalité au monde, d’en amortir certains coups. 

    Le monde est familier des femmes célèbres, étoiles filantes de super‐productions misogynes, victimes devant les yeux de tous‐tes. Les viols à répétition de Marilyn Monroe, Dalida maudite en amour, la mise sous tutelle de Britney Spears… Des générations de femmes se sont construites avec ces icônes et le savoir implicite qu’il n’y a aucune issue. C’est aussi le mensonge du féminisme libéral, qui exclut certaines femmes de son horizon, mais prétend que la mobilité sociale pourrait en sauver d’autres. Mais même après la richesse et la gloire, il reste le patriarcat mis à nu.

  • Qui sera maire de la France ?

    Qui sera maire de la France ?

    Les analystes l’ont tous répété : les municipales ont été nationalisées par leur proximité avec la présidentielle qui doit se tenir dans un an. Et ce ne sont déjà plus les macronistes qui font et défont le paysage politique.

    À Renaissance comme à Place publique, on appelle à l’alliance contre une « extrême gauche » dont les contours ont récemment été déplacés par le ministre de l’intérieur pour intégrer la France insoumise. Le Rassemblement national tend la main aux « droites sincères », qui refuseraient l’alliance avec les macronistes. Chez Bruno Retailleau, la digue est déjà fendue. Sa seule consigne de vote : « pas une seule voix pour LFI »… même s’il faut voter RN à la place.

    À l’inverse, les insoumis‐es sont les seuls à avoir proposé, avec constance, la fusion systématique dans un front antifasciste. Pour les socialistes et les écologistes qui partagent souvent leur liste dès le premier tour, la question n’était pas tranchée. Si la perspective d’un accord national a été écartée par Olivier Faure, c’est commune par commune que se sont arbitrées les fusions, maintiens et désistements, avec ou contre la France insoumise. La gauche du centre joue donc son positionnement politique localement sans engager ses appareils. C’est là la stratégie gagnante des insoumis‐es avec ces municipales : ramener de force qui peut l’être à gauche, laisser dépérir le centre, et clarifier la frontière avec l’extrême droite en préparation du face à face. Après tout, il n’y a que deux côtés à la barricade.

    Le Parti socialiste risque de ne pas sortir indemne de cette clarification. Le Premier secrétaire Olivier Faure n’est pas en capacité de produire un accord national et Emmanuel Grégoire prend le risque de la défaite en refusant la fusion avec Sophia Chikirou. Malgré la percée de la France insoumise au premier tour des élections municipales, le vieux PS semble refuser d’y croire. Et pour cause : dans la plupart des communes, le vote des insoumis‐es ne manque pas lorsqu’il s’agit de constituer un front antifasciste.

    Il faut voir dans ces élections leur part de présage. Les réactions des appareils nous montrent la voie de la présidentielle. La place laissée aux négociations ces derniers jours et à la diabolisation de la France insoumise dans les dernières semaines, est aussi un espace dont se saisit la droite pour mettre en avant son programme et ses mesures concrètes. Mais c’est aussi localement que se construisent aujourd’hui les lieux de résistances face au fascisme. 

  • Que les chants du printemps couvrent le bruit des bottes

    Que les chants du printemps couvrent le bruit des bottes

    La rengaine s’installe : Estrosi, De Villiers, toute l’extrême-droite appelle à la dissolution de la France insoumise ou à la suppression de ses financements publics. Aurore Bergé reprend une expression pétainiste et antisémite et qualifie le mouvement « d’anti-France ». Dans notre peur du fascisme, on oublie souvent que le RN n’a pas besoin d’arriver au pouvoir pour que la république française telle que nous la connaissons disparaisse. Cela peut se faire progressivement, par la répression de la société civile et la restriction de la liberté d’expression, en invoquant justement, la protection de la démocratie et de la paix civile. Des pays comme Singapour nous montrent qu’il est possible d’être républicain‐es sur le papier, tout en réduisant à néant l’opposition par des moyens légaux. Il y a une menace en France, même sans victoire de l’extrême-droite ou de partis nationalistes, d’un saut dans l’autoritarisme pour mener tout simplement une politique économique libérale.

    Ceux qui ne le voient pas et pensent que l’État de droit est de toute éternité sont des irresponsables. Le temps de l’Histoire n’est pas si long qu’il ne soit pas à la hauteur de nos vies humaines. Il y a à peine cinq générations, le peuple français se battait pour rester en république. Des gens sont parmi nous qui ont vécu sous Pétain, qui ont survécu à la Shoah, ont tué des soldats allemands ou pris les armes pour l’indépendance de l’Algérie. Des membres actuel‐les du PCF l’ont rejoint quand il faisait plus de 20% au premier tour de la présidentielle et que les Écologistes n’existaient pas. Cela fait près d’un quart de siècle que Jean‐Marie Le Pen est arrivé pour la première fois au second tour de l’élection présidentielle.

    Chaque génération refait plusieurs fois le monde et ses règles : aucune bataille ne se joue deux fois, et le passé ne revient pas. Même dans la Vème République, les élections ne sont pas les répétitions à l’identique d’un même scénario, où parfois l’un gagnerait et parfois l’autre. Elles sont toutes des bascules vers un chemin de l’Histoire, et plus que jamais dans les moments d’offensive fasciste.

    La clé est toujours la même : la mobilisation populaire seule peut changer le cours des choses. Et si certain‐es semblent ignorer la gravité du moment, hurlant avec les loups en appelant, par exemple, à la démission de Raphaël Arnault, il est fort possible que le moment ait en réalité un effet mobilisateur dans les urnes pour les élections municipales à venir, comme l’urgence face au fascisme l’avait déjà été en juin 2024. Dès le 8 mars, nous pourrons en prendre la mesure : nous serons des centaines de milliers de femmes dans les rues.

  • La reproduction chez les macronistes

    La reproduction chez les macronistes

    En nommant Amélie de Montchalin à la tête de la Cour des Comptes, le président de la République nous rappelle une chose : le macronisme se meurt, et il est temps de penser à la survie de ses soldats. Emmanuel Macron agit presque comme si le RN allait forcément gagner, dans une espèce d’obsession pour le déclin du pays, qui serait la conséquence inévitable du déclin de son camp politique. Le débat lancé sur la démographie et la natalité s’inscrit dans ce contexte, alors que le gouvernement annonce que ce serait désormais « un sujet de campagne présidentielle ».

    Oui, les femmes font moins d’enfant, car elles en ont moins envie. La société est en profonde mutation. En 50 ans, le taux d’activité des femmes est passé de 47 à 71 %. Dans le même temps, la répartition du temps de travail domestique dans les couples hétérosexuels n’a pas beaucoup évolué. Si l’écart s’est un petit peu réduit, ce n’est pas parce que les hommes s’y sont mis : c’est parce que les femmes en font moins.

    Du côté de l’extrême-droite, la réponse est simple : renvoyer les femmes à la maison pour qu’elles y élèvent les enfants, quitte à les payer pour cela. Cette panique sur la natalité se combine à celle sur l’immigration. Or, en acceptant de faire de la natalité un sujet politique, la macronie souscrit à cette vision. Car la natalité n’est un problème que pour ceux qui n’acceptent pas qu’elle soit compensée par le solde migratoire.

    À gauche, on peine aussi à penser la question de la race sur ce sujet. Les analyses selon lesquelles, dans le capitalisme, les femmes assurent « le travail de reproduction de la force de travail » sont à nouveau en vogue depuis quelques années. Mais elles trouvent leurs limites dans le fait que justement, c’est de moins en moins le cas dans le foyer. Quand on revendique, à raison, plus de places en crèches, on oublie qui y travaille aujourd’hui : majoritairement des personnes issues de l’immigration post‐coloniale. Quelles sont les perspectives d’émancipation si le travail de reproduction est moins genré, mais devient dans le même temps plus racialisé ? C’est là la leçon du féminisme : ne pas abandonner le combat politique de l’intime, et affirmer que tant que les hommes n'effectuent pas plus de travail domestique, la possibilité de l’égalité ne concerne que certaines femmes, qui ne font que reporter sur d'autres ce qu’elles refusent à raison de faire seule.

  • Un dîner presque discret

    Un dîner presque discret

    Reporterre révélait il y a quelques jours que Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, s’était rendue pour la deuxième année consécutive au Dîner des bâtisseurs. L’événement se prétend apolitique, mais rassemble avec les financements de Pierre‐Édouard Stérin plusieurs centaines de leaders catholiques, dont une partie non négligeable est d’extrême droite. La démarche surprend, d’autant que parti des Écologistes donne pour consigne à ses adhérent‐es de ne pas se rendre dans des médias d’extrême droite. Plusieurs cadres du parti se sont depuis désolidarisés de la conseillère régionale à veste verte, décrivant l’initiative comme individuelle.

    Mais ce n’est pas la seule crise à laquelle doit faire face le parti. Une tribune, signée par plusieurs centaines d’élu-es dénonce le choix des Écologistes de favoriser les alliances avec le Parti socialiste dans le cadre des élections municipales et l’exclusion de la France insoumise. Pour ses adhérent‐es parmi les signataires, le parti de Marine Tondelier a annoncé qu’iels seraient exclu‐es à l’heure où nous imprimons ce numéro.

    Marine Tondelier n’est pas la seule personnalité de gauche à fricoter avec les millionnaires. Sans rentrer dans le détail des accointances du PS, il est bon de rappeler que selon la presse, Clémentine Autain, François Ruffin, Daniele Simonnet et Alexis Corbière ont dîné à plusieurs reprises, avant leur exclusion de la France insoumise, avec le multimillionnaire Olivier Legrain. On retrouve ce « bienfaiteur de la gauche » derrière le projet de « La Maison des médias libres » destiné à héberger des médias dans un immeuble à Barbès. Il est également accusé d'abuser de son pouvoir pour faire des avances à des femmes qui cherchent auprès de lui des financements, comme l'a révélé il y a quelques jours un article de Mediapart. 

    Aujourd’hui, toustes ces amateur‐rices de dîners mondains se retrouvent au sein de la primaire de la gauche (voir actu 1). Mais a‑t‐on besoin de s'asseoir à la table des riches pour faire gagner la gauche ? Si la philanthropie des milliardaires est depuis longtemps une source de financement pour des associations et des actions de solidarité, quel sens cela prend‐elle lorsqu'il s'agit de prendre le pouvoir ?

  • Il faudra faire avec ce qu'on a

    Il faudra faire avec ce qu'on a

    Exprimer une parole politique expose à la critique. Souvent, c’est ce que craignent les personnes qui ne se pensent pas assez savantes, modérées, radicales, renseignées pour parler. Pour les personnes discriminées, cette critique est inscrite dans les systèmes de domination et personnalisée. Il faudrait montrer patte blanche, s’éloigner de la caricature qu’on nous prête, se justifier par avance, et par là neutraliser notre parole politique. 

    Le moment politique est grave et les forces réactionnaires sont unies. Mais l’époque réserve aussi à notre camp des percées qu’il faut chercher à reproduire. Depuis décembre, plus de 1100 manifestations d’agriculteur-rices ont eu lieu en Europe, surtout en France mais aussi en Grèce, en Pologne, en Allemagne et en Espagne. Elles sont principalement motivées par l'accord commercial Union européenne‐Mercosur et les mesures sanitaires. En France, la Confédération paysanne, de gauche, s’est mobilisée aux côtés de la Coordination rurale, historiquement proche de l’extrême droite, en opposition à la FNSEA notamment sur la gestion de l’épidémie de dermatose nodulaire (voir comprendre). Cette conjoncture permet à la gauche, notamment LFI, de faire porter sa voix parmi les agriculteurs‐rices et de disputer ce terrain à l’extrême droite. Et par là, de mettre en lumière les liens du RN avec la FNSEA et leur malaise autour de la gestion de la crise.

    La montée du fascisme polarise l’échiquier politique. Les personnes acquises à notre camp se radicalisent, embrassent des luttes plus diverses, dont ces dernières années la lutte contre le racisme et l’islamophobie. Mais la prise de pouvoir démocratique implique de convaincre plus largement, des secteurs entiers de la société, dont certains ne votent pas, et d’autres (pense‐t‐on) sont acquis à l’extrême droite. Certaines luttes en sont l’arène par excellence ; parce qu’elles sont nouvelles, elles sont à la fois l’expression actuelle d’intérêts disputés, et peu articulées à une proposition politique. La réalité du fascisme est que la société est de plus en plus fasciste. La réalité de l’antifascisme est qu’on ne peut pas rester qu’entre nous.

    Le monde traverse aussi, depuis près de vingt ans, une période ponctuée d’épisodes révolutionnaires. Même lorsqu’elles sont réprimées, ces irruptions nous renforcent. Dans les mouvements anti‐autoritaires qui surgissent partout aujourd’hui, n’oublions pas ce que ces mobilisations doivent à leur plus proche parent : les mobilisations féministes de masse des dix dernières années.

    Ces dernières semaines, l’expression politique autour de l’enlèvement de Nicolas Maduro et Cilia Flores (voir dossier) a aussi été un terrain disputé. Au sein de la gauche, certaines voix ont appelé à dénoncer l’enlèvement du président vénézuelien, mais également à laisser place à la joie de certain‐es manifestant‐es, majoritairement issu‐es de la diaspora et proches de l’extrême droite états‐unienne. Par peur de la critique, beaucoup se sont condamné‐es à la mise en équivalence ou au silence. 

    La libération est l’affaire des peuples. En France, nous avons aussi à faire, pour notre autodétermination et pour briser le joug de l’impérialisme. Rien n’est perdu d’avance, nous construisons notre propre histoire. Mais nous le faisons dans les conditions héritées du passé, et non celles que nous choisissons.

  • Pas de politique à table !

    Pas de politique à table !

    Pendant son mandat de président de la République, Valéry Giscard d'Estaing allait dîner régulièrement avec des Français‐es « lambda », notamment pendant la période des fêtes. Preuve s’il en faut que le moment de l’année est politique, et que parler de politique à table est toujours admis pour les hommes blancs et puissants. Pour les femmes, c’est plus compliqué.

    Depuis la sortie de Brigitte Macron au sujet des féministes ayant interrompu un spectacle de l’humoriste Ary Abittan, accusé de viol, beaucoup de femmes retournent le stigmate et se revendiquent « sales connes ». Celles qui se sentent visées sont artistes, femmes politiques, journalistes, mais aussi des femmes ordinaires loin de la célébrité. Difficile d’ignorer la sortie, tellement scandaleuse qu’elle laisse soupçonner un coup de la communicante Mimi Marchand, proche du couple présidentiel, pour couvrir l’actualité transphobe autour de la première dame, ainsi qu'un potentiel scandale autour de l'opération « Pièces jaunes ». Difficile d’ignorer aussi la place que prend cette petite phrase, face à la violence du reste de l’actualité : adoption d’un budget de casse sociale avec les voix du Parti socialiste et l’abstention des Écologistes, hausse des violences de l’extrême droite, massacres en Palestine et au Soudan, catastrophe climatique….

    Être la « sale conne » à cette période, ou « casser l’ambiance à table », c’est souvent aussi simple que de demander que cessent les remarques racistes, misogynes, lgbtiphobes, grossophobes, etc. C’est parfois aussi simple que d’être vegan ou antispéciste, en période de grand massacre des animaux, ou de venir avec la personne qu’on aime. C’est souvent de faire tout le travail de production des moments familiaux, du repas aux cadeaux en passant par la médiation des conflits. C’est aussi d’être exclue de ces espaces, et parce que la majorité des pauvres sont des femmes, d’en porter le plus la charge financière.

    Mais marquer notre désaccord quand on le peut n’est pas vain. Les femmes jeunes sont de plus en plus de gauche, à l’inverse des hommes de leur milieu social et de leur tranche d’âge chez qui la montée en puissance de l’extrême droite s’impose avec brutalité. La puissance de la réaction, parfois pour une simple remarque à table, est un marqueur de la crise du patriarcat : on peut s’en réjouir. 

    L’année 2025 a été rude et nous a offert peu de joies politiques. Mais on se le disait déjà dans le premier numéro de l’année : la seule lutte perdue d’avance, c’est celle qu’on ne mène pas jusqu’au bout.

    Pdf prend sa pause annuelle. Le numéro 13 paraîtra le 19 janvier 2026 (20 numéros par an). Pour les fêtes, pensez à offrir un abonnement féministe ! Rendez‐vous sur http://​partidesfemmes​.fr/​c​a​d​eau