Catégorie : actu

  • Grande bouffe et big pharma

    Chaque année, les fêtes de fin d’année réactivent la même chorégraphie : les repas qui s’enchaînent, l’alcool à volonté, les commentaires familiaux sur le poids pris ou à perdre, avant de laisser place en janvier à la saison des régimes miracles et des cures détox. Ce va-et-vient n’a rien d’anodin. Les spécialistes alertent sur une augmentation des troubles du comportement alimentaire (TCA) pendant les fêtes, période identifiée comme particulièrement sensible : anxiété autour de la nourriture, exposition aux remarques intrusives, injonctions à « bien manger » puis à « se rattraper ». Les TCA touchent plus d’un million de personnes en France, en majorité des femmes, et constituent la deuxième cause de mortalité prématurée chez les jeunes de 14 à 24 ans, juste après les accidents de la route.

    Ce cycle de festivités et de culpabilisation se déploie dans et actualise une société grossophobe, où les personnes grosses sont partout rappelées à l’ordre et sanctionnées en raison de leur apparence physique. L’intériorisation de la grossophobie, particulièrement forte chez les femmes, intervient très tôt dans la famille. Des études récentes ont montré que les enfants de 5 ans avaient déjà enregistré des préjugés et clichés sur les personnes grosses. Et malgré la centralité de cette norme, les régimes tant vantés ne fonctionnent pas. L’écrasante majorité des études scientifiques conclut que la perte de poids obtenue par des restrictions alimentaires est non seulement peu durable, mais qu’elle augmente le risque de reprise pondérale, de TCA et de détérioration de la relation à l’alimentation. Il n’est pas question de volonté individuelle.

    Ces dernières annĂ©es, l’arrivĂ©e des nouveaux mĂ©dicaments anti-obĂ©sitĂ© (analogues du GLP-1) a ajoutĂ© une corde Ă  l’arc des mĂ©thodes amaigrissantes. Depuis juin 2025, ces mĂ©dicaments peuvent ĂŞtre prescrits par les mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes aux personnes ayant un indice de masse corporelle (IMC) de plus de 30. Cette prescription n’implique pas de remboursement, pour un coĂ»t du mĂ©dicament variant entre 274 et 365 euros par mois. En effet, l’État et les laboratoires ne sont pas encore parvenus Ă  trouver un accord sur un prix, Ă©tape obligatoire avant le remboursement d’un mĂ©dicament par la SĂ©curitĂ© sociale. En cause, les prix exorbitants revendiquĂ©s par NovoNordisk, laboratoire dont la valeur boursière dĂ©passe dĂ©sormais le PIB du Danemark, ou du constructeur automobile amĂ©ricain Tesla. Avec près de 10 millions de Français-es en situation d’obĂ©sitĂ© (18 % de la population), le marchĂ© potentiel est colossal. Les projections estiment qu’entre 800 000 et 1,6 million de personnes pourraient ĂŞtre Ă©ligibles Ă  une prise en charge

    MalgrĂ© tout, ces mĂ©dicaments sont loin d’être anodins. Selon la FĂ©dĂ©ration de lutte anti-grossophobie, « ils ont des effets secondaires parfois très sĂ©vères : restriction alimentaire extrĂŞme pouvant causer des carences, perte de masse musculaire, troubles digestifs et biliaires, gastroparĂ©sie (paralysie de l’estomac). Plus inquiĂ©tant encore, ils affectent la santĂ© mentale avec une augmentation du risque de dĂ©pression majeure de 195%, celui d’anxiĂ©tĂ© de 108%, et celui de comportements suicidaires de 106% ». Et pour ces associations et collectifs, s’attaquer Ă  l’obĂ©sitĂ© sur le plan biomĂ©dical n’est pas une solution en soi. Comme souvent, une approche en santĂ© globale qui met l’accent sur les dĂ©terminants sociaux, environnementaux et Ă©conomiques, sans se limiter Ă  la perte de poids, reste la meilleure manière d’amĂ©liorer l’accès Ă  la santĂ© des personnes grosses. Loin de considĂ©rations de santĂ©, l’arrivĂ©e massive des analogues du GLP-1 sur le marchĂ© s’inscrit dans un contexte social et y contribue : le culte de la minceur opère un retour en force. 

    Et c’est l’industrie pharmaceutique qui passera les meilleures fêtes !

  • LaĂŻcitĂ© : comment l’Église fait de la politique

    LaĂŻcitĂ© : comment l’Église fait de la politique

    Le 9 dĂ©cembre dernier marquait les 120 ans de la loi 1905 de sĂ©paration des Églises et de l’État, pilier de la laĂŻcitĂ© française. Si la loi garantit la libertĂ© de culte, elle met surtout fin au rĂ©gime concordataire mis en place par NapolĂ©on, dans lequel archevĂŞques et Ă©vĂŞques Ă©taient nommĂ©s par le gouvernement, et les curĂ©s salariĂ©s par l’État. On a parfois peine Ă  imaginer ce que cela signifiait  comme bouleversement : ainsi, une des plus grosses batailles parlementaires autour de cette loi fut la rĂ©daction de son article dĂ©finissant les règles exactes de transfert des Ă©tablissements publics du culte aux nouvelles associations privĂ©es constituĂ©es par les Églises.

    Plus d’un siècle plus tard, cette même laïcité qui garantissait la liberté de culte se trouve instrumentalisée dans les discours islamophobes. Mais au cours du XXème siècle et encore aujourd’hui, le catholicisme n’a pas cessé de renouveler ses modes de participation à la vie politique. On se souvient des millions de manifestant-es contre le mariage homosexuel, mais l’Église catholique choisit souvent des moyens plus discrets.

    Alors que les financements des associations sont en recul, les boîtes mail et les affiches du métro sont couvertes d’appels aux soutiens du public. Mais, au milieu des associations militantes pour l’émancipation, on trouve aussi bon nombre d’organisations de charité dont la fonction caritative dissimule, parfois mal, un projet de société conservateur. La « Nuit du Bien commun » a ainsi fait récemment l’affiche : fondée par le milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin, sa tenue à Paris s’est heureusement trouvée perturbée par des militant-es. Dans le mouvement féministe, les associations d’origine catholique ont aussi été à la pointe d’une multitude de combats moralistes, attaquant par exemple les droits et l’autonomie des travailleuses du sexe sous couvert de défense des femmes. Dans la Fondation Jérôme-Lejeune, c’est l’action caritative pour la recherche sur la trisomie 21 qui sert de paravent à un des acteurs les plus puissants du mouvement pro-vie en France, contre l’IVG et le droit à mourir dans la dignité.

    Plus récemment encore, c’est l’entreprise Lift, qui, sous couvert d’interventions autour des nouveaux programmes d’éducation à la vie affective et sexuelle, s’avère compter dans ses rangs plusieurs personnes proches des milieux catholiques ultraconservateurs. Financée par Pierre-Édouard Stérin pour près de 700 000 euros, elle a aussi décroché un contrat public avec la Région Auvergne-Rhône-Alpes, anciennement dirigée par Laurent Wauquiez.

    L’Église catholique ne reçoit plus d’argent public. Mais ceux qui dĂ©fendent ses idĂ©es, si. 

  • Les enfants non-reconnu-es de la RĂ©publique, sans toit ni droits

    Le 20 novembre, pour la Journée internationale des droits de l’enfant, la Coordination nationale des mineur-es isolé-es en lutte a appelé à manifester aux côtés des collectifs enfantistes. Depuis un an, cette coordination rassemble des groupes de jeunes en lutte pour faire reconnaître leurs droits face à l’État et aux préfectures, qui contestent leur minorité et refusent de les protéger. Arrivé-es seul-es, sans représentant-e légal-e ni soutien familial, ces jeunes relèvent pourtant de la protection de l’enfance selon la Convention internationale des droits de l’enfant.

    À la frontière entre protection de l’enfance et contrôle migratoire, leurs vies se jouent sur des décisions administratives, des protocoles saturés et la capacité des associations à combler les manques. A ce sujet, le Comité des droits de l’enfant de l’ONU dénonçait le 16 octobre dernier des violations graves et systématiques commises par la France envers ces jeunes laissé-es à la rue, sans soins, et dans des conditions « contraires à la dignité humaine ».

    Lorsqu’une personne se dĂ©clare mineure isolĂ©e, l’Aide sociale Ă  l’enfance (ASE) doit organiser un accueil d’urgence de cinq jours maximum, et procĂ©der Ă  une Ă©valuation pour estimer, selon un jugement arbitraire basĂ© sur l’apparence physique et la cohĂ©rence du rĂ©cit de vie, sa minoritĂ© supposĂ©e ou non. Cela prend la forme d’un entretien qui devient un vrai jeu d’Ă©quilibriste pour les interrogĂ©-es qui doivent formuler un discours cohĂ©rent, vraisemblable mais pas trop stĂ©rĂ©otypĂ©, alors mĂŞme que leur mĂ©moire a pu ĂŞtre altĂ©rĂ©e par un parcours migratoire traumatisant.

    Si des doutes subsistent, certaines préfectures recourent encore à des tests osseux, malgré l’appel de l’ONU en 2023 à y mettre fin, en raison de leur manque de fiabilité.

    Celles et ceux dont la minorité est rejetée ou en attente de jugement sont exclu-es de l’aide sociale et livré-es à la rue, sans accès à l’éducation, à la santé ou aux besoins essentiels. Cette précarité les expose aux violences : selon la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF), 27 % des victimes mineures de traite accompagnées en 2023 étaient des mineur-es isolé-es. S’y ajoute un harcèlement policier régulier. Des associations comme Utopia 56, soulignent que des évacuations de campements sont très régulièrement ordonnées, sans solutions d’hébergement, en complète contradiction avec les recommandations du Comité des droits de l’enfant statuant qu’une personne se déclarant mineure doit être protégée jusqu’à la décision judiciaire.

    Mais mĂŞme reconnu-es mineur-es et pris-es en charge par l’ASE, obtenir un titre de sĂ©jour Ă  la majoritĂ© n’est pas garanti, dans un contexte oĂą l’État durcit toujours plus les conditions d’accès Ă  la rĂ©gularisation. Le destin de Mamadou GarankĂ© est une illustration tragique de cette maltraitance administrative : arrivĂ© mineur en France et visĂ© par deux OQTF successives après sa majoritĂ©, il a tentĂ© de traverser la Manche depuis Dunkerque en septembre dernier, et y a perdu la vie.

  • Sans elles, le FIBD s’arrĂŞte

    Sans elles, le FIBD s’arrête

    Le plus grand rendez-vous de la Bande dessinée n’aura pas lieu en 2026. Depuis 2007, la gestion du Festival International de la Bande Dessinée (FIBD) par la société 9eme Art+ est pointée du doigt par les actrices et acteurs du monde de la BD, tant pour sa gestion financière trouble que pour ses mauvais traitements envers ses employées. Cet automne, l’édifice a enfin vacillé.
    Il faut dire que le FIBD n’en est pas Ă  son coup d’essai en matière de scandale : en effet, en 2022, le festival avait jugĂ© opportun de confier Ă  Bastien Vivès, auteur de dessins Ă  caractère pĂ©dopornographiques, une exposition carte blanche (celle-ci sera finalement annulĂ©e, mais sans reconnaissance de la part du festival des motifs reprochĂ©s Ă  l’auteur). En 2024, l’affaire ChloĂ©, responsable de la communication de la sociĂ©tĂ© 9eme Art+, renvoyĂ©e pour « faute grave Â» après avoir portĂ© plainte pour un viol subi lors d’une soirĂ©e dans le cadre du festival en 2024, avait suscitĂ© la colère des autrices et des fĂ©ministes, dans le silence encore des organisateurs. 

    Ce qui a sonnĂ© le glas pour cette Ă©dition 2026, c’est l’appel Ă  girlcott lancĂ© par un collectif dĂ©nonçant tout un système qui prĂ©carise les autrices et les auteurs Ă  tous les niveaux. En effet, si le prix des tickets du festival ne fait qu’augmenter, les autrices et auteurs venant dĂ©dicacer leurs livres, elleux, ne sont aucunement rĂ©munĂ©rĂ©-es. En avril 2025, une première pĂ©tition rĂ©unissant près de 400 signatures Ă  l’initiative des auteur-ices, du Syndicat des Travailleur-euses Artistes-Auteur-ices et du collectif MeToo BD, rĂ©clamait la fin du contrat pour l’organisation du FIBD par 9eme Art+. Cette demande n’a pas Ă©tĂ© entendue, et il a Ă©tĂ© annoncĂ© dĂ©but novembre que la sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© reconduite pour l’édition 2026. 

    Cet appel à girlcott a fait l’effet d’une traînée de poudre, et rapidement, un grand nombre d’autrices puis d’auteurs parmi les plus grands noms de la BD ont annoncé qu’iels ne viendraient pas à Angoulême en février 2026. Assez rapidement, les maisons d’éditions ont suivi le mouvement, et le festival s’est retrouvé à sec. Sans auteur-rices, le festival devient vide, plus personne n’a de raison de venir.

    Après plusieurs semaines de rumeurs et de flou de la part de l’organisation, le festival a fini par annoncer la mise Ă  l’arrĂŞt de l’édition 2026 ce jeudi 27 novembre.s  Remettant sur la table la question de la domination masculine dans le milieu de la bande-dessinĂ©e, les autrices initiatrices de ce mouvement dĂ©noncent aussi la prĂ©caritĂ© du système de l’édition pour les artistes-auteur-ices, dans un moment oĂą est Ă  nouveau discutĂ©e au SĂ©nat la question de la continuitĂ© des revenus pour ce statut. Elles nous montrent aussi que l’organisation collective par les femmes et la grève, parfois, ça marche ! 

  • 0,1% des prĂ©sentes : mais oĂą sont les fĂ©monationalistes ?

    Le collectif d’extrême droite Nemesis a une fois de plus annoncé son projet de participer à la manifestation annuelle contre les violences faites aux femmes de ce samedi. Cette présence fait partie d’une tentative, par divers groupes nationalistes, d’occuper la question des violences faites aux femmes avec un discours raciste.

    D’importantes rĂ©actions de la gauche et des fĂ©ministes ont fait de leur prĂ©sence, ou de celle de Nous Vivrons, un enjeu central, posant une question dans le dĂ©bat public : ces groupes devraient avoir le droit de dĂ©filer dans ces manifestations ? Or, c’est du ministère de l’IntĂ©rieur dont dĂ©pend finalement l’encadrement policier des manifestations, et il a Ă©tĂ© occupĂ© durant ces dernières annĂ©es par un Bruno Retailleau qui affichait publiquement son soutien Ă  Nemesis.

    Nemesis dĂ©filera probablement cette annĂ©e encore, en queue de cortège, sous la protection d’un cordon de gendarmes les sĂ©parant de la manifestation. Cela plaĂ®t Ă  leur rĂ©cit de victimisation, et fait oublier un instant qu’elles sont en nombre rĂ©duit :  moins de 0,1% des manifestantes… Pourquoi, alors, l’œil des fĂ©ministes se focalise-t-il sur une minable contre-manifestation ?

    En rĂ©alitĂ©, elles produisent autre chose que leur simple propagande, dĂ©jĂ  dĂ©versĂ©e quotidiennement par la tĂ©lĂ© d’extrĂŞme-droite : elles nous donnent aussi une excuse pour dĂ©tourner le regard. Car dans la première partie du cortège, se trouvent toujours bon nombre de collectifs qui ont une responsabilitĂ© bien plus ancienne dans les instrumentalisations racistes du fĂ©minisme. Pour ceux qui existaient alors, la quasi-intĂ©gralitĂ© a soutenu la loi islamophobe de 2004 interdisant le port du foulard Ă  l’Ă©cole. Les mĂŞmes ont souvent soutenu, malgrĂ© les avertissements des concernĂ©es, les diverses lois de lutte contre la prostitution, qui mettent aujourd’hui en prison ou privent de leurs papiers plus de femmes migrantes qu’elles ne puniront jamais de clients. Ces lois ont nourri un terreau idĂ©ologique qui a facilitĂ© la revendication du fĂ©minisme par l’extrĂŞme-droite, comme outil de normalisation, de la rue Ă  CNews.

    Et si une nouvelle gĂ©nĂ©ration a Ă©mergĂ©, et que certaines, Ă  commencer par #NousToutes, ont fait Ă©voluer leur positionnement, ce sont bien des groupes encore perçus comme de gauche, proches souvent du PS ou du PCF, qui forment la base sociale et idĂ©ologique du fĂ©minisme « de gouvernement », prĂ©sent aujourd’hui au HCE, au ministère de l’ÉgalitĂ©, ou dans les grandes fondations. Si celui-ci se bat contre les gouvernements pour plus d’argent contre les violences faites aux femmes, il ne forme aucun contre-pouvoir face au fĂ©monationalisme de ce dernier : une approche centrĂ©e sur le couple police / justice pĂ©nale, et sur la dĂ©fense d’une fĂ©minitĂ© fragile face Ă  un danger sĂ©curitaire, faute de remettre en cause Ă  la racine les rapports de domination genrĂ©s.

  • Le consentement : entre outil de lutte et mythe

    Le consentement : entre outil de lutte et mythe

    Depuis le 6 novembre 2025, la définition pénale du viol et des agressions sexuelles a été modifiée pour y inclure une définition explicite du consentement. L’article dispose désormais que « le consentement est libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable ». Cette évolution législative s’inscrit dans le prolongement de la notion de « culture du consentement », en opposition à la culture du viol, qui tente de faire du respect de l’autonomie et des limites de chacun-e un principe juridique et social.

    Mais peut-on parler de consentement dans un monde où le viol est une conséquence évidente des structures de domination ?

    La criminalisation n’empêche pas les viols, elle définit leurs limites légales sans transformer en profondeur les conditions sociales, économiques et psychologiques qui rendent possible ou impossible un véritable « oui ».

    Il faudrait donc questionner les conditions concrètes qui permettent, ou empêchent, l’exercice d’une autonomie réelle. Dans des contextes tels que l’emprise, ou la dépendance affective ou économique, la capacité à consentir est limitée. Pour ces personnes il y a donc un enjeu d’applicabilité réelle de la loi. La question est également de savoir si le consentement est réellement l’outil le plus pertinent pour lutter contre les violences faites aux femmes.

    En se centrant sur une autonomie supposĂ©e Ă©quivalente entre individus, on risque de passer Ă  cĂ´tĂ© des rapports sociaux et de genre qui structurent les interactions et produisent des violences. 

    Sans prendre en compte le fait que certains individus, au-delà de ne pas être en position d’exprimer un refus, ne peuvent parfois même pas concevoir qu’iels pourraient refuser.

    Faire du consentement la clé de voûte de la lutte contre les violences sexuelles revient à adopter une vision contractuelle des relations humaines, comme si tout pouvait se négocier entre individus au sein d’un système inchangé.

    La loi a un rôle important, mais elle ne libère pas. Elle trace les limites du « non », mais ne peut pas, à elle seule, créer les conditions d’un véritable « oui ». Attendre de la loi qu’elle nous émancipe des rapports de pouvoir serait même dangereux. L’histoire récente le rappelle : au nom d’une prétendue protection des femmes jugées incapables de consentir, certains textes, sur le foulard ou sur le travail du sexe, ont restreint leur autonomie et ont servi à nous contrôler plutôt qu’à nous défendre.

    Dans ce paysage, une loi libĂ©rale apparaĂ®t finalement comme une faible victoire, car elle protège sans prĂ©tendre Ă©manciper. Mais la transformation rĂ©elle ne dĂ©pend pas d’un perfectionnement du droit, ni d’un recours Ă  la pĂ©nalisation. Faire reculer les dominations exige d’autres outils que la justice pĂ©nale, qui permettent vĂ©ritablement aux personnes de gagner en autonomie. Car un consentement n’est libre que si la personne l’est. 

    Placer la « culture du consentement » au centre du combat contre les violences sexuelles, c’est oublier que le consentement ne garantit pas l’égalitĂ©, il la suppose. 

    Enfin, se focaliser uniquement sur le consentement occulte un angle mort majeur, celui des personnes qui ne peuvent pas consentir du tout, notamment les enfants, qui sont pourtant parmi les principales victimes de violences sexuelles. Si le droit prévoit déjà, pour les moins de 15 ans, un régime distinct qui ne repose pas sur le consentement, cela rappelle que celui-ci est insuffisant pour penser l’ensemble des violences.

  • Lola, symbole malgrĂ© elle : comment l’extrĂŞme droite transforme le drame en stratĂ©gie politique

    Dahbia Benkired a Ă©tĂ© condamnĂ©e ce vendredi 24 octobre par la cour d’assises de Paris Ă  la perpĂ©tuitĂ© incompressible pour avoir violĂ©, torturĂ© et tuĂ© Lola Daviet, 12 ans. Elle devient la première femme Ă  ĂŞtre sanctionnĂ©e de la peine maximale prĂ©vue par le Code pĂ©nal. Le 14 octobre 2022, elle avait attirĂ© Lola, la fille des gardiens de la rĂ©sidence, dans l’appartement de sa sĹ“ur oĂą elle logeait par intermittence. Elle l’a ensuite violĂ©e, tuĂ©e, avant de prendre la fuite chargĂ©e d’une malle dans laquelle elle avait placĂ© le corps de la fillette. Les six jours d’audience n’ont pas permis de mettre clairement en Ă©vidence les vĂ©ritables mobiles du crime. Les experts psychiatres ont exclu toute pathologie, reconnaissant Ă  l’accusĂ©e sa responsabilitĂ© pĂ©nale, en dĂ©pit de traits de personnalitĂ© « psychopathiques ». L’avocat de la dĂ©fense a pour sa part rappelĂ© le passĂ© de Dahbia Benkired, marquĂ© par les violences, notamment sexuelles. Une fois mĂ©diatisĂ©, le crime a rapidement marquĂ© les esprits. D’une part car les meurtres d’enfants suscitent toujours un Ă©moi particulier. D’autre part, car l’extrĂŞme droite s’est rapidement emparĂ©e de ce drame pour servir son agenda politique, mettant en avant la situation irrĂ©gulière de la prĂ©venue, et Ă©tablissant un lien direct entre insĂ©curitĂ© et immigration. C’est notamment le cas d’Eric Zemmour, qui en octobre 2022, dĂ©crivait le meurtre de Lola comme un « francocide », sous-entendant que la jeune fille aurait Ă©tĂ© tuĂ©e parce que française. Cette rĂ©cupĂ©ration n’est pas sans rappeler les mobilisations de l’extrĂŞme droite suite au fĂ©minicide de Phillipine en octobre dernier. La jeune femme assassinĂ©e par un homme d’origine marocaine en situation irrĂ©gulière, Ă©tait rapidement devenue le visage du narratif fĂ©monationaliste de l’extrĂŞme droite, selon lequel les violences contre les femmes seraient l’apanage des Ă©trangers et des musulmans. Quelques jours après l’interpellation du suspect, l’eurodĂ©putĂ© RN Mathieu Vallet Ă©voquait sur BFM TV « des prĂ©dateurs sexuels en libertĂ© », rappelant que la prioritĂ© de son parti serait d’expulser « les criminels Ă©trangers ». En novembre 2023 c’était le prĂ©nom de Thomas, assassinĂ© Ă  CrĂ©pol d’un coup de couteau, qui concentrait les discours sĂ©curitaires et racistes. Pour Marion MarĂ©chal le Pen, interrogĂ©e sur RMC par Apolline de Malherbe Ă  ce sujet, il s’agirait de la preuve d’une « guerre ethnique sous-jacente ». Mais la mĂ©canique ne se limite pas Ă  l’extrĂŞme droite. Pour l’ancien ministre de l’Interieur, GĂ©rald Darmanin, le meurtre de Thomas est l’illustration d’un « ensauvagement de la sociĂ©tĂ© ». 

    La sĂ©lection ciblĂ©e de faits divers selon l’identitĂ© des victimes et des auteur-rices est devenue une stratĂ©gie clĂ© pour promouvoir un agenda identitaire et sĂ©curitaire. Cette instrumentalisation est facilitĂ©e par des mĂ©dias friands de ces rĂ©cits, offrant leurs plateaux Ă  des commentateurs politiques sans rĂ©elle expertise. Le nom et le visage de Lola ont servi Ă  personnifier le discours xĂ©nophobe des militants d’extrĂŞme droite, qui des premières heures de l’affaire jusqu’au verdict du procès, n’ont jamais respectĂ© la demande explicite d’une famille endeuillĂ©e que « soit retirĂ©e, toute utilisation du nom et de l’image de leur enfant Ă  des fins politiques ». Car, comme l’a rappelĂ© l’avocate de la famille, ce sont bien les proches de Lola les « seuls gardiens de sa mĂ©moire », elle qui Ă©tait « trop jeune pour servir les dĂ©bats haineux ». 

  • Taxer les riches, une idĂ©e toujours neuve ?

    Dans une Ă©conomie capitaliste, les riches deviennent de plus en plus riches. Ce n’est pas un effet malencontreux du système, mais son fonctionnement mĂŞme. C’était vrai au XIXème siècle, oĂą les Ă©conomistes classiques, dont Marx, disaient que « l’accumulation du capital » Ă©tait le phĂ©nomène Ă  la racine de l’apparition du capitalisme et des sociĂ©tĂ©s industrielles. Cela reste vrai au XXIème, oĂą des Ă©conomistes comme Thomas Piketty dĂ©montrent, chiffres Ă  l’appui, cette tendance Ă  la concentration des richesses entre les mains de quelques-uns.

    Mais si Marx prĂ´nait la rĂ©volution et la fin du capitalisme, Thomas Piketty et la plupart des Ă©conomistes de gauche contemporains ne vont pas jusque lĂ . Toutes leurs propositions se rĂ©sument Ă  un slogan : « taxer les riches ». Le rapport de force se joue entre les lignes : que taxer, comment, et Ă  combien ? Au sein des gauches, qu’elles soient social-dĂ©mocrates, radicales ou altermondialistes, diffĂ©rentes versions de la taxation du capital ont connu leur heure de gloire. Après la taxe Tobin sur les transactions financières, autour de laquelle s’est créée l’association ATTAC en 1998, et après l’impĂ´t sur les grandes fortunes (IGF) de François Mitterrand en 1981, qui taxait le patrimoine, devenu l’impĂ´t de solidaritĂ© sur la fortune (ISF) en 1988, puis supprimĂ© par Emmanuel Macron en 2017 Ă  la faveur de l’impĂ´t sur la fortune immobilière (IFI), voici donc la taxe Zucman, de l’économiste de mĂŞme nom. Elle consiste en l’imposition annuelle de 2 % du patrimoine des milliardaires, pour freiner le phĂ©nomène de concentration du capital. Il s’agit d’une imposition « plancher », c’est-Ă -dire qui ignorerait toutes les optimisations fiscales qui conduisent aujourd’hui Ă  ce que les milliardaires ne paient que très peu d’impĂ´t sur le revenu.

    Elle est soutenue par toute la gauche parlementaire. Pour LFI, elle est en rĂ©alitĂ© moins ambitieuse que son programme, qui dans le passĂ© proposait mĂŞme un « revenu maximum », de nature Ă  Ă©branler les structures mĂŞmes du capitalisme. Pour le PS, allait-elle au contraire trop loin ? En l’utilisant pour mettre en scène ses nĂ©gociations avec le gouvernement autour de la menace de censure, il est entrĂ© dans un jeu de nĂ©gociations avec le gouvernement, lequel mettait en avant une simple taxe sur les holdings. Ces fameuses sociĂ©tĂ©s intermĂ©diaires sont en effet utilisĂ©es par les riches propriĂ©taires d’entreprises pour ne pas toucher les dividendes de celles-ci directement, et stocker leur patrimoine financier, optimisant ainsi leur imposition. Sauf que la taxe avancĂ©e n’y change pas grand-chose : elle exclut les « actifs professionnels », et depuis un amendement de la droite, mĂŞme les actifs financiers, Ă©pargnant donc tous les propriĂ©taires qui utiliseraient les revenus pour possĂ©der d’autres entreprises… en clair : accumuler du capital.  

  • Pour les 80 ans de la sĂ©cu, Lecornu propose l’austĂ©ritĂ©

    « Depuis sa création il y a 80 ans, la Sécurité sociale porte un projet émancipateur et solidaire » : ainsi débute le dossier de presse du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2026. Mais le texte ne manque pas de rappeler rapidement la priorité du gouvernement : réduire les dépenses sociales.

    Présenté le 14 octobre en Conseil des ministres, le PLFSS prévoit 7,1 milliards d’euros d’économies, davantage que les 5,5 milliards proposés par Bayrou cet été. Pour cela, des efforts sont demandés tant aux professionnel-les de santé qu’aux assuré-es, et les trois branches du système, maladie, famille, vieillesse, sont concernées. Les dépenses d’assurance maladie ne progresseraient que de 1,6%, un record de rigueur depuis 15 ans. La Fédération hospitalière de France dénonce un budget « qui met en danger l’accès aux soins ».

    Le texte prĂ©voit aussi le gel des retraites de base, des prestations sociales (RSA, AAH) et du salaire des fonctionnaires, rĂ©duisant mĂ©caniquement leur pouvoir d’achat. Les affections longues durĂ©es (ALD) non exonĂ©rantes seront moins bien indemnisĂ©es. Les franchises mĂ©dicales seront doublĂ©es de 50 Ă  100 euros par an, augmentant pour les assurĂ©-es le reste des prestations mĂ©dicales, des mĂ©dicaments mais Ă©galement des lunettes, des pansements ou des prĂ©servatifs. Le risque de renoncement aux soins s’accroĂ®t alors qu’une taxe d’un milliard sur les complĂ©mentaires santĂ© pourrait Ă©galement entraĂ®ner une hausse de leurs tarifs. Finalement, le texte prĂ©voit de raboter le budget de la santĂ© de 1,1 milliards d’euros. 

    Outre la suspension de la rĂ©forme des retraites, le texte devrait encore Ă©voluer. Lecornu ayant assurĂ© qu’il renonçait au 49.3. Mais comme chaque annĂ©e au fil des dĂ©bats parlementaires, on ne manquera pas de dĂ©plorer le coĂ»t supposĂ©ment trop Ă©levĂ©. Car aussi vieille que la sĂ©curitĂ© sociale elle-mĂŞme, la ritournelle du « trou de la sĂ©cu » pour justifier l’austĂ©ritĂ©, demeure inchangĂ©e. Ă€ l’occasion de ses 80 ans, force est de constater que la sĂ©curitĂ© sociale n’a plus grand chose Ă  voir avec le système socialisĂ© fondĂ© en 1945 par le conseil national de la RĂ©sistance, qui devait prĂ©server la gestion des caisses des logiques comptables. Majoritairement gĂ©rĂ© par les salariĂ©-es elleux-mĂŞmes et financĂ© par les cotisations patronales et salariales, ce système a permis de dĂ©velopper de l’accès de soin en dehors des contraintes du capital et de l’État. Mais depuis 1967, elle a Ă©tĂ© progressivement vidĂ©e de sa substance faisant place Ă  un système dans lequel chacun s’assure individuellement via les complĂ©mentaires santĂ©, et oĂą la place accordĂ©e aux organismes privĂ©s croĂ®t.  Au nom de la baisse du « coĂ»t de travail », les ordonnances JuppĂ© de 1995 ont rabotĂ© les cotisations des entreprises, privant la « sĂ©cu » d’une part significative de ses recettes. Ces exonĂ©rations offertes aux patrons n’ont pas bĂ©nĂ©ficiĂ© Ă  l’emploi, mais bien aux profits des entreprises et in fine, Ă  ses actionnaires. Ainsi, le budget Lecornu s’inscrit dans la continuitĂ© des politiques austĂ©ritaires successives, oĂą les efforts constants demandĂ©s aux contribuables demeurent loin de l’idĂ©al prĂ´nĂ© par le CNR, de chacun selon ses moyens, Ă  chacun ses besoins.

  • Mobilisation de la « Gen Z » : internet dans les mobilisations

    Mobilisation de la « Gen Z » : internet dans les mobilisations

    Les manifestations de septembre au NĂ©pal, puis au Maroc et Ă  Madagascar ont popularisĂ© le terme de « mouvements de la Gen Z » dans la presse internationale. Les manifestant-es elleux-mĂŞmes se sont souvent appropriĂ©-es ce terme. Au Maroc, dans les manifestations d’octobre pour la santĂ© et l’éducation, le collectif GenZ 212 est organisĂ© autour d’un serveur Discord de plusieurs centaines de milliers de membres. Au NĂ©pal, le serveur Discord de l’organisation Hami Nepal a permis que plus de 10 000 personnes dĂ©libèrent et votent pour la nouvelle première ministre par intĂ©rim. Les militaires ayant pris le pouvoir l’ont nommĂ©e après avoir rencontrĂ© les reprĂ©sentants d’Hami Nepal. Ă€ Madagascar, le compte Instagram Gen Z Madagascar a jouĂ© un rĂ´le important dans la diffusion d’informations, et le drapeau pirate du manga One Piece y est devenu, comme dans de nombreux autres endroits, un symbole de la mobilisation.

    En se focalisant sur ces caractĂ©ristiques, la presse rĂ©duit souvent Ă  un phĂ©nomène gĂ©nĂ©rationnel des mouvements populaires larges, parfois rĂ©volutionnaires, et dont l’origine est d’abord Ă©conomique. Cette approche rappelle le qualificatif de « rĂ©volutions twitter » qui avaient pu ĂŞtre appliquĂ© aux Printemps arabes de 2010.

    Or, en 15 ans, internet a considérablement changé de visage. Les milliardaires de la tech ont prêté allégeance aux conservateurs, et les voix politiques sont désormais restreintes sur Meta et X. La période 2010-2015 peut sembler un âge d’or d’internet comme outil démocratique et pour la gauche : Bernie Sanders explosait sur Facebook, Jean-Luc Mélenchon développait avant tout le monde sa chaîne YouTube, et Podemos en Espagne organisait des votes internes sur Reddit. Malgré la participation populaire, les années qui ont suivi ont montré qu’ils avaient aussi l’avantage éphémère d’être les premier-es : comme dans le reste des médias, quand ils s’y mettent, les milliardaires sont finalement toujours avantagés pour diffuser leur propagande. Podemos ou d’autres expériences ont aussi montré les failles sur le long terme de la délibération en ligne et du solutionnisme technologique quand il s’agit de démocratie : sans cadre bien pensé, il donne souvent la main à l’activisme de groupes les plus organisés plus qu’il ne permet de véritable intelligence collective.

    Les outils que l’on voit ressurgir aujourd’hui servent cependant très bien un troisième but, qui n’est ni la propagande, ni de remplacer les assemblées et les urnes : la coordination d’actions et de mouvements, dans un contexte et un moment précis, pour des objectifs politiques définis. Ils sont créés parfois par des mouvements organisés (Action populaire pour la FI, ou le projet de plateforme libre Mobilizon), ou lors de mobilisations populaires, reposent plus souvent sur des plateformes existantes. Ils restent dans ce cas là sensibles à la censure et au contrôle des réseaux par les gouvernements, comme on a pu l’observer en septembre au Népal.