Chaque année, les fêtes de fin d’année réactivent la même chorégraphie : les repas qui s’enchaînent, l’alcool à volonté, les commentaires familiaux sur le poids pris ou à perdre, avant de laisser place en janvier à la saison des régimes miracles et des cures détox. Ce va‐et‐vient n’a rien d’anodin. Les spécialistes alertent sur une augmentation des troubles du comportement alimentaire (TCA) pendant les fêtes, période identifiée comme particulièrement sensible : anxiété autour de la nourriture, exposition aux remarques intrusives, injonctions à « bien manger » puis à « se rattraper ». Les TCA touchent plus d’un million de personnes en France, en majorité des femmes, et constituent la deuxième cause de mortalité prématurée chez les jeunes de 14 à 24 ans, juste après les accidents de la route.
Ce cycle de festivités et de culpabilisation se déploie dans et actualise une société grossophobe, où les personnes grosses sont partout rappelées à l’ordre et sanctionnées en raison de leur apparence physique. L’intériorisation de la grossophobie, particulièrement forte chez les femmes, intervient très tôt dans la famille. Des études récentes ont montré que les enfants de 5 ans avaient déjà enregistré des préjugés et clichés sur les personnes grosses. Et malgré la centralité de cette norme, les régimes tant vantés ne fonctionnent pas. L’écrasante majorité des études scientifiques conclut que la perte de poids obtenue par des restrictions alimentaires est non seulement peu durable, mais qu’elle augmente le risque de reprise pondérale, de TCA et de détérioration de la relation à l’alimentation. Il n’est pas question de volonté individuelle.
Ces dernières années, l'arrivée des nouveaux médicaments anti‐obésité (analogues du GLP‑1) a ajouté une corde à l’arc des méthodes amaigrissantes. Depuis juin 2025, ces médicaments peuvent être prescrits par les médecins généralistes aux personnes ayant un indice de masse corporelle (IMC) de plus de 30. Cette prescription n’implique pas de remboursement, pour un coût du médicament variant entre 274 et 365 euros par mois. En effet, l'État et les laboratoires ne sont pas encore parvenus à trouver un accord sur un prix, étape obligatoire avant le remboursement d’un médicament par la Sécurité sociale. En cause, les prix exorbitants revendiqués par NovoNordisk, laboratoire dont la valeur boursière dépasse désormais le PIB du Danemark, ou du constructeur automobile américain Tesla. Avec près de 10 millions de Français‐es en situation d'obésité (18 % de la population), le marché potentiel est colossal. Les projections estiment qu'entre 800 000 et 1,6 million de personnes pourraient être éligibles à une prise en charge
Malgré tout, ces médicaments sont loin d’être anodins. Selon la Fédération de lutte anti‐grossophobie, « ils ont des effets secondaires parfois très sévères : restriction alimentaire extrême pouvant causer des carences, perte de masse musculaire, troubles digestifs et biliaires, gastroparésie (paralysie de l’estomac). Plus inquiétant encore, ils affectent la santé mentale avec une augmentation du risque de dépression majeure de 195%, celui d'anxiété de 108%, et celui de comportements suicidaires de 106% ». Et pour ces associations et collectifs, s’attaquer à l’obésité sur le plan biomédical n’est pas une solution en soi. Comme souvent, une approche en santé globale qui met l’accent sur les déterminants sociaux, environnementaux et économiques, sans se limiter à la perte de poids, reste la meilleure manière d’améliorer l’accès à la santé des personnes grosses. Loin de considérations de santé, l'arrivée massive des analogues du GLP‑1 sur le marché s'inscrit dans un contexte social et y contribue : le culte de la minceur opère un retour en force.
Et c’est l’industrie pharmaceutique qui passera les meilleures fêtes !



