Réparer matériellement l'histoire esclavagiste de la France

, Numéro 25

Le 16 juin 2026, le Parlement français a franchi un pas historique en adoptant une loi de réparation pour les « enfants de la Creuse ». Entre 1962 et 1984, plus de 2 000 enfants réunionnais‐es ont été déplacé‐es de force en l'Hexagone. Cette loi leur ouvre un droit à une allocation forfaitaire et crée une commission pour la mémoire, marquant la reconnaissance des torts de l'État dans ce scandale. Cette avancée législative se heurte à un paradoxe diplomatique : en mars 2026, la France s'est abstenue lors du vote d'une résolution de l'Assemblée générale des Nations unies portée par le Ghana au nom de l'Union africaine. Ce texte visait à qualifier la traite transatlantique et l'esclavage comme le plus grave crime contre l'humanité, et Paris a justifié son abstention par le refus d'opérer une hiérarchie entre les crimes. Mais derrière cette position se cache la question des dettes matérielles et des réparations financières réclamées par les pays du Sud et dans certaines luttes des pays du Nord, comme celles des descendant‐es de personnes esclavisées.

La question des réparations est complexe et débattue. Comme le souligne l'historienne Myriam Cottias, la réparation est un processus souvent infini, car chaque époque apporte de nouvelles demandes par rapport à ce que peut être la compensation de l'esclavage. Il ne s'agit pas seulement d'argent, mais aussi de dispositifs légaux, moraux, culturels et symboliques. Réparer un crime contre l'humanité exigerait de dépasser la simple indemnisation individuelle pour s'engager dans un processus capable de modifier les structures sociales et politiques. Mais il s'agit aussi d'argent ! Historiquement, l'Allemagne a versé des réparations à certain‐es survivant‐es de la Shoah, via des restitutions de biens ou des compensations pour les personnes victimes de travail forcé. Les États‐Unis ou le Canada ont mis en place des mesures pour les populations autochtones, notamment sous forme de restitution de terres et d'argent.

En France, le récit national de gauche est souvent figé autour de la figure de Victor Schœlcher, célébré comme l'émancipateur des esclavisé‐es. Ce récit a été construit par la IIIe République pour célébrer l'action de l'État et les valeurs républicaines, élevant Schœlcher au rang de héros en l'honorant au Panthéon. Il a visé à pacifier les tensions sociales en exigeant de la reconnaissance envers la métropole, tout en invisibilisant l'agentivité et les soulèvements des esclavisé‐es elleux‐mêmes. Myriam Cottias rappelle que l'abolition fut une co‐construction où les soulèvements, comme celui du 22 mai 1848 en Martinique, ont forcé la République à agir dans l'urgence. Cette tension mémorielle a éclaté en 2020 avec le renversement de statues de Schœlcher comme dénonciation de cette glorification de l'État tout en occultant la violence subie par les ancêtres des ultramarin‐es.

Les féministes conséquentes le savent : l'abolition ne se décrète pas. Et la loi de 1848 en est un exemple : la France a versé 126 millions de francs directement dans les poches de 10 000 propriétaires d'esclaves, au nom de leur « expropriation forcée ». Ce montant représentait 1,3% du revenu national de l'époque, soit environ 27 milliards d'euros d'aujourd'hui. À l'inverse, les nouveaux‐lles libres ont été privé‐es d'indemnisation et de terres, malgré les propositions visant à créer une paysannerie autonome. Ce faisant, l'Etat français et les capitalistes pouvaient les maintenir au plus bas économiquement pour garantir la main‑d'œuvre des plantations.

Cette lutte a traversé le XXe siècle. Le 23 mai 1998, une marche silencieuse rassemblant 30 000 personnes à Paris réagissait au slogan assimilationniste du gouvernement de Lionel Jospin pour le 150e anniversaire de l'abolition, « Tous nés en 1848 ». Cette marche a été initiée par le Comité pour une commémoration unitaire de l'abolition de l'esclavage des nègres dans les colonies françaises (CCUCAENCF), qui regroupait des organisations martiniquaises, guadeloupéennes, guyanaises, réunionnaises et africaines. Elle a constitué un tournant politique majeur en rassemblant une masse inédite de descendant‐es d'esclavisé-es et en dénonçant l'occultation de la violence subie au profit d'une célébration de l'unité républicaine. La loi Taubira en 2001, faisant de la France le premier pays au monde à reconnaître l'esclavage comme crime contre l'humanité, en est l'héritière. La marche a aussi conduit à la création du Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98), qui a lutté pour la reconnaissance officielle de cette date, devenue depuis la journée nationale en hommage aux victimes de l'esclavage colonial.

En juillet 2023, la Cour de cassation a toutefois rejeté les demandes de réparation matérielle formées par plusieurs associations, invoquant la prescription des faits. Pour de nombreux militant‐es, des actes purement symboliques, comme l'abrogation du Code Noir ou de la loi d'indemnité de 1849 ne suffisent pas à ouvrir la voie à une réparation concrète. La reconnaissance morale est nécessaire, mais elle reste insuffisante si elle ne s'attaque pas à l'héritage tangible de la traite : pauvreté et chômage massif dans les départements d'Outre-mer, et racisme systémique. Mais malgré leur défaite en 2023, les associations ont obtenu une ouverture juridique majeure. La Cour de cassation a suggéré que le délai de prescription ne devrait plus courir depuis 1848, car les ancien‐nes esclavisé‐es ne pouvaient alors connaître leurs droits, mais depuis 1948, date de la Déclaration universelle des droits de l'homme, ou 2001, date du vote de la loi Taubira. Ce déplacement de la date de départ pour la prescription ouvre de nouvelles perspectives pour les procès à venir.

Les travaux autour de pistes pour les réparations en France s'orientent désormais vers une justice sociale globale. Myriam Cottias plaide pour que la réparation devienne un outil permettant de construire une égalité réelle entre tous‐tes les citoyen‐nes, par des politiques publiques dédiées : création de fonds pour des bourses d'études, investissements massifs dans les territoires ultramarins, réforme des programmes scolaires et restitution des biens culturels spoliés. Pour elle et sa collègue Magali Bessone, réparer consiste à reconnaître comment notre passé irrigue notre présent pour enfin transformer les structures de domination héritées de l'histoire coloniale.

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