Master Poulet : un faux bad buzz pour Bouamrane

, Numéro 22

Photo Master Poulet : un faux bad buzz pour Bouamrane

Emblématique et traditionnel, le poulet rôti fait partie des plats préférés des Français depuis des décennies. L'épisode médiatique autour de l'ouverture d'un restaurant de la chaîne Master Poulet à Saint‐Ouen (Seine‐Saint‐Denis) a pourtant pointé du doigt une population en particulier : les personnes pauvres, issues de quartiers populaires, supposées musulmanes, noires et arabes.

Tout commence en avril dernier, lorsqu'une enseigne de poulet rôti à emporter s'installe dans le bas de Saint‐Ouen, à deux pas de la sortie du métro Mairie de Saint‐Ouen. Karim Bouamrane, le maire PS de la ville, s'y oppose publiquement au nom de la lutte contre la malbouffe et pour la qualité de vie de ses administré‐es, évoquant des « nuisances sonores » et des « odeurs ». Le 14 avril, la municipalité dépose plainte au motif d'une terrasse « occupant illégalement l'espace public » et fait installer des blocs de béton pour en bloquer l'accès. Master Poulet saisit alors le tribunal administratif de Montreuil, qui désavoue la ville et lui donne 48 heures pour retirer les obstacles. La chaîne répond aussi par une campagne d'affichage sur son enseigne (« N'en déplaise à Karim », « Karim, l'argent public n'est pas au service de ton ego »), et les soutiens affluent rapidement sur les réseaux sociaux. Pendant plus de trois semaines, l'affaire occupe les plateaux télé. Sur BFMTV, les chroniqueurs déballent une commande du restaurant devant le maire, et lui proposent d'en goûter, ce qu'il refuse, puis mangent les morceaux de poulet et de saucisse. CNEWS ne manque pas d'en faire immédiatement un enjeu de « bataille communautaire », Master Poulet servant uniquement de la viande halal. À gauche, il est très vite reproché à Karim Bouamrane de vouloir surtout attirer des classes plus aisées à Saint‐Ouen. Dans cette ville, un quart des ménages vit en dessous du seuil de pauvreté, contre 15% dans le reste du pays. Il faut bien que les gens mangent.

Pour quatre euros le demi‐poulet, Master Poulet propose une alimentation chaude, protéinée, accessible rapidement. La sociologue Marie Plessz rappelle, sur la base de données INSEE de 2017, que contrairement aux idées reçues, fréquenter un fast‐food n'est pas le propre des classes populaires. En effet, sur une semaine d'enquête, « 25% des ménages les plus aisés y ont fait des dépenses contre 15% des ménages les plus pauvres ». Bref, peut‐être que les classes sociales défendues sont plus fantasmées par les représentant‐es politiques qu'elles n'existent réellement. Et si le député insoumis de la circonscription Eric Coquerel a rapidement défendu l'enseigne au nom de la liberté d'entreprendre et de la lutte contre la gentrification, il se garde de mentionner un enjeu central de l'affaire. Le maire vise en réalité un commerce fréquenté en grande partie par des jeunes hommes et des livreurs à vélo racisés, présents et visibles sur l'espace public puisque seule la vente à emporter est proposée, à la sortie du métro.

Au‐delà de l'enjeu de race, l'enjeu alimentaire a été abandonné à la mauvaise foi de Karim Bouamrane sans réel contre‐discours. La volaille est la viande la plus consommée dans le monde. En France, la consommation de poulet en France a doublé en vingt ans, dépassant aujourd'hui les 25 kilos par personne et par an. Mais de quel poulet parle‐t‐on ? Selon la journaliste Axelle Playoust‐Braure, qui prépare un livre‐enquête sur l'élevage intensif de poulets, un seul modèle économique permet de vendre du poulet à ce prix et à cette échelle. Il s'agit d'une souche génétique unique à croissance accélérée, la Ross 308, fournie par une seule entreprise en Europe, Aviagen, qui permet d'accélérer les cycles de vie des poulets pour atteindre la taille adulte en quarante jours au lieu de quatre‐vingt. Selon les travaux du Welfare Footprint Institute, le poulet est ainsi la viande avec l'empreinte souffrance la plus élevée, contrairement aux idées reçues. Et si la viande importée de Pologne ou d'Espagne, comme c'est le cas chez Master Poulet, concentre les critiques, la France ne fait guère mieux : près de 80% des poulets de chair français proviennent d'élevages intensifs, et la densité dans les élevages hexagonaux est comparable, voire supérieure, à celle de la Pologne.

Plus de la moitié du poulet consommé en France est aujourd'hui importé, et cette proportion monte aux trois quarts pour le poulet vendu hors domicile, dans les restaurants, les fast‐foods et les cantines. Le poulet français label rouge ou fermier représente une fraction marginale de ce qui se mange réellement. Ces enjeux de production, de souveraineté alimentaire, de bien‐être animal, n'ont quasi pas été abordés dans la polémique Master Poulet. Ils l'auraient pourtant mérité, y compris dans les milieux antiracistes. Doctorante en philosophie et militante écoféministe antispéciste, Myriam Bahaffou articule depuis plusieurs années une critique des rapports entre race, espèces et alimentation. Elle rappelle que dans les communautés racisées et populaires, la consommation massive de protéines animales et de graisses est historiquement une violence subie, héritée du capitalisme et de la colonisation, et que sa sublimation dans une culture culinaire populaire n'enlève hélas rien à cette réalité.

Reste la question du bénéficiaire réel de l'épisode. Karim Bouamrane a peut‐être mieux réussi son coup qu'il n'y paraît. Non seulement il a occupé les plateaux pendant plusieurs semaines, mais il n'y a pas seulement parlé de poulet. Commentant la situation politique, il en a profité pour commenter la situation politique, et fustiger la primaire de la gauche comme la France insoumise. L'adhérent du Parti Socialiste, avait lancé en octobre 2024 le mouvement « La France Humaine et Forte », lui permettant de lever jusqu'à 600 000 euros selon plusieurs médias — un chiffre que Bouamrane lui‐même n'a ni confirmé ni démenti. « On suscite de l'espoir et de l'espérance. Aujourd'hui, sans tabou, sans crise de pudibonderie, je peux être une solution, mais le chaos est tel que ça serait indécent de se prononcer aujourd'hui », déclarait‐il au début du mois d'avril, deux jours avant l'ouverture du Master Poulet. Quelques semaines plus tard, il avait perdu la présidence de l'intercommunalité Plaine Commune contre Bally Bagayoko, maire de Saint‐Denis. Le faux bad buzz lui a peut‐être offert la visibilité qu'il cherchait pour se faire un nom avant la course à la présidentielle.

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