Catégorie : actu

  • L’enfance à la recherche de protections

    L’enfance à la recherche de protections

    Mercredi 29 septembre, un collégien de 14 ans meurt des suites de ses blessures. Il avait poignardé en plein cours sa professeure de musique, puis lui‐même. La justice, puis les médias soulignent sa « fascination pour le nazisme », « ses grandes difficultés scolaires » et « son parcours familial difficile ». Pris en charge depuis plusieurs années par l’Aide sociale à l’enfance (ASE), l’adolescent avait subi des violences de la part de sa famille d’accueil et souffrait par ailleurs d’un handicap. Ce drame met en lumière les défaillances de deux institutions : l’Éducation nationale, qui compte actuellement 1 psychologue scolaire pour 1500 élèves, et la protection à l’enfance. 

    En France, 380 000 enfants sont pris en charge par l’ASE dont 220 000 sont retiré‐es du domicile familial. Ses services, pilotés depuis 1983 à l’échelle départementale, doivent organiser le placement initial mais aussi l’accompagnement des jeunes. Alors qu’elle est censée protéger des enfants déjà victimes de maltraitances parentales, les pouvoirs publics sont régulièrement alertés sur les graves dysfonctionnements de l’ASE. En avril 2025, la commission d’enquête parlementaire sur « les manquements des politiques de la protection de l’enfance » a rendu publiques des conclusions alarmantes sur l’état du dispositif. Leurs travaux s’inscrivent ainsi dans la lignée de nombreuses prises de paroles et recommandations déjà formulées dans les dernières années, par un rapport de la Cour des Comptes de novembre 2020 d’abord, puis par une décision‐cadre de la Défenseure des droits de janvier 2025 dénonçant de graves atteintes à l'intégrité et aux droits fondamentaux des enfants placé‐es et de leurs familles. Le contexte de l’organisation à l’Assemblée nationale de cette commission d’enquête, à l’initiative du groupe socialiste, fait suite à l’indignation provoquée par les suicides de Lily et Méline et le décès de Myriam, toutes âgées de moins de 15 ans, et à la constitution d’un « Comité de vigilance » réunissant d’ancien-nes enfants placé‐es, bien décidé‐es à transformer ce système à bout de souffle. 

    À l’issue de la commission, ce ne sont pas moins de 92 recommandations que les député‐es ont proposées afin de « sortir du gouffre » : ils et elles alertent notamment sur la dégradation des conditions d’accueil et leurs conséquences sur la surexposition des enfants placé‐es aux difficultés scolaires, économiques et psychologiques. Dans l’ensemble, les différents rapports publics et les militant‐es pour les droits des enfants s’accordent pour dénoncer un double dysfonctionnement, structurel et politique. Structurel d’abord, parce qu’une majorité des départements peinent à faire face à la demande croissante de placements, faute de personnels formés et de lieux d’accueil adéquats, et doivent parfois se tourner vers des structures lucratives peu soucieuses des besoins des enfants à leur charge. Politique, surtout, parce que ces difficultés s’expliquent largement par un désengagement étatique.

    Ce désinvestissement politique se constate à tous les niveaux, des services départementaux, qui voient les subventions nationales diminuées alors que leurs budgets explosent, jusqu’aux plus hautes sphères de l’État. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, l’enfance n’a pas eu de ministère de plein exercice, et a parfois été complètement oubliée dans les portefeuilles ministériels. Elle doit se contenter, depuis 2025, d’un haut commissariat dirigé par Sarah El Haïry, au périmètre et moyens mal définis. Ainsi, la politique publique est restée largement décevante : rien d’autre qu’un Plan de lutte contre les violences, centré sur le renforcement du numéro 119 du Service national d’accueil de l’enfance en danger (SNATED) – des « mesurettes » décriées par les associations, bien en dessous des attentes et des urgences maintes fois dénoncées. 

  • Un budget flou sur le social, rassurant pour le patronat

    Nommé premier ministre le 9 septembre à la suite de François Bayrou, Sébastien Lecornu a pour mission de réussir là où son prédécesseur a échoué : faire voter un budget 2026 à l’Assemblée Nationale.

    Ce budget représente la feuille de route que se donne le gouvernement dans la gestion des finances publiques. C’est par elle que sont déterminés les moyens de fonctionnement des administrations et des services publics. Le budget annuel traduit aussi (et surtout) les priorités et les orientations politiques du gouvernement. Dans le contexte politique actuel, est d’autant plus attendu qu’il a conduit à la démission du précédent premier ministre, et qu’il n’y a pas encore de gouvernement nommé.

    Si la question du budget cristallise autant l’attention médiatique, c’est que l’opinion est aux politiques d’austérités présentées jusque‐là, en témoignent les récents mouvements sociaux. Ce texte doit aussi répondre à la potentielle nécessité de trouver un compromis, notamment avec les socialistes, pour permettre aux macronistes et leurs allié‐es de faire voter cette loi de finance à l’Assemblée. Pour ces raisons, on aurait pu penser que Sébastien Lecornu assouplirait au moins un peu la initiée par Bayrou.

    Or, si le premier ministre reconnaît que « les français demandent plus de justice fiscale », ses premières déclarations dans la presse laissent plutôt présager un budget dans la continuité des politiques actuelles ; sans grande surprise mais bien loin des ruptures annoncées.

    Face à la dette, pour trouver de l’argent et renflouer les caisses de l’Etat, Lecornu n’entend toujours pas taxer les grandes fortunes. Il la taxe Zucman tout comme le rétablissement de l’impôt sur la fortune, supprimé en 2018. Aucune main tendue non plus sur le plan social, en excluant de rouvrir le débat sur la très impopulaire réforme des retraites. En revanche, le premier ministre entend durcir les « abus » sur les ruptures conventionnelles et complexifier encore les conditions d’accès aux allocations chômages. 

    Ainsi, une semaine après ces premières annonces et près d’un mois après la nomination de l’ancien ministre des Armées à Matignon, le flou demeure sur les axes précis du budget 2026. Malgré cela, les premières déclarations d’intention permettent de comprendre que les intérêts du plus grand nombre des travailleuses et des travailleurs ne seront encore et toujours pas la priorité du (futur) gouvernement. En revanche, ceux du patronat et des grandes fortunes sont eux, assurément bien protégés. Si le Premier Ministre a déclaré vouloir un budget « sans austérité ni régression sociale », on peut se permettre d’en douter.

  • Politique coloniale à Mayotte : production de la précarité et de la mort

    Politique coloniale à Mayotte : production de la précarité et de la mort

    Alors que Retailleau rendait hommage à un gendarme mort en mer à Mayotte cette semaine, une enquête du Monde documentait les pratiques policières de provocation de naufrages et de mise en danger de mort.

    Mayotte fait partie des quatre îles de l’archipel des Comores. En 1974, à la suite de référendums, les trois autres îles deviennent l’État indépendant de l’Union des Comores. En 1976, alors que les Comoriens ont voté pour l’indépendance, le gouvernement français organise un référendum pour faire valoir un décompte des voix par île, et Mayotte reste au sein de la France. Depuis, l’Union des Comores revendique sa souveraineté sur Mayotte, et la France a été condamnée à plusieurs reprises par les Nations unies. Le fait que la France ait maintenu sa souveraineté sur une seule partie d’un territoire unifié pendant la colonisation a créé une frontière et une séparation au sein d’une même population. Mais cette séparation n’efface pas les liens familiaux et économiques, et les déplacements d’une île à l’autre se poursuivent. En 1995, le visa Balladur scelle la frontière administrative entre Mayotte et les autres îles des Comores. Les déplacements auparavant banals deviennent alors des traversées illégales et dangereuses. 

    Comme l’explique la chercheuse Nina Sahraoui, les relations entre départements dits d'outre mer et la « métropole » continuent d'être caractérisées par des rapports de pouvoirs coloniaux. Alors que Mayotte est, depuis 2011, le 101e département de France, il y règne des exceptions législatives. C’est le seul territoire où la rétention administrative des mineurs est courante, ce pour quoi la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme. On peut aussi citer la réforme du droit de la nationalité avec une condition ne s’appliquant qu’à Mayotte.Le nombre de personnes éloignées de force représente 1/10e de la population, et 48% de la population de l’île serait de nationalité comorienne, dont la moitié est en danger d’expulsion. Un nombre massif de personnes sont détenues à Mayotte, et sont mortes dans l’océan indien. 

    Sahraoui parle de « production de l’illégalité par le pouvoir au moyen de régulations entravées », ce qui produit des personnes sans papiers et empêchées de se déplacer d’îles en îles. Elle montre comment ce régime migratoire impacte les femmes. Il crée un frein d’accès au soin pour les comoriennes qui arrivent à Mayotte, et des arrestations de femmes enceintes près des espaces de soin. La chercheuse a observé des dispositifs dans lesquels des sages‐femmes « métropolitaines » blanches évaluent l’état de santé et l’avancement de grossesse de femmes comoriennes sur demande de la police aux frontières. En deçà de 32 semaines et si leur état de santé est jugé compatible avec la rétention administrative, ces femmes sont expulsées dans les heures qui suivent. Certaines sages‐femmes les renvoient parfois jusqu’à 35 semaines de grossesse et minimisent les douleurs décrites par les femmes. Sahraoui parle de « nécropolitique » pour expliquer comment, dans le régime migratoire contemporain, la production de la mort est plus importante que la préservation de la vie. Elle fait remarquer comment l'Etat français incite des femmes à Mayotte à se soumettre à la stérilisation quand, en même temps, Macron appelle au réarmement démographique. Cela ne relève pourtant pas du paradoxe : la politique française de natalité est toujours une politique coloniale et raciste. 

  • La France endettée : c’est grave, docteur ?

    Fin 2024, la dette publique française, en augmentation constante depuis 20 ans, s’élevait à 3303 milliards d’euros, soit 113% du PIB. Selon cet indicateur, la France figurait parmi les trois pays les plus endettés de l’UE, derrière l’Italie et la Grèce. Sur les plateaux télé et dans les couloirs des ministères, on s’alarme : si notre dette explose, c’est que nous vivons au‐dessus de nos moyens, notre économie peinant sous le poids d’un modèle social trop coûteux. Pour éviter de sombrer dans le surendettement, nous n’aurions d’autre choix que celui de la tempérance budgétaire, et les 44 milliards d’économies péniblement défendus jusqu’à sa chute par François Bayrou.

    À première vue, la mécanique de l’endettement d’un État ressemble à celle d’un ménage. Lorsque les dépenses excèdent les recettes du budget, on parle de déficit. Pour financer ces déficits, l’administration centrale peut emprunter sur les marchés financiers en émettant des obligations pour une durée définie. L'endettement public correspond donc à l'ensemble des emprunts des administrations publiques et des collectivités territoriales. Mais la bonne santé économique des pays ne s’appréhende pas comme celle des particuliers. Contrairement à nous, ils ne remboursent à chaque échéance que les intérêts des emprunts — on parle de charge de la dette sur le budget de l’État. Quand l’emprunt arrive à échéance, l’État fait « rouler sa dette » : il emprunte à nouveau pour le rembourser, et conserve ainsi un niveau similaire d’endettement. L’enjeu est moins le parfait équilibre des comptes que la maîtrise des taux d’intérêt, en rassurant les marchés sur la capacité théorique de l’État à rembourser l’intégralité de sa dette.

    Replacée dans son contexte, la situation budgétaire de la France apparaît ainsi bien moins alarmante. Même s’il est vrai que l’endettement augmente, la charge de la dette, elle, a diminué depuis les années 90 et se situe actuellement sous le taux d’inflation, à 2% du PIB. Surtout, le rééquilibrage des comptes publics peut emprunter bien d’autres voies que la casse de l’État social, comme l’imposition des grands patrimoines ou la réévaluation des 211 milliards d’euros d’aides aux entreprises accordées sans contrepartie ni contrôle. Finalement, le choix entêté de l’austérité par le gouvernement est moins une réponse à la prétendue nécessité de réduire la dette qu’une défense idéologique de la politique fiscale menée depuis 2017. La coupable est pourtant toute trouvée : en multipliant les cadeaux fiscaux, de l'exonération des cotisations patronales à la baisse des impôts sur les sociétés en passant par la suppression de l’ISF, les macronistes ont retiré 70 milliards de recettes fiscales à l’État, sans réussir à stimuler la croissance. 

  • Sans toit ni droits : les mère isolées, premières victimes de la crise du logement

    Après avoir recensé l'ensemble des appels au 115 dans la nuit du 18 au 19 août, l’UNICEF et la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) ont estimé qu’au moins 2159 enfants étaient sans logement pour passer la nuit. Alors que Macron affirmait en 2017 faire de la lutte contre le mal‐logement sa priorité, le bilan est catastrophique puisque le nombre de personnes à la rue a doublé depuis. La même année, il promettait également de faire de l’égalité entre les femmes et les hommes la grande cause nationale du quinquennat. Pourtant, plus d’un tiers des personnes mal‐logées sont des mères seules. 

    De fait, les familles monoparentales, dont les mères isolées représentent près de 82%, sont parmi les plus touchées par le mal‐logement. Selon une étude de l’INSEE de 2022, le reste‐à‐vivre mensuel des ménages français est estimé à 1780€ pour les couples, contre 1410€ pour les pères seuls, et seulement 950€ pour les mères seules. Ces femmes occupent souvent des emplois à temps partiel, et n’ont pas forcément recours aux aides de l'État auxquelles elles auraient droit. Les mères en situation irrégulière, privées de droits et de revenus, ainsi que les mères sortant de prison ou celles victimes de violences conjugales, sont les plus touchées face à une crise du logement qui n’a cessé d’empirer depuis 2008. Alors que selon l’INSEE, 3,5% des ménages français détiennent à eux seuls la moitié des appartements à louer, la hausse du prix de l’immobilier accentue la concentration du patrimoine, et creuse les inégalités préexistantes. Pour les locataires, le logement est un gouffre financier, tandis que pour les propriétaires, elle est une source d’enrichissement. Les propriétaires, de plus en plus riches, possèdent de plus en plus de résidences secondaires, et le boum des locations saisonnières ou touristiques n’a cessé de réduire le nombre de logements accessibles pour les autres. La crise du logement résulte également d’un désengagement progressif de l’Etat, au profit du marché privé. Selon l'Union sociale pour l’habitat (USH), en 2023, 72 400 logements ont été créés et loués, soit 20 000 de moins qu’en 2015. En parallèle, la demande ne cesse d’augmenter : en 2023 la Fondation pour le Logement des Défavorisés (anciennement fondation Abbé Pierre) dénombrait 2.4 millions de personnes en attente d’un logement social. 

  • Sport : les femmes gagnent du terrain ?

    Cet été a vu se dérouler plusieurs compétitions féminines, marquées par un engouement médiatique et populaire croissant. Qu’il s’agisse du Tour de France Femmes ou de l’Euro de football, les compétitions féminines semblent avoir le vent en poupe. 

    L'Euro de football féminin existe tel qu’on le connaît depuis 1982, mais la médiatisation plus large et l’intérêt du grand public pour le football féminin demeurent bien plus récents. Ce n'est que depuis 2005 que les matchs de l'Euro féminin sont retransmis et diffusés à la télévision, et seulement depuis 2009 qu’ils le sont sur les chaînes de télévision gratuites.

    Côté cyclisme, le Tour de France pour les femmes n’existe que depuis les années 1980 (quand la course masculine existe depuis 1904), de façon concomitante aux premières épreuves de cyclisme féminin aux Jeux Olympiques. 

    En 2025, le Tour Femmes comme l’Euro a joui d’une adhésion du public en nette augmentation et d’une couverture médiatique plus large. Cette fenêtre ouverte sur le cyclisme féminin a été l’occasion de relayer des problématiques comme la question du bien‐être physique et mental des athlètes, ou les écarts de primes entre les concurrentes et leurs homologues masculins. On note alors dans les discours qui entourent la compétition que certains sujets sont davantage traités par les médias lorsqu’il s’agit des femmes, notamment les troubles des conduites alimentaires, et la perte de poids de certaines athlètes en vue du Tour. Des pratiques dont la prise de conscience est nécessaire, mais qui n’ont rien d’une spécificité féminine chez les athlètes (les troubles des conduites alimentaires sont d’ailleurs largement sous‐diagnostiqués chez les hommes).

    Ainsi, sur les routes du Tour comme les terrains de football, si des petites lignes s’écrivent et font bouger le milieu, le sport demeure inégalitaire et l’accès au haut niveau en est d'autant plus difficile pour les femmes et les minorités. À tous les niveaux, les règles imposées par les fédérations sont structurellement transphobes et misogynes.

    La fédération internationale d’athlétisme et celle de boxe ont systématisé en 2025 les tests de féminité obligatoires pour leurs championnats du monde respectifs. Ces tests reposent sur des critères biologiques arbitraires et réducteurs, dont les biais misogynes, racistes, trans‐ et intersexophobes ont été maintes fois montrés. Ils sont d’autre part interdits en France depuis 1994, et les athlètes françaises devront se faire tester à l’étranger. Faute de pouvoir les faire, les boxeuses françaises ne pourront pas participer aux championnats : des règlements pour le moins bancals, surtout signe d’une obsession pour contrôler et contraindre les corps féminins.

  • En Palestine, été du pire

    En Palestine, été du pire

    En juillet dernier, les réseaux sociaux relayent l’image d’Anas al‐Sharif craquant face à la caméra alors qu’une femme s’effondre sous le poids de la faim derrière lui. Dans la vidéo, la voix d’un Gazaoui le reprend « Continue Anas, tu es notre voix ». Le 10 août 2025, le journaliste de 29 ans est délibérément assassiné par l’armée israélienne, ciblant une tente l’abritant aux côtés de quatre autres journalistes et deux autres civils. Quelques jours encore avant l’attaque, Anas al‐Sharif dénonçait sur ses réseaux sociaux, cumulant plusieurs millions de followers, les menaces régulières qu’il recevait de l’armée israélienne, le sommant de cesser ses activités d’information.

    La frappe élimine d’un seul geste tous les journalistes présents dans la bande de Gaza pour Al Jazeera, première chaîne d’information en continu du monde arabe. Depuis le 7 octobre 2023, le nombre de journalistes tués à Gaza est estimé entre 192 et 270 selon les sources. Depuis, la majorité des journalistes tués dans le monde l’est dans la bande de Gaza par l’armée israélienne. En plein génocide, l’accès à l’information issue de Gaza est plus que jamais menacé. Israël et les Etats‐Unis ont régulièrement fait miroiter ces dernières semaines la possibilité de faire entrer des journalistes étrangers dans la bande de Gaza, qui leur est fermée depuis octobre 2023. Mais pour l’instant, les seuls journalistes étranger‐es qui ont pu s’y rendre l’ont été strictement encadré‐es par l’armée israélienne. Quoi qu’il en soit, leurs travaux ne sauraient se substituer à ceux des journalistes gazaoui‐es.

    À la faveur de l’été, la situation subie par les Palestinien‐nes n’a fait que se dégrader. Les décès liés à la famine ne cessent d’augmenter dans la bande de Gaza, les tirs sur les civils aux abords des centres de distribution de nourriture font des dizaines de mort‐es chaque jour, et les attaques violentes et les meurtres de civils par des colons en Cisjordanie explosent. A la fin du mois de juillet, Awdah Hathleen, qui avait contribué au long‐métrage No other land, couronné en 2025 de l’Oscar du meilleur film documentaire, a été tué par balle par Yinon Levi, un colon israélien.

    Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron annonçait son projet de reconnaissance de l’Etat de Palestine par la France en septembre 2025 à l’Assemblée générale des Nations unies. Alors que plusieurs pays emboîtent le pas de la France, Bezalel Smotrich, ministre israélien en charge des colonies, annonce au mois d’août dernier un projet d’annexion de la Cisjordanie et de construction de 3500 logements illégaux, malgré les condamnations des Nations Unies. Au même moment, 25 anciens ambassadeur‐rices dénoncent la faiblesse de la réponse française sur la scène internationale dans un appel publié dans le Monde.

    A la fin du mois d’août, le gouvernement israélien a annoncé un projet de nettoyage ethnique consistant en l’occupation militaire de la bande de Gaza et l’évacuation de sa population. La solution à deux États, mise en avant par la France comme la seule voie crédible d’avancée diplomatique, est aujourd’hui abandonnée par de nombreux‐ses militant‐es palestinien‐nes, et considérée peu réaliste au vu de l’état de destruction de la bande de Gaza et de la colonisation en Cisjordanie. Elle offre à la France la perspective d’un positionnement à moindre frais, dont les conditions ne garantiraient ni le droit à l’autodétermination des Palestinien‐nes, ni leur droit au retour, ni le démantèlement de l’appartheid, ni la fin de la guerre.

  • Municipales de 2026 : nouvelles règles du jeu

    Après son adoption à l’Assemblée le 11 août 2025, le Conseil constitutionnel a finalement validé la réforme de la loi PLM (Paris Lyon Marseille). Depuis 1982, la loi PLM organisait l’élection des conseillers municipaux des trois plus grandes villes de France, en découpant le territoire en secteurs/arrondissements, avec un mode de scrutin particulier. L’objectif initial était de garantir une représentation des quartiers, et d’éviter qu’une seule force politique n’écrase les autres dans des villes très peuplées. La réforme de cette loi remplace le système indirect par un double scrutin, un pour les secteurs, un autre pour le conseil municipal. Désormais, les électeur‐rices pourront voter pour une liste unique à l’échelle de la ville. Pour certain‐es élu‐es, cette réforme est une avancée essentielle pour l'égalité démocratique, mais pour d’autres, elle serait surtout une manipulation des règles du jeu à des fins partisanes. Une accusation qui s’entend quand on se penche sur les motivations des principales figures politiques engagées pour cette réforme. En premier lieu, Rachida Dati, actuelle ministre de la Culture et maire du 7ème arrondissement de Paris, qui ne cache pas ses ambitions de devenir la prochaine maire de la capitale. Elle est apparue comme l’un des principaux relais politique du projet, et a pu profiter de son influence au sein du camp présidentiel pour accélérer le processus parlementaire. 

    Les communes de moins de 1 000 habitants voient également leurs règles d'élections municipales changer, en passant à un mode de scrutin par liste. La loi du 21 mai 2025 impose désormais la parité homme‐femme pour les adjoint‐es au maire, et interdit le panachage (les électeur‐rices pouvaient rayer ou ajouter des noms sur leur bulletin). Dans ces territoires où le pouvoir était centré sur des notabilités locales, les listes étaient souvent présentées comme « sans étiquette ». Cette réforme ouvre un nouvel espace de concurrence partisane et favorise l’émergence et la visibilité des partis politiques dans ces territoires. Les partis de gauche disposant de réseaux locaux et d’une capacité à former des listes paritaires pourraient être favorisés. Toutefois, la droite s’organise déjà pour remporter ces nouveaux espaces de concurrence. C’est la mission que se sont donnée Raphaël Cognet (divers droite) et Antoine Valentin (RN) avec Politicae. L’institut de formation entièrement financé par l’ultra-conservateur Pierre‐Edouard Stérin, doit permettre de former et de faire élire au moins 1000 maires « de petites et moyennes communes ». Ainsi, les prochaines municipales ne répondent pas seulement à des enjeux locaux. Un an avant la présidentielle, elles pèseront sur l’implantation territoriale des partis.

  • Loi Duplomb : retour vers le passé 

    Mercredi 9 juillet, c’est le glas de l’ancien monde qui a résonné à l’Assemblée Nationale avec l’ultime vote de la loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ». Sous couvert de simplification administrative, le texte, porté par le sénateur Les Républicains Laurent Duplomb, lui‐même ancien élu de la FNSEA (le syndicat majoritaire prônant l’agriculture intensive) rejoue la rhétorique éculée d’opposition entre protection de l’environnement et défense du rendement économique. Bien au contraire, les mesures emblématiques du texte, en cherchant à maintenir à tout prix le système productiviste responsable de la crise agricole actuelle, ne défendent rien d’autre que les intérêts corporatistes des géants de l’agroalimentaire. 

    Les parlementaires ont ainsi entériné d’importants reculs pour la biodiversité et la santé des travailleur‐euses. Au premier rang, la réintroduction sous conditions de l’acétamipride, un néonicotinoïde dont l’utilisation a été suspendue dès 2018 en France, en raison de sa nocivité pour les abeilles et de sa possible responsabilité dans le développement de cancers chez les personnes exposées. Ce retour, jugé incompréhensible par la communauté scientifique et les syndicats paysans, serait justifié par l’autorisation de l’insecticide dans le reste de l’Union Européenne, et l’idée d’une concurrence économique déloyale pour les producteur‐ices français‐es. Même son de cloche pour la facilitation de l’implantation des élevages intensifs, ou la mise sous tutelle de l’Office Français de la Biodiversité à la préfecture, censées favoriser le rendement. La loi confère également aux méga‐bassines un statut « d’intérêt général majeur ». Ces réservoirs artificiels, utilisés pour stocker à l’air libre de l’eau en prévision des périodes de sécheresses, sont pointés du doigt comme un accaparement d’un bien commun par une petite minorité, aggravant la situation dans des régions en tension d’approvisionnement. Pour sauver l’agriculture française, il n’y aurait visiblement qu’une seule voie : produire toujours plus et plus vite, sans aucune considération pour la soutenabilité sociale et environnementale de notre système sur le long terme. 

    La séquence est d’autant plus amère que le processus parlementaire a été inédit. En mai dernier, le rapporteur LR déposait en première lecture une motion de rejet sur son propre texte pour en accélérer l’adoption. Cette manœuvre, conduisant au renvoi direct devant la Commission Paritaire Mixte a coupé court à l’examen des 3500 amendements déposés par la gauche. Ce sont finalement 14 sénateur‐ices et 13 député‐es, dont la moitié assume publiquement une proximité idéologique forte avec les défenseurs du système conventionnel, qui ont tranché en faveur du texte sans qu’un débat démocratique n’ait pu avoir lieu. Il aurait été l’occasion, pourtant, de faire entendre d’autres voix : celles des collectifs citoyens, militant‐es écologistes et agriculteur‐ices, confronté‐es sur le terrain aux réalités concrètes du changement climatique, et qui appellent de leur voeu l’invention d’un autre modèle. 

  • Police municipale : qui craint vraiment pour sa sécurité ?

    Police municipale : qui craint vraiment pour sa sécurité ?

    La campagne municipale est bel et bien commencée. Les élections, prévues en mars prochain, sont déjà l’occasion de discuter les divergences idéologiques de plus en plus marquées entre les composantes de l’actuel bloc de la gauche au parlement.

    Dimanche dernier, sur BFMTV, la députée Mathilde Panot, présidente du groupe insoumis à l’Assemblée nationale, répondait au journaliste qui l’interrogeait sur le programme de son mouvement. « Oui », confirmait‐elle, la police municipale sera bien désarmée dans les villes dirigées par des maires insoumis‐es, et la vidéosurveillance démantelée. Cette proposition a provoqué une condamnation quasi‐unanime du PS au RN. « Ça n’a aucun sens. Comment peut‐on même l’imaginer ? » affirme le premier secrétaire du PS Olivier Faure sur FranceInfo, « LFI fait le choix de l’insécurité dans nos communes ! » dénonce Valérie Pécresse, « avec cette gauche, vous n’aurez plus le droit à la sécurité. La gauche sans le peuple » poste Gérald Darmanin sur X, « clairement aujourd’hui le parti des voyous et le parti des racailles » confirme Julien Odoul pour le RN.

    On peut déplorer, pour le débat à gauche, les invectives et l’absence totale de réponse sur le fond à cette mesure, qui figure dans le programme des insoumis depuis déjà longtemps. 

    La séquence a donné lieu à une récitation d’idées reçues assénées comme des évidences, et notamment, dans les réactions des journalistes sur le plateau comme du reste de la droite, celle que la sécurité serait une préoccupation « populaire ». Cette affirmation est pourtant contredite par la réalité : selon l’IFOP, qui testait en 2023 les thèmes prioritaires des français selon un certain nombre de variables, le niveau de revenu joue peu sur la préoccupation sécuritaire, et quand bien même, ce sont les plus pauvres qui y adhèrent le moins. Est‐ce parce que pour une part d’entre eux, les auteurs de violences sont parfois les policiers eux‐mêmes ? La principale variable explicative reste l’âge : plus on est vieux, plus on considère que la lutte contre la délinquance est un sujet important, alors même qu’on est beaucoup plus rarement victime de délits et de violences.

    La proposition des insoumis formulée par Mathilde Panot est somme toute banale. En 2020, 30 têtes de listes EELV aux municipales signaient un texte qui affirme : « la militarisation de la police municipale manifeste une méconnaissance du droit ou relève de la pure démagogie. » En effet, les missions de la police municipale sont extrêmement réduites : elle ne peut intervenir sur des crimes et des délits, mais uniquement sur des questions d’urbanisme, de circulation routière, ou de stationnement…

    À la racine de cette polémique, se trouve bien évidemment une droitisation du paysage politique sur la question de l’autorité de l’État et de la sécurité, qui touche y compris la gauche. Mais cela dit quelque chose de plus profond sur ce qu’est la police. La police est une institution qui, par construction, est pensée pour être touche‐à‐tout. Les mêmes fonctionnaires sont chargés d’assurer l’autorité de l’État dans des domaines aussi divers que la répression des consommateurs de drogue, les manifestations syndicales, et les infractions routières. Derrière le débat sur l’armement de la police et le spectre de l’insécurité, se cache en réalité celui de l’usage indifférencié de la violence légale pour traiter toutes les infractions à la loi, qui n’ont souvent rien de commun entre elles. Enfin, presque toutes. Car qui propose d’armer l’inspection du travail ou des impôts ?