Catégorie : pop !

  • « Love is Blind » : une téléréalité gentrifiée ? 

    Netflix présente cet automne les épisodes de la saison Love is Blind France. Un addictif jeu d’équilibre entre l’amour et les dramas, « pour le meilleur et à l’aveugle ». Love is Blind repose sur une mécanique bien rodée de la téléréalité : chercher l’amour sans se voir, qui serait gage d’un amour forcément authentique et sincère, puisque dénué de considérations physiques.

    Là où Love is Blind France se positionne un peu différemment de la plupart des téléréalités de dating, c’est sur le profil de ses candidat-es : plus âgé-es (dans la trentaine) et de classes sociales plus aisées que la norme en la matière. On retrouve en effet des kinésithérapeutes, entrepreneur-ses dans le web ou la finance, chef-fes d’entreprises… Loin de jouer sur le registre du vulgaire et tape à l’œil comme Too Hot to Handle, autre émission de dating phare de la plateforme, Love is Blind insiste sur les goûts « raffinés » des candidat-es qui ne manquent pas d’évoquer leurs habitudes dans les restaurants de luxe et les salons de beautés, ni le fait qu’iels recherchent chez leurs partenaires des qualités comme l’engagement, la fidélité, mais aussi l’ambition, ou les bonnes manières.

    On peut alors se demander si on assiste à une sorte de « gentrification de la téléréalité ». Apparaît un genre entre les télé-réalités traditionnelles et celles mettant en scène la vie des ultras-riches faisant la promotion de valeurs et d’un imaginaire libéral, de l’élévation sociale et de l’accomplissement de soi par le mariage hétérosexuel. Ce faisant, Netflix répond à la demande d’un public lui aussi plutôt aisé et fort en capital culturel qui prend un plaisir coupable à consommer de la téléréalité : un pari gagnant, à en croire le succès immédiat des audiences.

  • « Valeur Sentimentale » : un drame familial qui peine à nous convaincre jusqu’au bout

    Le grand prix du festival de Cannes 2025 dresse le portrait de deux sœurs dans la trentaine qui retrouvent après des années d’absence leur père, réalisateur sur le déclin en quête d’un dernier chef-d’œuvre, lors de l’enterrement de leur mère. Est dépeint l’impossible dialogue entre Nora, la fille aînée et également comédienne, jouée par Renate Reinsve, et son père, qui lui propose un rôle dans ce qui est appelé à être sans doute son dernier long-métrage, tourné dans leur maison familiale. Le film de Joachim Trier interroge subtilement ce qui nous lie à notre famille et les ambiguïtés de ces liens. Parfois, ceux-lles dont nous sommes les plus proches sont aussi ceux-lles qui nous semblent les plus lointains ; parfois, cette proximité est à peine vivable. Que faire alors des ressemblances envahissantes avec ceux-lles qui nous ont blessé-es, et que garder de ces héritages ? 

    À cela, le film avance l’hypothèse d’un langage commun et d’une réparation un peu trop facile qui ne nous convainc pas. Est-ce que le temps du tournage d’un film peut vraiment réparer trente ans de paternité faillie ? Ce qui a séparé cette famille peut-il désormais la relier ?

    Dans une interview donnée au magazine Trois Couleurs, Joachim Trier déclare vouloir poser la question du pardon et de l’apaisement qu’il amène. Or, ici, la fin donnée échoue à nous le faire croire et surtout, on peine à voir autre chose que la répétition d’une mécanique familiale dont on nous a pourtant montré si finement la profonde dysfonction. Le salut se trouve-t-il donc toujours dans la famille nucléaire ?  

    Quel dommage que l’issue choisie par Valeur sentimentale ne soit pas celle de l’émancipation et que la solidarité entre les deux sœurs, montrée pourtant si forte tout au long du film, ne soit pas célébrée pleinement jusqu’au bout.

  • Sabrina Carpenter : symbole d’empowerment ou d’aliénation ?

    En talons et robe moulante, aux pieds d’un homme debout, au visage hors champ et qui lui tient les cheveux : la pochette du nouvel album de Sabrina Carpenter, Man’s Best Friend, dont la sortie est prévue le 29 août, a déclenché une controverse sur les réseaux sociaux. Si la chanteuse n’a pas revendiqué de positionnement politique autour de son album, certains internautes l’accusent de « faire reculer le féminisme jusqu’aux années 50 », tandis que d’autres y voient un geste de libération sexuelle.

    On peut trouver quelque chose de libérateur à s’hypersexualiser soi-même, à incarner l’image que la société projette sur nous pour mieux se la réapproprier. La libération sexuelle, en tant qu’aspiration individuelle, a permis à certaines femmes de revendiquer un refus du contrôle des hommes sur leurs corps. Mais en tant que mouvement, il a perdu sa force collective dans un monde où le capitalisme marchande tout.

    Sabrina Carpenter, peu importe ses intentions, est un produit de l’industrie et de son label, propriété d’Universal. L’annonce de son album arrive pile au moment où les positions sexuelles qu’elle performe à ses concerts buzzent sur internet. Si ça rapporte, on continue, mais en plus gros. On pouvait encore se demander si son image, celle d’une artiste qui a l’habitude de critiquer les hommes, de les tuer symboliquement dans « Feather » ou de s’en moquer dans le single de l’album « Manchild », relevait d’une stratégie marketing malgré tout plaisante pour le male gaze ; mais avec Man’s Best Friend, plus de doute.

    On pourrait croire à de la satire, au vu du titre, mais ce que la pochette montre nous laisse amères : la soumission aux hommes, dans un moment où les droits des femmes sont plus que jamais menacés. Sabrina Carpenter ne peut pas renverser le système qui exploite et tire profit de son image, mais seulement le nourrir.

  • « La Ruée vers l’or » fête son centenaire

    La Ruée vers l’or de Charlie Chaplin fêtait ce 26 juin 2025 son centenaire. À cette occasion, le film est ressorti en salles en 4K dans le cadre d’un événement mondial marqué par plusieurs centaines de projections simultanées à travers le monde et continue d’être projeté dans de nombreuses salles à travers la France, en ville comme à la campagne.

    Avec ce film comique burlesque, muet dans cette version 1925 mais à la puissance toujours intacte, Chaplin nous plonge dans la « ruée vers l’or », cette quête illusoire menée par des milliers d’hommes pauvres rêvant de fortune et affrontant les éléments et la solitude. 

    En 1898, la découverte de gisements d’or en Alaska provoque un véritable engouement. Des centaines d’hommes, animés par l’espoir de faire fortune, se lancent à l’assaut des montagnes glacées du Klondike, affrontant le froid et la faim. Parmi eux se trouve Charlot, un vagabond solitaire vêtu d’un modeste costume noir, coiffé d’un chapeau et muni d’une canne. Porté par le rêve de richesse, il s’engage seul dans cette aventure. Naïf et drôle, il incarne dans le film une humanité malmenée mais digne.

    Toujours aussi accessible, La Ruée vers l’or ravit, toutes générations confondues. Lors de sa reprise en salles en France en 1957, le film totalise 680 252 entrées, portant le cumul à 4 814 445 entrées depuis 1945. Cette ressortie 4K est donc l’occasion rêvée de redécouvrir un monument de l’histoire du cinéma, aux scènes cultes et aux effets spéciaux révolutionnaires pour l’époque… et de juger de  la lucidité de Chaplin, dont la critique d’une société dominée par l’autorité, l’exploitation et l’argent résonne encore avec une étonnante justesse cent ans plus tard.

  • Overcompensating, la série queer du moment

    Disponible depuis le 15 mai, Overcompensating est une comédie dramatique signée Benito Skinner, qui adopte une esthétique camp : volontairement kitsch, extravagante et pleine d’ironie. Il y incarne Benny Scanlon, un ancien joueur de football américain du lycée qui quitte le nid pour intégrer la prestigieuse Yates University. Mais derrière la façade de perfection, Benny cache son homosexualité à grand renfort de performance d’une masculinité grotesque : poster de Megan Fox dans sa chambre, coups d’un soir inventés, rituel de bizutage pour intégrer une société secrète « Flesh & Gold », tout est bon pour éviter les soupçons et rester en haut de la pyramide sociale. Un des grands atouts du show, c’est la relation du personnage principal avec celui de Carmen (Wally Baram). Leur relation romantique feinte, puis leur amitié sincère, deviennent le moteur de la série. Carmen est une femme latina, ex-looseuse du lycée, qui se rend compte de son potentiel une fois arrivé dans le supérieur. Son personnage réactualise un archétype de la pop culture américaine et nous laisse entrevoir quelques réflexions intéressantes sur les dynamiques d’exclusion dans ce type d’espace. Elle est à la fois alliée et utilisée par le personnage de Benny, qui reste un homme blanc bourgeois.

    Au-delà de la comédie, Overcompensating montre surtout à quel point la suradaptation est épuisante pour les personnes minorisées et les conduit à se trahir ou trahir leurs camarades de galère pour plaire aux dominants et survivre. Sincère et souvent hilarante, la série plaira aux fans de But I’m a Cheerleader et Sex Education. On se rappellera longtemps de l’apparition de Charli XCX dans l’épisode 4 où elle s’exclame “You think I wanna play fucking ‘Boom Clap’ in a fucking college – are you joking?” [« Tu crois que j’ai envie de jouer ce putain de Boom Clap dans une foutue fac – tu te fous de moi ? »].

  • Adès the planet

    Adès The Planet, on regarde avec envie les vidéos prises en live par son public, en regrettant d’avoir pour l’instant manqué tous ses shows. On la suit sur les réseaux sociaux depuis un moment, et à défaut de l’avoir vue jouer en vrai, on rigole bien de ses TikTok (« je viens de poser ma démission pour me focus sur les femmes et Ableton »). On l’a découverte avec son deuxième single, MILLIONS, en 2023 : une écriture au millimètre, de joie mêlée de tristesse, d’amours et de désirs, posée sur une prod qui chatouille les oreilles, ou les instrus et le chant se confondent dans une mélodie qui nous enveloppe toutes entières. On aime le flow de qualité du titre JTM « Madame je veux qu’on fricote, Madame dès que je t’ai vu j’ai voulu te fréquenter » / « Je t’aime en ami en amant / Dis-moi qui d’autre que moi pourrait le faire mieux ». Dans son univers mélancolique, la tristesse se transforme en colère, les sons sourds étouffés de la ville, comme dans 24CARATS, son dernier single sorti le mois dernier, ou dans PRISON « J’me pete au stu’ pour gonfler les stats / Et puis tard fume pour rester stable / Cette chienne de vie m’rend détestable ». Celle qui dit avoir commencé la musique en 2021, pendant le confinement, n’a pas perdu de temps : elle a sorti son premier son BAYAS, en 2022, et c’était déjà excellent. Mais ses talents ne s’arrêtent pas à produire une trap actuelle et audacieuse : on la voit souvent jouer ses morceaux en acoustique en live. Fin 2024, elle en a compilé trois sur un single, dont le magnifique VIOLENT. L’ensemble est doux et vaste, c’est poétique, ça serre le cœur à l’écoute. Clairement, Adès The Planet n’a pas encore la notoriété qu’elle mérite. Elle sera à Paris à l’affiche de la soirée Wet For Me de la marche des Fiertés : c’est déjà complet.