Catégorie : actu

  • Le RN en appel : se faire oublier en jouant la discrétion 

    Le RN en appel : se faire oublier en jouant la discrétion 

    Le 13 janvier 2026, s’est ouvert le procès en appel de Marine le Pen et de onze autres prévenu-es dans l’affaire des assistant-es parlementaires européens. La cheffe du Rassemblement Nationale joue son avenir politique, après avoir été condamnée à deux ans de prison ferme et cinq ans d’inéligibilité immédiate pour détournement de fonds publics. 

    Une exécution provisoire justifiée par le parquet afin d’éviter qu’une candidate à la présidentielle de 2027 puisse être élue tout en étant condamnée, gouvernant sous bracelet électronique et susceptible d’interférer dans l’affaire, à l’image de Donald Trump aux États-Unis. Marine Le Pen avait d’emblée fustigé « une décision politique » et une « dictature des juges », suivie d’une cacophonie médiatique et d’une vague de harcèlement contre la magistrate ayant prononcé son inéligibilité, désormais placée sous protection policière. Cela aura surtout détourné l’attention du motif de l’affaire : l’implication de l’ancienne présidente du parti et vingt-quatre de ses membres dans un système de détournements de fonds publics européens, visant à rémunérer des cadres et des collaborateur.ices du FN/RN. Le tribunal a retenu un préjudice de 4,4 millions d’euros. 

    Même sans être relaxée en appel, Marine le Pen pourrait toujours mener la course aux présidentielles en 2027 si la cour d’appel réduit sa peine d’inéligibilité à moins de deux ans, et renonce au port d’un bracelet électronique, incompatible pour mener une campagne. Elle a pour le moment rejoué une stratégie pourtant démentie en première instance : celle d’un quiproquo administratif. Le RN semble vouloir éviter les remous médiatiques qui pourraient porter préjudice aux candidat-es aux municipales de 2026. 

    Pour le moment, la candidate historique du RN ne semble pas prête à passer le flambeau à Jordan Bardella qui a encore martelé ce 12 janvier lors de ses vœux à la presse qu’il n’était pas candidat aux présidentielles, réaffirmant la primauté de Marine le Pen. De fait, la décision de la cour d’appel attendue pour juin sera scrutée de près alors que Marine le Pen était un verrou historique à l’union des droites : une alliance, notamment portée par Marion Maréchal le Pen ou Eric Ciotti, est moins exclue par Jordan Bardella. Enfin, Marine le Pen pourrait bénéficier d’un soutien international. Le journal allemand Der Spiegel, a pointé des risques d’ingérence américaine alors que la condamnation en première instance avait déjà vivement fait réagir l’internationale réactionnaire, qu’aucune décision judiciaire ne suffira à faire infléchir.

  • L’aide à mourir arrive au Sénat

    L’aide à mourir arrive au Sénat

    Le 7 janvier 2026, la commission du Sénat a examiné la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir, adoptée par l’Assemblée Nationale le 27 mai 2025 dernier. Cette loi a pour but de faciliter l’accès à « l’aide à mourir », c’est-à-dire à autoriser et à encadrer la prise d’un produit qui provoque la mort par les patient-es qui le demandent. Cette aide à mourir inclurait le suicide assisté et l’euthanasie, c’est à dire l’administration du produit par les patient-es elleux-mêmes (suicide assisté), ou par un-e médecin (euthanasie).

    L’aide à mourir n’est pas l’objet d’un débat politique nouveau en France : en effet, la première proposition de loi visant à l’autoriser a été proposée en 1978 par le sénateur Henri Caillavet (Gauche Démocratique), alors sous le nom de « loi relative au droit de vivre sa mort ». Plus largement, la question de la prise en charge de la fin de vie s’inscrit dans un long combat historique, médical, juridique et social. 

    Après la Seconde Guerre mondiale, la médecine en France s’interdit les pratiques de contrôle des vies, et s’éloigne des eugénistes radicaux, acteurs du génocide nazi. Commence alors une approche palliative de la fin de vie, portée par la recherche de nouvelles valeurs médicales, notamment celle de libertés individuelles, de droit à la vie, et de « dignité au nom de la morale médicale ». Cette approche vise, en premier lieu, à atténuer la douleur du patient et à maintenir la vie.

    Mais, en parallèle, un militantisme pour la mort choisie se structure, particulièrement à gauche. Pendant la seconde moitié du XXe siècle, la lutte contre le VIH et pour le droit à l’avortement, portent dans le débat public l’idée du droit à choisir pour soi. La lutte contre le paternalisme médical se structure, avec une revendication au droit de choisir de disposer de son corps et de sa vie.

    Dans cet héritage, la fin de vie est actuellement encadrée en France par deux grands principes : l’apaisement des souffrances et le respect de la volonté de la personne. Depuis 2005, on n’a donc pas le droit à l’obstination thérapeutique déraisonnable, c’est-à-dire de maintenir la vie artificiellement ; et l’on doit donner aux patient-es les traitements nécessaires à l’abrègement de leurs souffrances (loi Leonetti). Depuis 2016, il est également permis de recourir à une sédation profonde et continue jusqu’au décès, lorsque le pronostic vital est engagé à court terme (loi Claeys-Leonetti). Le cadre actuel ne propose cependant rien aux personnes dont la vie n’est pas en danger, mais dont les douleurs, parfois insoutenables, ne sont pas soulagées par la médecine : c’est notamment à ces situations que le nouveau texte doit répondre. 

    Les principaux-les opposant-es à ces revendications viennent des conservateurs, et des autorités religieuses, tous cultes confondus. 

    Mais depuis peu, des groupes plutôt ancrés à gauche du côté du militantisme anti-validiste et anti-psychiatrie, s’opposent aussi à l’aide à mourir. Ces groupes ont fort à voir avec le droit de disposer de soi et de son soin, et la remise en cause du paternalisme médical. De ce côté-là, c’est moins la dimension sacrée et transcendante de la vie humaine qui est revendiquée que le contexte de casse des hôpitaux publics, et notamment des soins psychiatriques, avec la crainte sous-jacente que l’aide à mourir tende à se substituer à terme à une offre de soin de qualité pour toustes.

  • Grande bouffe et big pharma

    Chaque année, les fêtes de fin d’année réactivent la même chorégraphie : les repas qui s’enchaînent, l’alcool à volonté, les commentaires familiaux sur le poids pris ou à perdre, avant de laisser place en janvier à la saison des régimes miracles et des cures détox. Ce va-et-vient n’a rien d’anodin. Les spécialistes alertent sur une augmentation des troubles du comportement alimentaire (TCA) pendant les fêtes, période identifiée comme particulièrement sensible : anxiété autour de la nourriture, exposition aux remarques intrusives, injonctions à « bien manger » puis à « se rattraper ». Les TCA touchent plus d’un million de personnes en France, en majorité des femmes, et constituent la deuxième cause de mortalité prématurée chez les jeunes de 14 à 24 ans, juste après les accidents de la route.

    Ce cycle de festivités et de culpabilisation se déploie dans et actualise une société grossophobe, où les personnes grosses sont partout rappelées à l’ordre et sanctionnées en raison de leur apparence physique. L’intériorisation de la grossophobie, particulièrement forte chez les femmes, intervient très tôt dans la famille. Des études récentes ont montré que les enfants de 5 ans avaient déjà enregistré des préjugés et clichés sur les personnes grosses. Et malgré la centralité de cette norme, les régimes tant vantés ne fonctionnent pas. L’écrasante majorité des études scientifiques conclut que la perte de poids obtenue par des restrictions alimentaires est non seulement peu durable, mais qu’elle augmente le risque de reprise pondérale, de TCA et de détérioration de la relation à l’alimentation. Il n’est pas question de volonté individuelle.

    Ces dernières années, l’arrivée des nouveaux médicaments anti-obésité (analogues du GLP-1) a ajouté une corde à l’arc des méthodes amaigrissantes. Depuis juin 2025, ces médicaments peuvent être prescrits par les médecins généralistes aux personnes ayant un indice de masse corporelle (IMC) de plus de 30. Cette prescription n’implique pas de remboursement, pour un coût du médicament variant entre 274 et 365 euros par mois. En effet, l’État et les laboratoires ne sont pas encore parvenus à trouver un accord sur un prix, étape obligatoire avant le remboursement d’un médicament par la Sécurité sociale. En cause, les prix exorbitants revendiqués par NovoNordisk, laboratoire dont la valeur boursière dépasse désormais le PIB du Danemark, ou du constructeur automobile américain Tesla. Avec près de 10 millions de Français-es en situation d’obésité (18 % de la population), le marché potentiel est colossal. Les projections estiment qu’entre 800 000 et 1,6 million de personnes pourraient être éligibles à une prise en charge

    Malgré tout, ces médicaments sont loin d’être anodins. Selon la Fédération de lutte anti-grossophobie, « ils ont des effets secondaires parfois très sévères : restriction alimentaire extrême pouvant causer des carences, perte de masse musculaire, troubles digestifs et biliaires, gastroparésie (paralysie de l’estomac). Plus inquiétant encore, ils affectent la santé mentale avec une augmentation du risque de dépression majeure de 195%, celui d’anxiété de 108%, et celui de comportements suicidaires de 106% ». Et pour ces associations et collectifs, s’attaquer à l’obésité sur le plan biomédical n’est pas une solution en soi. Comme souvent, une approche en santé globale qui met l’accent sur les déterminants sociaux, environnementaux et économiques, sans se limiter à la perte de poids, reste la meilleure manière d’améliorer l’accès à la santé des personnes grosses. Loin de considérations de santé, l’arrivée massive des analogues du GLP-1 sur le marché s’inscrit dans un contexte social et y contribue : le culte de la minceur opère un retour en force. 

    Et c’est l’industrie pharmaceutique qui passera les meilleures fêtes !

  • Laïcité : comment l’Église fait de la politique

    Laïcité : comment l’Église fait de la politique

    Le 9 décembre dernier marquait les 120 ans de la loi 1905 de séparation des Églises et de l’État, pilier de la laïcité française. Si la loi garantit la liberté de culte, elle met surtout fin au régime concordataire mis en place par Napoléon, dans lequel archevêques et évêques étaient nommés par le gouvernement, et les curés salariés par l’État. On a parfois peine à imaginer ce que cela signifiait  comme bouleversement : ainsi, une des plus grosses batailles parlementaires autour de cette loi fut la rédaction de son article définissant les règles exactes de transfert des établissements publics du culte aux nouvelles associations privées constituées par les Églises.

    Plus d’un siècle plus tard, cette même laïcité qui garantissait la liberté de culte se trouve instrumentalisée dans les discours islamophobes. Mais au cours du XXème siècle et encore aujourd’hui, le catholicisme n’a pas cessé de renouveler ses modes de participation à la vie politique. On se souvient des millions de manifestant-es contre le mariage homosexuel, mais l’Église catholique choisit souvent des moyens plus discrets.

    Alors que les financements des associations sont en recul, les boîtes mail et les affiches du métro sont couvertes d’appels aux soutiens du public. Mais, au milieu des associations militantes pour l’émancipation, on trouve aussi bon nombre d’organisations de charité dont la fonction caritative dissimule, parfois mal, un projet de société conservateur. La « Nuit du Bien commun » a ainsi fait récemment l’affiche : fondée par le milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin, sa tenue à Paris s’est heureusement trouvée perturbée par des militant-es. Dans le mouvement féministe, les associations d’origine catholique ont aussi été à la pointe d’une multitude de combats moralistes, attaquant par exemple les droits et l’autonomie des travailleuses du sexe sous couvert de défense des femmes. Dans la Fondation Jérôme-Lejeune, c’est l’action caritative pour la recherche sur la trisomie 21 qui sert de paravent à un des acteurs les plus puissants du mouvement pro-vie en France, contre l’IVG et le droit à mourir dans la dignité.

    Plus récemment encore, c’est l’entreprise Lift, qui, sous couvert d’interventions autour des nouveaux programmes d’éducation à la vie affective et sexuelle, s’avère compter dans ses rangs plusieurs personnes proches des milieux catholiques ultraconservateurs. Financée par Pierre-Édouard Stérin pour près de 700 000 euros, elle a aussi décroché un contrat public avec la Région Auvergne-Rhône-Alpes, anciennement dirigée par Laurent Wauquiez.

    L’Église catholique ne reçoit plus d’argent public. Mais ceux qui défendent ses idées, si. 

  • Les enfants non-reconnu-es de la République, sans toit ni droits

    Le 20 novembre, pour la Journée internationale des droits de l’enfant, la Coordination nationale des mineur-es isolé-es en lutte a appelé à manifester aux côtés des collectifs enfantistes. Depuis un an, cette coordination rassemble des groupes de jeunes en lutte pour faire reconnaître leurs droits face à l’État et aux préfectures, qui contestent leur minorité et refusent de les protéger. Arrivé-es seul-es, sans représentant-e légal-e ni soutien familial, ces jeunes relèvent pourtant de la protection de l’enfance selon la Convention internationale des droits de l’enfant.

    À la frontière entre protection de l’enfance et contrôle migratoire, leurs vies se jouent sur des décisions administratives, des protocoles saturés et la capacité des associations à combler les manques. A ce sujet, le Comité des droits de l’enfant de l’ONU dénonçait le 16 octobre dernier des violations graves et systématiques commises par la France envers ces jeunes laissé-es à la rue, sans soins, et dans des conditions « contraires à la dignité humaine ».

    Lorsqu’une personne se déclare mineure isolée, l’Aide sociale à l’enfance (ASE) doit organiser un accueil d’urgence de cinq jours maximum, et procéder à une évaluation pour estimer, selon un jugement arbitraire basé sur l’apparence physique et la cohérence du récit de vie, sa minorité supposée ou non. Cela prend la forme d’un entretien qui devient un vrai jeu d’équilibriste pour les interrogé-es qui doivent formuler un discours cohérent, vraisemblable mais pas trop stéréotypé, alors même que leur mémoire a pu être altérée par un parcours migratoire traumatisant.

    Si des doutes subsistent, certaines préfectures recourent encore à des tests osseux, malgré l’appel de l’ONU en 2023 à y mettre fin, en raison de leur manque de fiabilité.

    Celles et ceux dont la minorité est rejetée ou en attente de jugement sont exclu-es de l’aide sociale et livré-es à la rue, sans accès à l’éducation, à la santé ou aux besoins essentiels. Cette précarité les expose aux violences : selon la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF), 27 % des victimes mineures de traite accompagnées en 2023 étaient des mineur-es isolé-es. S’y ajoute un harcèlement policier régulier. Des associations comme Utopia 56, soulignent que des évacuations de campements sont très régulièrement ordonnées, sans solutions d’hébergement, en complète contradiction avec les recommandations du Comité des droits de l’enfant statuant qu’une personne se déclarant mineure doit être protégée jusqu’à la décision judiciaire.

    Mais même reconnu-es mineur-es et pris-es en charge par l’ASE, obtenir un titre de séjour à la majorité n’est pas garanti, dans un contexte où l’État durcit toujours plus les conditions d’accès à la régularisation. Le destin de Mamadou Garanké est une illustration tragique de cette maltraitance administrative : arrivé mineur en France et visé par deux OQTF successives après sa majorité, il a tenté de traverser la Manche depuis Dunkerque en septembre dernier, et y a perdu la vie.

  • Sans elles, le FIBD s’arrête

    Sans elles, le FIBD s’arrête

    Le plus grand rendez-vous de la Bande dessinée n’aura pas lieu en 2026. Depuis 2007, la gestion du Festival International de la Bande Dessinée (FIBD) par la société 9eme Art+ est pointée du doigt par les actrices et acteurs du monde de la BD, tant pour sa gestion financière trouble que pour ses mauvais traitements envers ses employées. Cet automne, l’édifice a enfin vacillé.
    Il faut dire que le FIBD n’en est pas à son coup d’essai en matière de scandale : en effet, en 2022, le festival avait jugé opportun de confier à Bastien Vivès, auteur de dessins à caractère pédopornographiques, une exposition carte blanche (celle-ci sera finalement annulée, mais sans reconnaissance de la part du festival des motifs reprochés à l’auteur). En 2024, l’affaire Chloé, responsable de la communication de la société 9eme Art+, renvoyée pour « faute grave » après avoir porté plainte pour un viol subi lors d’une soirée dans le cadre du festival en 2024, avait suscité la colère des autrices et des féministes, dans le silence encore des organisateurs. 

    Ce qui a sonné le glas pour cette édition 2026, c’est l’appel à girlcott lancé par un collectif dénonçant tout un système qui précarise les autrices et les auteurs à tous les niveaux. En effet, si le prix des tickets du festival ne fait qu’augmenter, les autrices et auteurs venant dédicacer leurs livres, elleux, ne sont aucunement rémunéré-es. En avril 2025, une première pétition réunissant près de 400 signatures à l’initiative des auteur-ices, du Syndicat des Travailleur-euses Artistes-Auteur-ices et du collectif MeToo BD, réclamait la fin du contrat pour l’organisation du FIBD par 9eme Art+. Cette demande n’a pas été entendue, et il a été annoncé début novembre que la société a été reconduite pour l’édition 2026. 

    Cet appel à girlcott a fait l’effet d’une traînée de poudre, et rapidement, un grand nombre d’autrices puis d’auteurs parmi les plus grands noms de la BD ont annoncé qu’iels ne viendraient pas à Angoulême en février 2026. Assez rapidement, les maisons d’éditions ont suivi le mouvement, et le festival s’est retrouvé à sec. Sans auteur-rices, le festival devient vide, plus personne n’a de raison de venir.

    Après plusieurs semaines de rumeurs et de flou de la part de l’organisation, le festival a fini par annoncer la mise à l’arrêt de l’édition 2026 ce jeudi 27 novembre.s  Remettant sur la table la question de la domination masculine dans le milieu de la bande-dessinée, les autrices initiatrices de ce mouvement dénoncent aussi la précarité du système de l’édition pour les artistes-auteur-ices, dans un moment où est à nouveau discutée au Sénat la question de la continuité des revenus pour ce statut. Elles nous montrent aussi que l’organisation collective par les femmes et la grève, parfois, ça marche ! 

  • 0,1% des présentes : mais où sont les fémonationalistes ?

    Le collectif d’extrême droite Nemesis a une fois de plus annoncé son projet de participer à la manifestation annuelle contre les violences faites aux femmes de ce samedi. Cette présence fait partie d’une tentative, par divers groupes nationalistes, d’occuper la question des violences faites aux femmes avec un discours raciste.

    D’importantes réactions de la gauche et des féministes ont fait de leur présence, ou de celle de Nous Vivrons, un enjeu central, posant une question dans le débat public : ces groupes devraient avoir le droit de défiler dans ces manifestations ? Or, c’est du ministère de l’Intérieur dont dépend finalement l’encadrement policier des manifestations, et il a été occupé durant ces dernières années par un Bruno Retailleau qui affichait publiquement son soutien à Nemesis.

    Nemesis défilera probablement cette année encore, en queue de cortège, sous la protection d’un cordon de gendarmes les séparant de la manifestation. Cela plaît à leur récit de victimisation, et fait oublier un instant qu’elles sont en nombre réduit :  moins de 0,1% des manifestantes… Pourquoi, alors, l’œil des féministes se focalise-t-il sur une minable contre-manifestation ?

    En réalité, elles produisent autre chose que leur simple propagande, déjà déversée quotidiennement par la télé d’extrême-droite : elles nous donnent aussi une excuse pour détourner le regard. Car dans la première partie du cortège, se trouvent toujours bon nombre de collectifs qui ont une responsabilité bien plus ancienne dans les instrumentalisations racistes du féminisme. Pour ceux qui existaient alors, la quasi-intégralité a soutenu la loi islamophobe de 2004 interdisant le port du foulard à l’école. Les mêmes ont souvent soutenu, malgré les avertissements des concernées, les diverses lois de lutte contre la prostitution, qui mettent aujourd’hui en prison ou privent de leurs papiers plus de femmes migrantes qu’elles ne puniront jamais de clients. Ces lois ont nourri un terreau idéologique qui a facilité la revendication du féminisme par l’extrême-droite, comme outil de normalisation, de la rue à CNews.

    Et si une nouvelle génération a émergé, et que certaines, à commencer par #NousToutes, ont fait évoluer leur positionnement, ce sont bien des groupes encore perçus comme de gauche, proches souvent du PS ou du PCF, qui forment la base sociale et idéologique du féminisme « de gouvernement », présent aujourd’hui au HCE, au ministère de l’Égalité, ou dans les grandes fondations. Si celui-ci se bat contre les gouvernements pour plus d’argent contre les violences faites aux femmes, il ne forme aucun contre-pouvoir face au fémonationalisme de ce dernier : une approche centrée sur le couple police / justice pénale, et sur la défense d’une féminité fragile face à un danger sécuritaire, faute de remettre en cause à la racine les rapports de domination genrés.

  • Le consentement : entre outil de lutte et mythe

    Le consentement : entre outil de lutte et mythe

    Depuis le 6 novembre 2025, la définition pénale du viol et des agressions sexuelles a été modifiée pour y inclure une définition explicite du consentement. L’article dispose désormais que « le consentement est libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable ». Cette évolution législative s’inscrit dans le prolongement de la notion de « culture du consentement », en opposition à la culture du viol, qui tente de faire du respect de l’autonomie et des limites de chacun-e un principe juridique et social.

    Mais peut-on parler de consentement dans un monde où le viol est une conséquence évidente des structures de domination ?

    La criminalisation n’empêche pas les viols, elle définit leurs limites légales sans transformer en profondeur les conditions sociales, économiques et psychologiques qui rendent possible ou impossible un véritable « oui ».

    Il faudrait donc questionner les conditions concrètes qui permettent, ou empêchent, l’exercice d’une autonomie réelle. Dans des contextes tels que l’emprise, ou la dépendance affective ou économique, la capacité à consentir est limitée. Pour ces personnes il y a donc un enjeu d’applicabilité réelle de la loi. La question est également de savoir si le consentement est réellement l’outil le plus pertinent pour lutter contre les violences faites aux femmes.

    En se centrant sur une autonomie supposée équivalente entre individus, on risque de passer à côté des rapports sociaux et de genre qui structurent les interactions et produisent des violences. 

    Sans prendre en compte le fait que certains individus, au-delà de ne pas être en position d’exprimer un refus, ne peuvent parfois même pas concevoir qu’iels pourraient refuser.

    Faire du consentement la clé de voûte de la lutte contre les violences sexuelles revient à adopter une vision contractuelle des relations humaines, comme si tout pouvait se négocier entre individus au sein d’un système inchangé.

    La loi a un rôle important, mais elle ne libère pas. Elle trace les limites du « non », mais ne peut pas, à elle seule, créer les conditions d’un véritable « oui ». Attendre de la loi qu’elle nous émancipe des rapports de pouvoir serait même dangereux. L’histoire récente le rappelle : au nom d’une prétendue protection des femmes jugées incapables de consentir, certains textes, sur le foulard ou sur le travail du sexe, ont restreint leur autonomie et ont servi à nous contrôler plutôt qu’à nous défendre.

    Dans ce paysage, une loi libérale apparaît finalement comme une faible victoire, car elle protège sans prétendre émanciper. Mais la transformation réelle ne dépend pas d’un perfectionnement du droit, ni d’un recours à la pénalisation. Faire reculer les dominations exige d’autres outils que la justice pénale, qui permettent véritablement aux personnes de gagner en autonomie. Car un consentement n’est libre que si la personne l’est. 

    Placer la « culture du consentement » au centre du combat contre les violences sexuelles, c’est oublier que le consentement ne garantit pas l’égalité, il la suppose. 

    Enfin, se focaliser uniquement sur le consentement occulte un angle mort majeur, celui des personnes qui ne peuvent pas consentir du tout, notamment les enfants, qui sont pourtant parmi les principales victimes de violences sexuelles. Si le droit prévoit déjà, pour les moins de 15 ans, un régime distinct qui ne repose pas sur le consentement, cela rappelle que celui-ci est insuffisant pour penser l’ensemble des violences.

  • Lola, symbole malgré elle : comment l’extrême droite transforme le drame en stratégie politique

    Dahbia Benkired a été condamnée ce vendredi 24 octobre par la cour d’assises de Paris à la perpétuité incompressible pour avoir violé, torturé et tué Lola Daviet, 12 ans. Elle devient la première femme à être sanctionnée de la peine maximale prévue par le Code pénal. Le 14 octobre 2022, elle avait attiré Lola, la fille des gardiens de la résidence, dans l’appartement de sa sœur où elle logeait par intermittence. Elle l’a ensuite violée, tuée, avant de prendre la fuite chargée d’une malle dans laquelle elle avait placé le corps de la fillette. Les six jours d’audience n’ont pas permis de mettre clairement en évidence les véritables mobiles du crime. Les experts psychiatres ont exclu toute pathologie, reconnaissant à l’accusée sa responsabilité pénale, en dépit de traits de personnalité « psychopathiques ». L’avocat de la défense a pour sa part rappelé le passé de Dahbia Benkired, marqué par les violences, notamment sexuelles. Une fois médiatisé, le crime a rapidement marqué les esprits. D’une part car les meurtres d’enfants suscitent toujours un émoi particulier. D’autre part, car l’extrême droite s’est rapidement emparée de ce drame pour servir son agenda politique, mettant en avant la situation irrégulière de la prévenue, et établissant un lien direct entre insécurité et immigration. C’est notamment le cas d’Eric Zemmour, qui en octobre 2022, décrivait le meurtre de Lola comme un « francocide », sous-entendant que la jeune fille aurait été tuée parce que française. Cette récupération n’est pas sans rappeler les mobilisations de l’extrême droite suite au féminicide de Phillipine en octobre dernier. La jeune femme assassinée par un homme d’origine marocaine en situation irrégulière, était rapidement devenue le visage du narratif fémonationaliste de l’extrême droite, selon lequel les violences contre les femmes seraient l’apanage des étrangers et des musulmans. Quelques jours après l’interpellation du suspect, l’eurodéputé RN Mathieu Vallet évoquait sur BFM TV « des prédateurs sexuels en liberté », rappelant que la priorité de son parti serait d’expulser « les criminels étrangers ». En novembre 2023 c’était le prénom de Thomas, assassiné à Crépol d’un coup de couteau, qui concentrait les discours sécuritaires et racistes. Pour Marion Maréchal le Pen, interrogée sur RMC par Apolline de Malherbe à ce sujet, il s’agirait de la preuve d’une « guerre ethnique sous-jacente ». Mais la mécanique ne se limite pas à l’extrême droite. Pour l’ancien ministre de l’Interieur, Gérald Darmanin, le meurtre de Thomas est l’illustration d’un « ensauvagement de la société ». 

    La sélection ciblée de faits divers selon l’identité des victimes et des auteur-rices est devenue une stratégie clé pour promouvoir un agenda identitaire et sécuritaire. Cette instrumentalisation est facilitée par des médias friands de ces récits, offrant leurs plateaux à des commentateurs politiques sans réelle expertise. Le nom et le visage de Lola ont servi à personnifier le discours xénophobe des militants d’extrême droite, qui des premières heures de l’affaire jusqu’au verdict du procès, n’ont jamais respecté la demande explicite d’une famille endeuillée que « soit retirée, toute utilisation du nom et de l’image de leur enfant à des fins politiques ». Car, comme l’a rappelé l’avocate de la famille, ce sont bien les proches de Lola les « seuls gardiens de sa mémoire », elle qui était « trop jeune pour servir les débats haineux ». 

  • Taxer les riches, une idée toujours neuve ?

    Dans une économie capitaliste, les riches deviennent de plus en plus riches. Ce n’est pas un effet malencontreux du système, mais son fonctionnement même. C’était vrai au XIXème siècle, où les économistes classiques, dont Marx, disaient que « l’accumulation du capital » était le phénomène à la racine de l’apparition du capitalisme et des sociétés industrielles. Cela reste vrai au XXIème, où des économistes comme Thomas Piketty démontrent, chiffres à l’appui, cette tendance à la concentration des richesses entre les mains de quelques-uns.

    Mais si Marx prônait la révolution et la fin du capitalisme, Thomas Piketty et la plupart des économistes de gauche contemporains ne vont pas jusque là. Toutes leurs propositions se résument à un slogan : « taxer les riches ». Le rapport de force se joue entre les lignes : que taxer, comment, et à combien ? Au sein des gauches, qu’elles soient social-démocrates, radicales ou altermondialistes, différentes versions de la taxation du capital ont connu leur heure de gloire. Après la taxe Tobin sur les transactions financières, autour de laquelle s’est créée l’association ATTAC en 1998, et après l’impôt sur les grandes fortunes (IGF) de François Mitterrand en 1981, qui taxait le patrimoine, devenu l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en 1988, puis supprimé par Emmanuel Macron en 2017 à la faveur de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), voici donc la taxe Zucman, de l’économiste de même nom. Elle consiste en l’imposition annuelle de 2 % du patrimoine des milliardaires, pour freiner le phénomène de concentration du capital. Il s’agit d’une imposition « plancher », c’est-à-dire qui ignorerait toutes les optimisations fiscales qui conduisent aujourd’hui à ce que les milliardaires ne paient que très peu d’impôt sur le revenu.

    Elle est soutenue par toute la gauche parlementaire. Pour LFI, elle est en réalité moins ambitieuse que son programme, qui dans le passé proposait même un « revenu maximum », de nature à ébranler les structures mêmes du capitalisme. Pour le PS, allait-elle au contraire trop loin ? En l’utilisant pour mettre en scène ses négociations avec le gouvernement autour de la menace de censure, il est entré dans un jeu de négociations avec le gouvernement, lequel mettait en avant une simple taxe sur les holdings. Ces fameuses sociétés intermédiaires sont en effet utilisées par les riches propriétaires d’entreprises pour ne pas toucher les dividendes de celles-ci directement, et stocker leur patrimoine financier, optimisant ainsi leur imposition. Sauf que la taxe avancée n’y change pas grand-chose : elle exclut les « actifs professionnels », et depuis un amendement de la droite, même les actifs financiers, épargnant donc tous les propriétaires qui utiliseraient les revenus pour posséder d’autres entreprises… en clair : accumuler du capital.