Catégorie : édito

  • Que les chants du printemps couvrent le bruit des bottes

    Que les chants du printemps couvrent le bruit des bottes

    La rengaine s’installe : Estrosi, De Villiers, toute l’extrême-droite appelle à la dissolution de la France insoumise ou à la suppression de ses financements publics. Aurore Bergé reprend une expression pétainiste et antisémite et qualifie le mouvement « d’anti-France ». Dans notre peur du fascisme, on oublie souvent que le RN n’a pas besoin d’arriver au pouvoir pour que la république française telle que nous la connaissons disparaisse. Cela peut se faire progressivement, par la répression de la société civile et la restriction de la liberté d’expression, en invoquant justement, la protection de la démocratie et de la paix civile. Des pays comme Singapour nous montrent qu’il est possible d’être républicain-es sur le papier, tout en réduisant à néant l’opposition par des moyens légaux. Il y a une menace en France, même sans victoire de l’extrême-droite ou de partis nationalistes, d’un saut dans l’autoritarisme pour mener tout simplement une politique économique libérale.

    Ceux qui ne le voient pas et pensent que l’État de droit est de toute éternité sont des irresponsables. Le temps de l’Histoire n’est pas si long qu’il ne soit pas à la hauteur de nos vies humaines. Il y a à peine cinq générations, le peuple français se battait pour rester en république. Des gens sont parmi nous qui ont vécu sous Pétain, qui ont survécu à la Shoah, ont tué des soldats allemands ou pris les armes pour l’indépendance de l’Algérie. Des membres actuel-les du PCF l’ont rejoint quand il faisait plus de 20% au premier tour de la présidentielle et que les Écologistes n’existaient pas. Cela fait près d’un quart de siècle que Jean-Marie Le Pen est arrivé pour la première fois au second tour de l’élection présidentielle.

    Chaque génération refait plusieurs fois le monde et ses règles : aucune bataille ne se joue deux fois, et le passé ne revient pas. Même dans la Vème République, les élections ne sont pas les répétitions à l’identique d’un même scénario, où parfois l’un gagnerait et parfois l’autre. Elles sont toutes des bascules vers un chemin de l’Histoire, et plus que jamais dans les moments d’offensive fasciste.

    La clé est toujours la même : la mobilisation populaire seule peut changer le cours des choses. Et si certain-es semblent ignorer la gravité du moment, hurlant avec les loups en appelant, par exemple, à la démission de Raphaël Arnault, il est fort possible que le moment ait en réalité un effet mobilisateur dans les urnes pour les élections municipales à venir, comme l’urgence face au fascisme l’avait déjà été en juin 2024. Dès le 8 mars, nous pourrons en prendre la mesure : nous serons des centaines de milliers de femmes dans les rues.

  • La reproduction chez les macronistes

    La reproduction chez les macronistes

    En nommant Amélie de Montchalin à la tête de la Cour des Comptes, le président de la République nous rappelle une chose : le macronisme se meurt, et il est temps de penser à la survie de ses soldats. Emmanuel Macron agit presque comme si le RN allait forcément gagner, dans une espèce d’obsession pour le déclin du pays, qui serait la conséquence inévitable du déclin de son camp politique. Le débat lancé sur la démographie et la natalité s’inscrit dans ce contexte, alors que le gouvernement annonce que ce serait désormais « un sujet de campagne présidentielle ».

    Oui, les femmes font moins d’enfant, car elles en ont moins envie. La société est en profonde mutation. En 50 ans, le taux d’activité des femmes est passé de 47 à 71 %. Dans le même temps, la répartition du temps de travail domestique dans les couples hétérosexuels n’a pas beaucoup évolué. Si l’écart s’est un petit peu réduit, ce n’est pas parce que les hommes s’y sont mis : c’est parce que les femmes en font moins.

    Du côté de l’extrême-droite, la réponse est simple : renvoyer les femmes à la maison pour qu’elles y élèvent les enfants, quitte à les payer pour cela. Cette panique sur la natalité se combine à celle sur l’immigration. Or, en acceptant de faire de la natalité un sujet politique, la macronie souscrit à cette vision. Car la natalité n’est un problème que pour ceux qui n’acceptent pas qu’elle soit compensée par le solde migratoire.

    À gauche, on peine aussi à penser la question de la race sur ce sujet. Les analyses selon lesquelles, dans le capitalisme, les femmes assurent « le travail de reproduction de la force de travail » sont à nouveau en vogue depuis quelques années. Mais elles trouvent leurs limites dans le fait que justement, c’est de moins en moins le cas dans le foyer. Quand on revendique, à raison, plus de places en crèches, on oublie qui y travaille aujourd’hui : majoritairement des personnes issues de l’immigration post-coloniale. Quelles sont les perspectives d’émancipation si le travail de reproduction est moins genré, mais devient dans le même temps plus racialisé ? C’est là la leçon du féminisme : ne pas abandonner le combat politique de l’intime, et affirmer que tant que les hommes n’effectuent pas plus de travail domestique, la possibilité de l’égalité ne concerne que certaines femmes, qui ne font que reporter sur d’autres ce qu’elles refusent à raison de faire seule.

  • Un dîner presque discret

    Un dîner presque discret

    Reporterre révélait il y a quelques jours que Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, s’était rendue pour la deuxième année consécutive au Dîner des bâtisseurs. L’événement se prétend apolitique, mais rassemble avec les financements de Pierre-Édouard Stérin plusieurs centaines de leaders catholiques, dont une partie non négligeable est d’extrême droite. La démarche surprend, d’autant que parti des Écologistes donne pour consigne à ses adhérent-es de ne pas se rendre dans des médias d’extrême droite. Plusieurs cadres du parti se sont depuis désolidarisés de la conseillère régionale à veste verte, décrivant l’initiative comme individuelle.

    Mais ce n’est pas la seule crise à laquelle doit faire face le parti. Une tribune, signée par plusieurs centaines d’élu-es dénonce le choix des Écologistes de favoriser les alliances avec le Parti socialiste dans le cadre des élections municipales et l’exclusion de la France insoumise. Pour ses adhérent-es parmi les signataires, le parti de Marine Tondelier a annoncé qu’iels seraient exclu-es à l’heure où nous imprimons ce numéro.

    Marine Tondelier n’est pas la seule personnalité de gauche à fricoter avec les millionnaires. Sans rentrer dans le détail des accointances du PS, il est bon de rappeler que selon la presse, Clémentine Autain, François Ruffin, Daniele Simonnet et Alexis Corbière ont dîné à plusieurs reprises, avant leur exclusion de la France insoumise, avec le multimillionnaire Olivier Legrain. On retrouve ce « bienfaiteur de la gauche » derrière le projet de « La Maison des médias libres » destiné à héberger des médias dans un immeuble à Barbès. Il est également accusé d’abuser de son pouvoir pour faire des avances à des femmes qui cherchent auprès de lui des financements, comme l’a révélé il y a quelques jours un article de Mediapart. 

    Aujourd’hui, toustes ces amateur-rices de dîners mondains se retrouvent au sein de la primaire de la gauche (voir actu 1). Mais a-t-on besoin de s’asseoir à la table des riches pour faire gagner la gauche ? Si la philanthropie des milliardaires est depuis longtemps une source de financement pour des associations et des actions de solidarité, quel sens cela prend-elle lorsqu’il s’agit de prendre le pouvoir ?

  • Il faudra faire avec ce qu’on a

    Il faudra faire avec ce qu’on a

    Exprimer une parole politique expose à la critique. Souvent, c’est ce que craignent les personnes qui ne se pensent pas assez savantes, modérées, radicales, renseignées pour parler. Pour les personnes discriminées, cette critique est inscrite dans les systèmes de domination et personnalisée. Il faudrait montrer patte blanche, s’éloigner de la caricature qu’on nous prête, se justifier par avance, et par là neutraliser notre parole politique. 

    Le moment politique est grave et les forces réactionnaires sont unies. Mais l’époque réserve aussi à notre camp des percées qu’il faut chercher à reproduire. Depuis décembre, plus de 1100 manifestations d’agriculteur-rices ont eu lieu en Europe, surtout en France mais aussi en Grèce, en Pologne, en Allemagne et en Espagne. Elles sont principalement motivées par l’accord commercial Union européenne-Mercosur et les mesures sanitaires. En France, la Confédération paysanne, de gauche, s’est mobilisée aux côtés de la Coordination rurale, historiquement proche de l’extrême droite, en opposition à la FNSEA notamment sur la gestion de l’épidémie de dermatose nodulaire (voir comprendre). Cette conjoncture permet à la gauche, notamment LFI, de faire porter sa voix parmi les agriculteurs-rices et de disputer ce terrain à l’extrême droite. Et par là, de mettre en lumière les liens du RN avec la FNSEA et leur malaise autour de la gestion de la crise.

    La montée du fascisme polarise l’échiquier politique. Les personnes acquises à notre camp se radicalisent, embrassent des luttes plus diverses, dont ces dernières années la lutte contre le racisme et l’islamophobie. Mais la prise de pouvoir démocratique implique de convaincre plus largement, des secteurs entiers de la société, dont certains ne votent pas, et d’autres (pense-t-on) sont acquis à l’extrême droite. Certaines luttes en sont l’arène par excellence ; parce qu’elles sont nouvelles, elles sont à la fois l’expression actuelle d’intérêts disputés, et peu articulées à une proposition politique. La réalité du fascisme est que la société est de plus en plus fasciste. La réalité de l’antifascisme est qu’on ne peut pas rester qu’entre nous.

    Le monde traverse aussi, depuis près de vingt ans, une période ponctuée d’épisodes révolutionnaires. Même lorsqu’elles sont réprimées, ces irruptions nous renforcent. Dans les mouvements anti-autoritaires qui surgissent partout aujourd’hui, n’oublions pas ce que ces mobilisations doivent à leur plus proche parent : les mobilisations féministes de masse des dix dernières années.

    Ces dernières semaines, l’expression politique autour de l’enlèvement de Nicolas Maduro et Cilia Flores (voir dossier) a aussi été un terrain disputé. Au sein de la gauche, certaines voix ont appelé à dénoncer l’enlèvement du président vénézuelien, mais également à laisser place à la joie de certain-es manifestant-es, majoritairement issu-es de la diaspora et proches de l’extrême droite états-unienne. Par peur de la critique, beaucoup se sont condamné-es à la mise en équivalence ou au silence. 

    La libération est l’affaire des peuples. En France, nous avons aussi à faire, pour notre autodétermination et pour briser le joug de l’impérialisme. Rien n’est perdu d’avance, nous construisons notre propre histoire. Mais nous le faisons dans les conditions héritées du passé, et non celles que nous choisissons.

  • Pas de politique à table !

    Pas de politique à table !

    Pendant son mandat de président de la République, Valéry Giscard d’Estaing allait dîner régulièrement avec des Français-es « lambda », notamment pendant la période des fêtes. Preuve s’il en faut que le moment de l’année est politique, et que parler de politique à table est toujours admis pour les hommes blancs et puissants. Pour les femmes, c’est plus compliqué.

    Depuis la sortie de Brigitte Macron au sujet des féministes ayant interrompu un spectacle de l’humoriste Ary Abittan, accusé de viol, beaucoup de femmes retournent le stigmate et se revendiquent « sales connes ». Celles qui se sentent visées sont artistes, femmes politiques, journalistes, mais aussi des femmes ordinaires loin de la célébrité. Difficile d’ignorer la sortie, tellement scandaleuse qu’elle laisse soupçonner un coup de la communicante Mimi Marchand, proche du couple présidentiel, pour couvrir l’actualité transphobe autour de la première dame, ainsi qu’un potentiel scandale autour de l’opération « Pièces jaunes ». Difficile d’ignorer aussi la place que prend cette petite phrase, face à la violence du reste de l’actualité : adoption d’un budget de casse sociale avec les voix du Parti socialiste et l’abstention des Écologistes, hausse des violences de l’extrême droite, massacres en Palestine et au Soudan, catastrophe climatique….

    Être la « sale conne » à cette période, ou « casser l’ambiance à table », c’est souvent aussi simple que de demander que cessent les remarques racistes, misogynes, lgbtiphobes, grossophobes, etc. C’est parfois aussi simple que d’être vegan ou antispéciste, en période de grand massacre des animaux, ou de venir avec la personne qu’on aime. C’est souvent de faire tout le travail de production des moments familiaux, du repas aux cadeaux en passant par la médiation des conflits. C’est aussi d’être exclue de ces espaces, et parce que la majorité des pauvres sont des femmes, d’en porter le plus la charge financière.

    Mais marquer notre désaccord quand on le peut n’est pas vain. Les femmes jeunes sont de plus en plus de gauche, à l’inverse des hommes de leur milieu social et de leur tranche d’âge chez qui la montée en puissance de l’extrême droite s’impose avec brutalité. La puissance de la réaction, parfois pour une simple remarque à table, est un marqueur de la crise du patriarcat : on peut s’en réjouir. 

    L’année 2025 a été rude et nous a offert peu de joies politiques. Mais on se le disait déjà dans le premier numéro de l’année : la seule lutte perdue d’avance, c’est celle qu’on ne mène pas jusqu’au bout.

    Pdf prend sa pause annuelle. Le numéro 13 paraîtra le 19 janvier 2026 (20 numéros par an). Pour les fêtes, pensez à offrir un abonnement féministe ! Rendez-vous sur http://partidesfemmes.fr/cadeau

  • L’avant-guerre au 21ème siècle ?

    L’avant-guerre au 21ème siècle ?

    La semaine dernière, Emmanuel Macron a annoncé le rétablissement du service militaire, suspendu depuis 1996. C’est la première fois depuis 30 ans que l’État français prévoit d’enrôler en grand nombre la classe d’âge des jeunes majeur-es, et la première fois qu’on y inclut les femmes. Sur la base « du volontariat », il vise à faire s’enrôler des jeunes déjà poussé-es dans la précarité, et à qui les réformes de l’enseignement supérieur de ces dernières années ont fermé l’accès à des emplois qualifiés. Cette annonce est précédée à quelques jours près des propos de Fabien Mandon, chef d’état-major des armées : « Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants […] de souffrir économiquement […] alors on est en risque ».

    Mais pourquoi nous prépare-t-on à la guerre ? C’est pourtant la paix, qui, sous la pression des États-Unis, est l’objet de négociations entre la Russie et l’Ukraine depuis plusieurs mois. 

    Sans que l’on en mesure pleinement la portée historique, la guerre en Ukraine a accéléré depuis 2022 tous les projets de développement de « défense européenne » et rapproché encore plus la perspective d’une force armée supranationale. Et, si on parle si facilement dans la presse de guerre « aux frontières de l’Europe » c’est bien que les dirigeant-es de celle-ci se vivent de plus en plus, pour la première fois de l’histoire, à la tête d’une unité territoriale qui acquiert progressivement certaines des caractéristiques d’un nouvel État. Dans ce moment de l’histoire, se joue un élément central : le tracé exact des frontières extérieures de ces États-Unis d’Europe. Déjà renforcées par les politiques anti-migratoires, celles-ci deviennent aujourd’hui un enjeu économique et politique plus important que ses frontières intérieures.

    S’habituer à l’idée d’un conflit ne se fait pas simplement par les discours de nos dirigeant-es. Cela mobilise toute la société : cinéma, jeux vidéo, retour à la mode de l’imprimé camouflage. La guerre est pourtant une prophétie autoréalisatrice que l’on peut conjurer. Surtout, l’empressement à nous y préparer n’est pas motivé que par sa perspective réelle : elle est aussi, toujours, un prétexte à moins de démocratie, moins de droits sociaux et syndicaux, alors que les industriels de l’armement voient leur carnet de commandes se remplir.

  • Féministes : nous sortir de l’impasse

    Féministes : nous sortir de l’impasse

    Depuis 8 ans, la thématique des violences sexistes et sexuelles (VSS) est devenue centrale dans le féminisme et ses mobilisations de masse. Elle a permis des victoires idéologiques importantes et a fait émerger une génération de militantes, qui se sentent concernées dans leur corps. Ce mouvement s’articule donc avec les luttes pour le droit à l’avortement, mais aussi les droits LGBTI. 

    La centralité des VSS dans les luttes féministes, aux dépens d’autres sujets, n’a pas eu que des effets positifs. Les grands procès médiatiques, Pélicot, Jubilar, Le Scouarnec, ont montré que les hommes de toutes les sphères de la société agressent, violent et tuent. Mais le système judiciaire et carcéral ne produit pas une réponse politique crédible à ce fait de masse. Et les femmes le savent, puisqu’elles sont une immense majorité à ne pas porter plainte.

    Les chiffres produits par le gouvernement sur les violences faites aux femmes montrent une constante hausse ces dernières années. Difficile de différencier ce qui relève d’une libération de la parole de ce qui est attribuable à l’augmentation des inégalités économiques et des écarts politiques entre hommes et femmes. L’absence d’organisation féministe concrète autour de l’abolition de la prison a aussi fourni aux masculinistes de gauche les outils argumentaires de la justice transformatrice pour se défendre des accusations de violence. Enfin, les discours reléguant le féminisme à une lutte secondaire ont regagné en popularité, qu’il s’agisse de prôner que l’abolition du capitalisme serait l’horizon de la fin du patriarcat, ou que les femmes racisées seraient moins victimes de violences étatiques que les hommes racisés.

    Malgré la masse, le mouvement féministe n’a pas offert de cadres de structuration politique à cette génération. Des organisations capables de réunir des centaines de milliers de manifestantes dans les rues, restent très limitées pour d’autres formes de mobilisations : grèves, accès aux droits, plaidoyer, solidarité internationale. En contraste, les artisanes du fémonationalisme français par l’interdiction du port du foulard à l’école restent des piliers du féminisme gouvernemental et institutionnel. Elles doivent néanmoins se faire plus discrètes, car le niveau de formation politique du grand public féministe est important sur les questions antiracistes, comme LGBTI.

    La période est loin d’être un échec, pour nous féministes antifascistes. Mais elle nous rappelle le besoin de référents politiques pour penser la transformation de la société en dehors des murs des tribunaux et des prisons. Ne soyons pas trop inquiètes ou pessimistes. À toutes les échelles, c’est ce que font déjà les femmes : pour survivre, pour s’organiser avec d’autres, et pour continuer à rêver à un avenir meilleur.

  • Les fantômes du Palais Bourbon

    Les fantômes du Palais Bourbon

    L’automne est revenu avec ses feuilles jaunies, son temps gris et ses discussions budgétaires. C’est du côté du projet de loi de finances que s’est joué le rapport de force entre le PS et le Gouvernement. En faisant miroiter la promesse d’une non-censure en cas d’accord sur certaines mesures du budget, les socialistes se sont imposés au centre d’une loupe médiatique les mettant en scène comme les principaux interlocuteurs-rices du Gouvernement. Rien de mieux que le spectacle de l’immobilisme pour faire diversion du principal problème : Macron ne veut pas partir.

    C’est finalement avec le Rassemblement national que le PS a trouvé un terrain d’entente en approuvant, grâce au soutien du MoDEM, l’intégration des actifs dits improductifs (l’or, les voitures, les yachts, etc.) dans l’impôt sur la fortune immobilière, et en en excluant la résidence unique ou principale. Sans le soutien des macronistes, l’Assemblée nationale a rejeté la taxe Zucman, même dans sa version allégée qui permettait de protéger les intérêts des ultra riches en excluant les biens dits professionnels (voir actu). À l’heure où nous écrivons ces lignes, les options des socialistes sont claires : accepter un compromis avec l’exécutif autour d’un accord minimal, rejeter le budget ou censurer le Gouvernement. 

    Dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) a été adoptée la suspension de la réforme des retraites et l’annulation du gel des minimas sociaux… avant que la partie portant sur les recettes ne soit rejetée en commission. Après les retournements de situations, votes qualifiés de « décisifs » et les victoires marginales de la gauche dans les textes, il ne restera sans doute pas grand chose de cette discussion budgétaire. Sans accord des parlementaires, l’adoption du budget par voie réglementaire ou par 49.3 laisse toute la main au Gouvernement pour mettre en œuvre son projet. Même dans une telle configuration politique, le parlementarisme peut bien peu de choses sous la Vème République. Les deux mandats d’Emmanuel Macron auront été le théâtre de deux configurations : une majorité confortable à la botte de l’exécutif, et une absence de majorité qui ne peut rien contre l’exécutif. Et si le PS se retrouve pris en otage de son propre coup politique, c’est aussi qu’il craint moins sa droite que le résultat des urnes. Rien d’étonnant dès lors, qu’une proposition de loi socialiste dite « anti-RN » déposée le 29 octobre au Sénat propose d’empêcher des modifications de la constitution par référendum sans l’accord des deux chambres. Mais la véritable mesure « anti-RN » reste encore de gouverner avec un programme de gauche, transformer la société, sortir du décourageme

  • Les associations tiendront-elles ?

    Les associations tiendront-elles ?

    Le 18 octobre dernier se tenait l’ExisTransInter, la manifestation annuelle par et pour les personnes trans et intersexes, portée depuis bientôt 30 ans par les associations des communautés concernées. Le samedi précédent, Le Mouvement associatif, fédération de plusieurs dizaines de milliers d’associations françaises, appelait à une journée de mobilisation contre les coupes budgétaires qu’elles subissent des pouvoirs publics, mais aussi des financeurs internationaux ou privés, sous le mot d’ordre « ça ne tient plus ».

    Qu’advient-il des associations dans la situation politique actuelle ? Au-delà des services qu’elles offrent, elles remplissent généralement deux fonctions dans les démocraties libérales. D’abord, elles sont des lieux de production d’expertise ou de sujets politiques précis par les communautés, qui portent de nombreuses voix indépendantes auprès des gouvernements et parlementaires. De la fin du 20ème siècle jusqu’à la fin des années 2000, le Parti socialiste comme le Parti Communiste maintenaient tous des liens très forts avec le monde associatif, à la fois comme réservoir de voix, mais aussi simplement pour bénéficier de son expertise pour gouverner. La macronie a balayé cette époque : l’extrême centre gouverne seul, sans la société civile, avec pour seuls signaux les sondages et les sirènes de l’extrême droite. On ne répond souvent plus dans les ministères. Et dans le même temps, une partie du monde associatif peine à réaliser pleinement la reconfiguration de la gauche et la perte d’influence du PS, et à ouvrir le dialogue avec d’autres candidats au pouvoir, en particulier la France insoumise.

    Cet affaiblissement du rôle politique des associations n’est pas une bonne nouvelle : il est un des nombreux symptômes du renforcement de l’autoritarisme. Car malgré les coupes et les dispositifs de contrôle comme le « Contrat d’engagement républicain », les associations restent parmi les rares lieux d’auto-organisation populaire en dehors des institutions de l’État ou du travail. Plus de 20 millions de français-es, majoritairement des femmes, sont membres d’une association, dont près de 10 millions dans une association de solidarité ou de défense des droits, incluant les près de 2,5 millions de syndiqué-es. Toutes ces organisations fournissent des services d’accès aux droits et aux soins, et si la menace fasciste advient, constitueront des appuis pour tenir debout. 

  • Comme un château de cartes

    Comme un château de cartes

    Pas de chance, les numéros de Pdf ont tendance à être bouclés la veille des événements importants : votes de censure, annonces de budgets, annonces de gouvernement… À moins que la période tout entière ne soit faite de jours comme ceux-là. Des discours prévisibles, des mesures sans surprises et des budgets recyclés, dont la répétition attendue fait la fragilité de chaque instant.

    En annonçant renoncer à l’usage du 49.3, qui a permis ces dernières années aux gouvernements de contourner les discussions parlementaires sur plusieurs textes majeurs, Sébastien Lecornu a visiblement surpris les socialistes. Dans leur quête d’apparaître comme les raisonnables et les négociateur-rices, iels avaient en effet fait du mode de gouvernement, plutôt que du fond du budget, le principal argument en faveur de leur vote de censure.

    Le parti socialiste semble néanmoins prêt à censurer malgré tout : iels ne veulent pas courir le risque d’un soutien au gouvernement à quelques mois des municipales. Mais iels auront passé des semaines à attendre la copie de Sébastien Lecornu comme si elle pouvait être autre chose que mauvaise, plutôt que de préparer sa chute. Si une discussion sur le budget a lieu, on parlera donc peut-être enfin du fond : de pourquoi la taxe sur les holdings proposée par Lecornu est un leurre qui n’a rien à voir avec la taxe Zucman, laquelle ne vaut pas non plus l’impôt sur la fortune. Mais malgré la discussion, rien ne changera : le gouvernement dispose de quantité d’autres outils constitutionnels que le 49.3, et notamment de votes bloqués, pour effacer le travail parlementaire. Et si ça ne fonctionne pas, il peut toujours passer le budget par ordonnance.

    Donc quoi ? L’édifice est bien en place, nous aurons un gouvernement, l’unique question est à nouveau pour combien de temps. Si le RN ne décide pas d’attendre, la censure peut se produire avant même les discussions sur le budget. Dans ce cas, il restera peu d’alternatives pour Macron à une nouvelle dissolution. Toutes les formations politiques s’y préparent : une mobilisation populaire supérieure encore à 2024 serait alors la clé de la victoire pour la gauche. Elle semble heureusement possible. Mais les configurations d’alliance ne seront pas les mêmes et elles commenceront à dessiner le paysage de la présidentielle, que celle-ci ait lieu en 2027 ou avant.