Le 30 janvier, le gouvernement a annoncé une restructuration de Santé publique France (SPF). Plusieurs missions seraient transférées au ministère de la Santé et à la Caisse nationale de l'Assurance maladie (CNAM). Parmi elles : la réalisation des campagnes de communication en santé publique, qui reviendrait à la direction générale de la Santé (DGS) dans une volonté affichée d'offrir des messages plus clairs aux citoyen‐nes en limitant le nombre de porteurs de campagnes. La gestion de la réserve sanitaire et des stocks stratégiques de médicaments (permettant de faire face aux risques biologiques, chimiques, radionucléaires ou épidémiques) serait également concernée. Pour la ministre de la santé Stéphanie Rist, la mesure permettrait de raccourcir la chaîne de commandement, d'unifier les dispositifs existants et de renforcer la capacité de décision, en particulier en période de crise. Si les salarié‐es de SPF ont été informé‐es dès le lendemain, les modalités concrètes et le calendrier de cette réforme restent, eux, inconnus.
Santé publique France est née en 2016 de la fusion de quatre structures : l'Institut de veille sanitaire, l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé, l'Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires, et Addictions Drogues Alcool Info Service. Elle s'est dotée d'une ambition que la France ne s'était pas encore donnée : regrouper en un seul établissement les missions de prévention, de promotion de la santé, de surveillance épidémiologique et d'intervention, sur le modèle d'agences équivalentes aux États‐Unis ou au Royaume‐Uni. Concrètement, son rôle est d’observer et surveiller l'état de santé de la population pour orienter les politiques publiques, identifier le plus tôt possible les risques sanitaires émergents, lutter contre les inégalités de santé en déployant des stratégies de prévention adaptées aux différents territoires et populations.
Autrement dit, SPF n'est pas un opérateur de communication mais une agence d'expertise en santé publique.
Le 15 février, plus de 300 acteurs de santé publique ont cosigné une tribune publiée dans Le Monde contre le démantèlement de l'agence. Ils y rappellent qu’« en une décennie, Santé publique France a développé des savoir‐faire reconnus en matière d’information, de prévention, d’incitation aux dépistages et de promotion de la santé. L’agence a su développer des approches dites de “marketing social en santé” qui encouragent les comportements favorables à la santé et sont fondées sur les connaissances épidémiologiques et la compréhension de comportements et des déterminants sociaux de la santé ». Par exemple, la campagne « Mois sans tabac » a contribué à réduire le nombre de fumeur‐ses de 4 millions en dix ans.
La réforme de SPF menace donc la capacité institutionnelle à piloter des politiques de prévention à l’appui de données, à évaluer ce qui fonctionne, et à anticiper les crises. Sur les enjeux de vaccination, dans un contexte où la désinformation a proliféré pendant la pandémie, cette expertise n'est pas remplaçable par une ligne de communication ministérielle. Et sur les campagnes justement, le risque d'ingérence politique ne relève pas du scénario catastrophe. France info rappelait au moment de l’annonce de la réforme qu’en 2023, quelques mois avant la Coupe du monde de rugby, le ministère de la Santé a retoqué deux campagnes de prévention sur l'alcool de SPF. Transférer cette compétence directement au ministère revient donc à supprimer un tampon institutionnel qui permettait de maintenir une forme d'indépendance face à ces pressions.
SPF n'est pas la seule institution dans le viseur. Une réforme des agences régionales de santé est également en cours dans le cadre d'un avant‐projet de loi portant sur la décentralisation. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a affiché sa vision d'un pilotage départementalisé de la santé de proximité. Le texte place symboliquement les futures directions dans un rapport de subordination accrue aux préfets, ouvrant la voie, selon certains préfets eux‐mêmes, à une reprise en main progressive par le représentant de l'État dans le département.
Derrière les deux réformes, on retrouve la même logique : recentraliser les décisions aux mains de l'autorité politique, au détriment des agences indépendantes. Et sur le terrain, la santé publique est déjà fragilisée par les coupes budgétaires. Selon une enquête publiée par Mediapart, 12 305 emplois ont disparu en un an dans le secteur associatif, entre fin 2024 et fin 2025. Or, le monde associatif est précisément celui qui porte, concrètement, les politiques de prévention dans les quartiers, les écoles et les centres de santé.
Engagées sans argumentaire clair, sans consultation des acteurs de terrain, sans rapport public et sans évaluation, ces réformes sont inquiétantes au‐delà de leur contenu immédiat. Comme l’indique l'épidémiologiste Dominique Costagliola dans Transversal : « changer complètement d’organisation implique que les acteurs doivent se réapproprier les dispositifs, recréer des liens, reconstruire des modes de fonctionnement. Cela peut prendre des années. Pendant ce temps‐là, les actions de prévention sont nécessairement fragilisées ». Même sans arrivée de l'extrême droite au pouvoir, les dégâts seront durables. Le gouvernement, qui a tenté à plusieurs reprises de restreindre l'aide médicale d'État, malgré les alertes unanimes des acteurs de santé publique, a déjà montré de quoi il est capable quand un agenda idéologique entre en conflit avec les faits scientifiques. Et par leur opacité, ces réformes risquent d'aggraver la défiance déjà très réelle d'une partie de la population envers les institutions de santé publique.
Les exemples de l’autre côté de l’Atlantique nous rappellent que la santé publique fait partie des cibles de l’extrême droite. Dès son retour au pouvoir, Donald Trump a ainsi supprimé près d’un quart des effectifs des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention, ou CDC). En 2025, 48 foyers de rougeole ont été signalés aux Etats‐Unis, et 90 % des cas confirmés étaient liés à ces foyers, contre 16 foyers signalés en 2024.
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Qui veut la peau de la santé publique ?
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Travail du sexe : dix ans d’abolitionnisme, et après ?
C’est une première en France. À l’occasion des 10 ans de la loi dite de 2016, la sénatrice écologiste Anne Souyris a choisi de co‐construire une proposition de loi directement avec les associations et les travailleuses et travailleurs du sexe (TDS). Le texte a été élaboré à partir de l’expertise et de l’expérience de terrain de 70 TDS, accompagné‑es par des chercheur‑ses en droit et en sciences sociales.
La loi de 2016 « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », a été adoptée dans un climat politique et social marqué par la volonté d’inverser la charge pénale, mais aussi d’affirmer publiquement la position abolitionniste de la France en matière de prostitution. Le texte, déposé en septembre 2013 par les député‑es socialistes Bruno Le Roux et Maud Olivier, a fait l’objet de plusieurs années de batailles parlementaires et d’allers-retours avec le Sénat, avant d’être finalement adopté le 10 mars 2016 en lecture définitive à l’Assemblée.
Une de ses mesures phares est l’abrogation du délit de racolage public. Ce faisant, les TDS ne sont plus considérées comme des délinquantes pour le simple fait de solliciter des clients sur la voie publique. L’achat d’un acte sexuel devient interdit et puni d’une amende de 1 500 € à 3 750 €, à laquelle peut s’ajouter l’obligation de suivre un stage de sensibilisation. Un « parcours de sortie de la prostitution » est également créé. Il s’agit d’un dispositif d’accompagnement social pour les personnes souhaitant arrêter cette activité, organisé par les commissions départementales de lutte contre la prostitution (CDLP) créées à cette occasion, et qui comprend une aide financière, un soutien associatif (logement, soin, formation) et la délivrance d’une autorisation provisoire de séjour de six mois pour les personnes étrangères. Enfin, la loi prévoit le financement par l’État de campagnes de sensibilisation.
Dès 2013, les associations de santé, de défense des droits humains et les syndicats de TDS – Médecins du monde, AIDES, le STRASS et bien d’autres –, avertissaient qu’une telle législation allait repousser les TDS dans la clandestinité, détériorer leur condition de santé, fragiliser leur capacité à négocier et, in fine, augmenter leur exposition aux violences. Ces associations dénonçaient aussi la vision moralisatrice du texte, qui subordonnait les aides sociales à l’arrêt total de l’activité.
Les mouvements abolitionnistes ont fermement soutenu le texte. Iels estimaient que l’objectif était de responsabiliser les clients, arguant que l’achat d’un acte sexuel est une forme de violence qui nourrit intrinsèquement les réseaux d’exploitation. Ce modèle répressif est encore aujourd’hui défendu par une grande partie de la gauche. En décembre dernier, le premier secrétaire du Parti socialiste (PS) Olivier Faure, le secrétaire national du Parti communiste français Fabien Roussel, la députée Danielle Simonnet (L’Après) ou encore l’ancien président François Hollande, ont cosigné une tribune dans Marianne affirmant que la prostitution n’est « ni un métier, ni du sexe [mais] un système de domination ».
Une étude de Médecins du monde, publiée en 2022 et menée auprès de plus de 700 TDS en France, donne raison aux mouvements favorables à l’émancipation. 78% des personnes interrogées ont constaté une baisse de leurs revenus depuis l’adoption de la loi. Plus de 38% déclarent plus difficile de négocier le port du préservatif, annulant des années de prévention en santé sexuelle, et 42% ont observé une hausse des violences à leur encontre. L’enquête révèle aussi un échec accablant du « parcours de sortie ». Ce dispositif s’est révélé largement inadapté, sous‐financé structurellement et conditionné à l’arrêt immédiat de l’activité, le rendant inaccessible pour beaucoup. En 2024, selon le Gouvernement, seules 2 102 personnes ont pu bénéficier d’un parcours de sortie de la prostitution depuis 2017, ce qui est dérisoire rapporté au chiffre estimé de 40 000 TDS en France. Sur le terrain, l’enquête de Médecins du monde révèle que moins de 40% des TDS connaissaient l’existence de ce parcours, et à peine 4,8% avaient effectivement entamé des démarches pour en bénéficier.
Sans surprise, la loi de 2016 suscite aussi les critiques des premier‑es concerné‑es : 87,7% des répondant‑es se déclarent opposé‑es à la pénalisation des clients, contre seulement 3,4% qui y sont favorables. Plus de 80% sont hostiles à l’abolition de la prostitution en tant que projet politique.
Les femmes étrangères sont particulièrement lésées par le cadre légal français et son application. Depuis 2016, les associations constatent que les contrôles d’identité se sont intensifiés à leur encontre, remplaçant souvent les anciennes arrestations pour racolage. De plus, lors de l’examen des dossiers d’admission au parcours de sortie, les préfectures rejettent massivement les demandes des femmes en situation irrégulière – comme les femmes nigérianes, déboutées du droit d’asile –, craignant que le dispositif social ne soit « instrumentalisé » pour obtenir une régularisation.
La proposition de loi faite par la sénatrice écologiste Anne Souyris s’inscrit en rupture avec celle de 2026. Elle est le fruit d’un travail collectif avec les syndicats de TDS, les associations de santé, les collectifs de personnes concernées et s’articule autour de plusieurs grands principes, à commencer par la décriminalistion complète du travail sexuel. Au centre du texte : la dépénalisation des clients, intermédiaires et travailleur‐ses. Dépénaliser le travail du sexe permettrait à plusieurs égards de mieux sécuriser les personnes qui l’exercent, comme dans leur rapport aux clients, l’accès aux soins et les démarches administratives. Le texte entend aussi renforcer la lutte contre l’exploitation et les discriminations, ainsi qu'améliorer l’aide apportée aux TDS sans titre de séjour.À la France insoumise, historiquement sur des positions abolitionnistes, certains signaux suggèrent des évolutions. Présent lors du colloque de présentation de la proposition de loi, le député Andy Kerbrat a affirmé auprès de l’AFP soutenir « l’idée d’améliorer le cadre législatif » afin de mieux protéger la santé et la sécurité des TDS. Il ne signera toutefois pas le texte en raison de certaines divergences de fond qui ne sont pas explicitées par les sources, et devrait déposer prochainement sa propre proposition de loi à l’Assemblée.
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Vieille France, nouvelle France
Depuis que la France insoumise la mobilise, tout le monde s’agite autour de la notion de « nouvelle France ». En janvier, non sans malice, Jean‐Luc Mélenchon a affirmé à Toulouse que les listes LFI aux municipales devaient incarner « la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l'autre ». À Saint‐Denis, le nouveau maire Bally Bagayoko a été accusé à tort d'avoir dit que la ville était désormais « la ville des Noirs ». Enfin, le passage de Sébastien Delogu à Saint‐Denis en soutien à Bagayoko a fini d’enrager l’extrême droite, puisqu’il a déclaré : « Vous avez une opportunité en or qu'enfin un racisé dirige ces deux villes ». S’engouffrant dans la brèche ouverte par le camp ennemi, Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français (PCF) a accusé LFI de contribuer « à toujours fracturer la France et la diviser entre une nouvelle France et une ancienne France, une vieille France qui ne serait pas belle ».
Mais qu’est-ce que veut dire l’expression « nouvelle France » chez Jean‐Luc Mélenchon et chez les insoumis‐es ? En septembre dernier, l'Institut La Boétie, le think tank de la FI, sortait aux éditions Amsterdam le livre Nouveau peuple, nouvelle gauche, accompagné d’un entretien de Jean‐Luc Mélenchon et Nancy Fraser, et postfacé par Clémence Guetté. La thèse centrale : loin du divorce supposé entre la gauche et les classes populaires, ce sont ces dernières qui ont changé. Le constat n’est pas nouveau : elles sont, depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, fragmentées dans des conditions matérielles diverses, qui les rattachent à la politique par des enjeux plus complexes que la seule lutte des classes historiquement au cœur du mouvement ouvrier. Confrontées au racisme du monde du travail, aux inégalités salariales femmes‐hommes, ou n’étant sorties des marges que grâce aux luttes LGBTI, il n’est plus vrai que la définition des classes populaires se superpose à celle de la classe ouvrière. De manière purement statistique, le salaire moyen des employé‐es est ainsi inférieur à celui des ouvrier‐es, encore plus quand on considère les femmes employées et les hommes ouvriers. L’uberisation massive des services à la personne est une nouvelle forme de racialisation du marché du travail, qui exploite massivement les travailleur‐ses sans‐papiers.
La recomposition de la gauche politique comme représentante de classes populaires qui sont elles‐mêmes en permanente recomposition semble donc tomber sous le sens. Mais durant la dernière décennie, et tout le processus de création de la FI, de nombreuses résistances ont émergé au sein de la gauche radicale, dénonçant justement un abandon de la classe ouvrière. Une note, publiée en 2011 par la Fondation Terra Nova, proche du Parti socialiste, devient un symbole. En résumé, celle‐ci dit que pour gagner les élections, la classe ouvrière ne suffit plus, et qu’il faut cibler des classes sociales plus urbaines, plus diplômées, plus féminines et moins blanches… et axer le discours sur les valeurs plutôt que sur des mesures sociales. Cette note devient une sorte d'épouvantail pour tous‐tes celleux qui à la gauche du PS opposent une question sociale, qui concernerait une classe ouvrière fantasmée aux préoccupations homogènes, aux autres questions qu’ils appellent « sociétales », d’antiracisme et de féminisme. Cette note a tellement marqué qu’en 2024, François Ruffin la citait encore, accusant la FI, dans une interview au Monde, d’appliquer « la stratégie Terra Nova ».
Ruffin constitue, avec Fabien Roussel, le dernier gaulois résistant et isolé, d’un camp qui, dix ans plus tard, a heureusement perdu. Ils ignorent une chose simple dans leur analyse : le PS a certes été une force antisociale avec la loi Travail ou les retraites, mais François Hollande, c’est aussi la déchéance de nationalité, l’état d’urgence permanent, et plus de promesses brisées que tenues sur les droits LGBTI. Il y a un monde entre la gauche « des valeurs » de Terra Nova, et celle qui comprend enfin que si les classes populaires ont de multiples visages, ses intérêts très divers n’en sont pas moins matériels.
Cette question se trouve depuis plusieurs décennies au cœur de diverses pensées philosophiques postmarxistes, à travers les termes de « nouveaux mouvements sociaux », d’identity politics, ou encore de « démocratie radicale ». Cette dernière en particulier, apparue dès 1985 sous la plume d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, a justement connu dans les années 2010 un regain d’intérêt certain en Europe. À Podemos en Espagne, ou en France dans les cercles autour de Jean‐Luc Mélenchon, avant même la création de la FI, elle est venue offrir matière à réflexion à la question « comment faire peuple », et comment identifier notre propre camp, alors que le mot « gauche » était complètement dépossédé de son sens par François Hollande. Car à la fin, pour prendre le pouvoir, il faut bien une majorité populaire. Une des thèses de Laclau, c’est celle de la nécessité du « signifiant vide » ou « flottant », symbole qu’investissent des luttes politiques diverses et qui vient faire le lien, pour justement constituer « un peuple ».
Sauf que peut‐être à rebours de la décennie 2010, les dernières années ont montré aussi la capacité de celle‐ci à convoquer des signifiants chargés de son histoire, le « Nouveau Front Populaire » en étant le meilleur exemple. Et après des années à ne plus utiliser le mot gauche, le titre du livre de l’Institut La Boétie est bien Nouveau peuple, nouvelle gauche.
Mais depuis quelques années, la critique de la FI dans les médias et par la droite et le centre va au‐delà des questions de classe. Elle consiste aussi à affirmer que le mouvement flatterait un électorat de personnes racisées et issues de l’immigration. Un pendant de ces théories valide également les thèses de l’extrême droite du « nouvel antisémitisme » selon laquelle l’antisémitisme se manifesterait aujourd’hui essentiellement dans l’antisionisme et/ ou chez les communautés musulmanes.. En réalité, la FI n’est qu’au début de la véritable construction d’une voix pour l’antiracisme dans le champ partisan. Si le niveau global de formation antiraciste des cadres était meilleur, la prévention de certaines sorties effectivement antisémites et la riposte contre la charge médiatique auraient d’ailleurs été plus aisées ces derniers mois. Malgré tout, l’incarnation d’une digue contre l’islamophobie par la FI est indéniable. Elle est le fruit de la mobilisation patiente et souvent invisible de militant‐es antiracistes, et se traduit déjà dans le recrutement des élu‐es et les alliances. En 2022, les mesures antiracistes portées par le mouvement se concentraient cependant encore uniquement sur les violences policières et la lutte contre les discriminations, et laissaient de côté les enjeux de régularisation des sans‐papiers, au‐delà du regroupement familial et des travailleurs‐ses par exemple, ou la loi islamophobe de 2004. Bref, il serait possible de “faire mieux”, dès 2027.
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« En temps de guerre, l’agriculture est la première ligne de défense de la vie »
Le 2 mars dernier, les attaques israéliennes, qui frappent le Sud Liban depuis des mois en dépit de l’accord de cessez‐le‐feu, se sont étendues à Beyrouth et à la Bekaa. Les images de populations déplacées, d’autoroutes saturées de voitures, de tentes improvisées et de cuisines solidaires ont circulé, dans une énième itération des crises précédentes.
Mais au‐delà de la destruction et des déplacements forcés, une autre violence se déploie : celle contre l’environnement, également qualifiée d’écocide. Depuis le début de la guerre, l’armée israélienne a pulvérisé du phosphore blanc et du glyphosate, des substances chimiques utilisées comme armes militaires, sur des terres agricoles du Sud‐Liban et de la Bekaa, deux régions essentielles pour l’agriculture nationale. L’agriculture représente 80% du PIB du Sud‐Liban, tandis que la Bekaa représente la région agricole la plus importante. À elles deux, ces régions représentent les véritables greniers du pays. Et pour un pays qui importe 80% de ses besoins alimentaires, la question agricole joue un rôle d’autant plus politique et sécuritaire en temps de guerre.
Derrière le déplacement forcé des populations locales, c’est toute une économie de la destruction qui se met en place : c’est le risque de perdre leurs bétails, leurs terres, c’est manquer la prochaine saison de culture, c’est aussi la contamination délibérée des sols, des terres et de l’eau par des métaux lourds et autres contaminants, qui représentent une menace directe pour l’écosystème libanais. A cela s’ajoute une pression sans cesse croissante sur les cuisines solidaires (du fait de l’augmentation des déplacé‐es) qui sont de moins en moins en mesure de proposer des plats nutritifs et qui sont contraintes d’importer des produits alimentaires. « Le plus important, c’est de préserver notre savoir et connexion active avec la terre, car le colonialisme s’acharne à séparer leurs habitants des la terres, mais aussi de leur connaissance de la terre. Nous privilégions les initiatives à long terme pour cultiver la terre, afin que les cuisines solidaires soient nourries par notre production locale.» témoigne Eazuka Khazrik, chercheuse et activiste à Cartography of Darkness et AATMA.
La stratégie israélienne consiste à faire du sud Liban une zone tampon, inhabitable et hyper sécurisée, et de séparer les populations locales de leur relation à la terre. « Il est évident depuis la guerre précédente [2023] qu’Israël ne vise pas seulement les bases militaires ou l’infrastructure comme en 2006, il a débuté avec des attaques environnementales dès le début, avec l’utilisation du phosphore, et il a visé l’infrastructure de l’eau, les pêcheurs, agriculteurs, et apiculteurs.» témoigne Sara Salloum, présidente du Mouvement agricole au Liban. Le mouvement activiste, constitué de Palestinien‐nes, Syrien‐nes et Libanais‐es, se bat pour la souveraineté alimentaire au Liban, et depuis la guerre, consacre la majeure partie de ses efforts à soutenir les efforts agricoles au sud. Depuis le début de la guerre en 2023, l’équipe a organisé une campagne de soutien aux producteur‐rices, pour assurer la distribution de semences traditionnelles, la production de fruits et légumes, et leur distribution dans des refuges et cuisines solidaires. Au moment de l’extension de la guerre, le Mouvement Agricole disposait d’un point de production à Tyr, en partenariat avec l’Union des municipalités du district de Tyr (Unité de réduction des catastrophes et risques) installé sur 12 dunums. L’objectif était de permettre aux populations déplacées de continuer à produire, via l’agriculture biologique. L’initiative visait aussi à les accompagner dans la fabrication de provisions traditionnelles, comme la molokheya (corète), ou les makdous (aubergines confites à l’huile), mais aussi avec la mise en place d’une unité de distillation (thym, rose, menthe, fleur d’oranger). Des semences ont également été distribuées pour les cultures d’hiver et l’ensemble des récoltes a été utilisé au sein de cuisines solidaires. En parallèle, une serre avait été mise en place. Initialement, elle devait servir à produire des pousses, qui seraient récupérés et plantés par les agriculteurs déplacés lors de leur retour après la guerre. Malgré le cessez‐le‐feu, les attaques ont continué, ciblant en particulier les terres agricoles, et empêchant les agriculteur‐rices de rentrer chez elleux. Pour le Mouvement Agricole, il s’agit clairement « d’une guerre contre [leurs] ressources et contre la terre ». En effet, les agriculteur‐rices et producteur‐rices du Sud Liban sont parmi les premiers visé‐es par les attaques israéliennes, « alors que ce sont eux qui sont les gardiens de la terre » (Eazuka).
En temps de guerre, lorsque les importations sont menacées par le blocage des voies marines et aériennes, la souveraineté alimentaire est le socle de la résistance. « La terre cultivée aujourd'hui pour nourrir sa population est celle qui préserve la dignité et l'autonomie de la société en temps de crise. » affirme Boutros, agriculteur resté au Sud Liban malgré les bombardements israéliens. Celui‐ci continue de cultiver des citrons malgré les menaces. Selon lui, « la conservation et l'échange de semences entre agriculteurs, ainsi que la priorité donnée à la production pour satisfaire les besoins nationaux avant d'exporter, constituent une forme de résilience économique et de sécurité alimentaire. » La famine fait partie des stratégies de militarisation de l’alimentation et est considérée comme une arme de guerre. « Quand cette guerre a commencé, on a directement pensé au cas de Gaza […]. Affamer le peuple et le faire quitter ses terres, c’est une arme de l’occupation israélienne pour détruire la résistance.» explique Sara Salloum.
Après l’annonce du cessez‐le‐feu, le discours officiel du gouvernement libanais s’est tourné vers la reconstruction, mais celle‐ci reste inexistante, notamment en raison des déplacements de populations. Cette situation expose les déplacé‐es au risque de vendre leurs terrains à des compagnies ou d’en être progressivement dépossédés. Par ailleurs, la nature des particules toxiques pulvérisées sur les terres agricoles reste inconnue à ce stade. « Où sont les laboratoires, où sont les données ? », interroge l’organisation du Mouvement agricole. Pour elle, il s’agit d’une stratégie de long terme visant à instaurer la peur et à briser le lien entre les populations locales et la terre. Cette période correspond en outre au printemps, une temporalité cruciale dans le calendrier agricole, aujourd’hui directement menacé : « Notre ennemi c’est l’ennemi de la vie et de la terre. Mais les populations locales ont le temps, et elles réussiront car elles écoutent et suivent le temps de la terre. Planter, c’est aussi apprendre l’espoir, car la terre nous enseigne qu’on fait partie de cycles de renouveau, de renaissance. Et cela renforce notre capacité à résister.» (Eazuka). -

La gauche, les violences policières et la justice
Le 15 mars est une journée internationale de lutte contre les violences policières. La campagne « 1 euro contre les violences policières » qui se tient du 1er au 31 mars avec le Réseau d’entraide vérité et justice, rassemble des fonds pour les familles endeuillées. Les organisateur‑rices soulignent plusieurs choses : pour l’entourage des victimes, au‐delà du coût des obsèques, le parcours judiciaire est souvent long, mais surtout extrêmement coûteux.
Le 5 mars dernier, la cour d’appel de Versailles a pris la décision de renvoyer Florian M., le policier qui a tué Nahel, devant les assises pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et non pour meurtre. Cette décision va à l’encontre de celle des juges d’instruction, qui avait retenu le caractère intentionnel dans le crime à juger.
Moins d’un mois avant, le 11 février, la Cour de cassation confirmait le non‐lieu en faveur des gendarmes dans l’affaire de la mort d’Adama Traoré, et la famille annonçait saisir la Cour européenne des droits de l’homme. Le 19 juillet 2026, une décennie se sera écoulée depuis le décès du frère d’Assa Traoré, sans que les recours judiciaires ne soient arrivés à leur terme, et surtout, sans qu’une condamnation n’ait été prononcée contre les gendarmes.
Dans les deux affaires, les heures et les jours qui suivent la mort de la victime sont cruciales, et font notamment intervenir un personnage clé de la chaîne judiciaire française : le procureur. C’est lui qui décide quelles enquêtes préliminaires sont ouvertes, à quel service de police elles sont confiées, et saisit le juge d’instruction. Ainsi, pour Nahel, le procureur ouvre dès le premier jour une enquête pour « tentative d’homicide volontaire sur personne dépositaire de l’autorité publique », qu’il confie au commissariat de Nanterre. L’enquête pour le meurtre de Nahel est, elle, confiée à l’IGPN.
Point commun entre tous ces acteurs : ils répondent tous hiérarchiquement au gouvernement. Le procureur, en particulier, est une bizarrerie nationale : bien que considéré par le droit français comme un magistrat, et ayant un rôle clé dans l’enquête, il n’a pas l’indépendance d’un juge. Il applique la politique décidée par le garde des Sceaux, qui donne notamment des consignes sur la direction générale des poursuites, et les types de délits à amener devant le juge. Dans un arrêt de 2008, la Cour européenne des droits de l’homme a d’ailleurs considéré que le procureur n’était pas « une autorité judiciaire », du fait de cette absence d’indépendance vis‐à‐vis de l’exécutif.
Ces dernières années, l’IGPN en particulier s’est trouvée sous le feu des critiques, notamment pour sa prise en charge des affaires de violences policières au cours du mouvement des Gilets jaunes en 2018. La répression, qui suit de peu celle du mouvement loi Travail, et le grand nombre de blessés, marquent alors un tournant pour la gauche radicale majoritairement blanche, qui semble alors découvrir l’ampleur des violences policières, et surtout l’impossibilité systémique à obtenir justice. En 2022, La France insoumise inscrit ainsi à son programme la suppression de l’IGPN, et son remplacement par une autorité indépendante rattachée au Défenseur des droits.
De nombreux‑ses militant‑es antiracistes soulignent cependant une chose : il aura justement fallu le mouvement des Gilets jaunes pour que des revendications communes à la gauche radicale et aux mouvements antiracistes se forme autour des violences policières, alors même que la mobilisation de ces derniers est ancienne. La marche pour l’égalité et contre le racisme date de 1983, le Mouvement de l’immigration et des banlieues est créé dès 1995. Mais l’histoire de la gauche, en particulier du PS de ces années‐là, est plutôt celle de la récupération, à travers des organisations comme SOS Racisme, pour transformer des revendications contre le racisme de l’État en problème moral et interpersonnel.
Dans la reconfiguration récente et salutaire de la question à gauche, il ne faut ainsi pas ignorer le rôle de l’apparition de La France insoumise dans le paysage politique, et la quasi‐disparition du PCF, ainsi que de nouveaux acteurs militants de la lutte contre les violences policières. Le travail du comité Adama, durant de longues années, auprès de cadres de La France insoumise n’est absolument pas étranger à l’évolution du mouvement sur ces questions. Par ailleurs, l’existence de plus en plus fréquente d’images directes des violences complique la construction du récit officiel qui fait souvent des victimes les coupables.
Il n’empêche que durant de longues années, la question a été évacuée. Or, dans les années 80, même du côté du PCF, on n’ignorait pas le caractère systémique des violences policières dans la répression du mouvement ouvrier. Si le mouvement des Gilets jaunes marque un tournant, c’est aussi parce que d’une certaine manière, les violences en manifestation avaient considérablement diminué au cours du XXe siècle. Basta Media a produit une base de données des suites judiciaires des décès suite à une intervention policière entre 1977 et 2022.
En 1987, un an après la mort de Malik Oussekine, Lucien Barbier, militant CGT, est tué lors d’une manifestation à Amiens. Dix ans plus tard, sa sœur – et grand‐mère de l’autrice de ces lignes – à la tête du comité de mobilisation, obtiendra 1 franc symbolique de dédommagement de la part de l’État, mais aucune condamnation d’un policier.
Après sa mort, 10 000 personnes défilaient à Paris en protestation, à l’appel du PCF et de la CGT. Le mot d’ordre : « la liberté de manifester ». Mais refusant de voir la violence coloniale, Malik Oussekine et Lucien Barbier sont cités comme victimes d’une même répression du mouvement ouvrier, alors même que le premier était un simple passant, et ne participait pas à la manifestation au cours de laquelle il a été tué.
Lucien Barbier fut le dernier militant tué au cours d’une manifestation au XXème siècle, mais aussi, pendant de longues années, le dernier pour lequel la gauche radicale représentée au Parlement a été à l’appel des mobilisations. Si la doctrine du maintien de l’ordre en manifestation a changé après lui, des dizaines de décès sous le feu ou les coups de la police ont pourtant eu lieu ensuite, pour lesquels les mouvements antiracistes ont longtemps été les seules voix politiques. Au‐delà de l’ignorance coupable de la violence coloniale, c’est aussi le signe de l’incapacité d’une partie de la gauche à penser la justice pénale et la police comme faisant partie d’un continuum d’oppression des classes populaires (y compris, dans une moindre mesure, blanches), qui va bien au‐delà de la répression des mouvements politiques organisés.
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La violence en politique : historiquement, d’abord une question stratégique
Dans une scène post‐générique du film de super‐héros Deadpool 2 ,Deadpool voyage dans le passé pour tuer Adolf Hitler bébé. Cette idée que la Seconde Guerre mondiale et la Shoah pourraient être évitées en tuant le futur dirigeant nazi est un trope de la pop‐culture et de la science‐fiction, même s’il a peu été exploité pour construire des scénarios entiers, tant il devient difficile de rire du sujet dès qu’on le creuse un peu.
La société n’a donc aucun réflexe d’horreur particulier à penser jusqu’au meurtre d’un bébé — quand bien même le nazisme en tant que déclinaison allemande du fascisme aurait probablement existé sans Hitler. Ceux qui ont tenté, pour de vrai, de l’assassiner durant la guerre sont d’ailleurs dépeints, à raison, en héros même s’ils ont échoué.
Il faut parfois aller jusqu’à évoquer le nazisme pour souligner l’évidence qu’il existe une violence légitime en politique. La vraie question est dans les détails : dans quelles limites, où et quand, sous quelle forme, et surtout qui l’exerce.
Peu de mouvements politiques se réclament aujourd’hui publiquement de la violence. Une partie des mouvements anarchistes autonomes peuvent revendiquer un usage de celle‐ci contre l’État ou les intérêts privés, notamment par des destructions matérielles. Et si certains mouvements écologistes et anticapitalistes ont remis au goût du jour la pratique du sabotage matériel, le dernier assassinat d’un grand patron par un groupe d’extrême-gauche remonte en France à 1986.
Dans les grandes organisations de gauche qui assument un usage de la force, ce dernier est généralement défensif. Le service d’ordre de la CGT est encore capable de tenir tête à une charge policière pour protéger des manifestant‐es. Dans les années 80, il avait d’ailleurs ses propre grenades lacrymogènes et pouvaient s’en servir contre la police. Encore aujourd’hui, on ne souhaite à personne de se trouver dans un cortège pris en tenaille entre les CRS d’un côté, et les services d’ordre syndicaux de l’autre : assez logiquement, ces derniers cherchent à exclure les manifestant‐es qu’ils estiment violent‐es des cortèges de leurs propres organisations, pour se préserver des charges policières.
Mais le fait que même le‑a plus paisible des marcheur‐ses du 1er mai n’ait pas échappé ces dernières années aux nuages de lacrymo doit nous rappeler une chose : dans la confrontation politique, le niveau de violence est d’abord fixé par le puissant. Il est possible en pratique pour l’opprimé de tenter de le modifier, à la hausse ou à la baisse, soit par des actions surprenant par leur violence, ou par le niveau de pacifisme, mais cette tentative constitue en elle‐même un acte de résistance, parfois stratégiquement opportun… et parfois non.
Dans la fin des années 1920 en Allemagne, qui a fixé le niveau de violence de la confrontation ? Les SA, l’organisation paramilitaire nazie, se constituent très tôt en milice briseuse de grèves. Le jeune Parti communiste allemand se dote lui aussi d’une organisation paramilitaire antifasciste dès 1929. Mais si cela peut paraître étonnant aujourd’hui, la coalition de centristes et des sociaux‐démocrates, l’avait déjà fait depuis 1924, dès le lendemain de la tentative de coup d’État d’Hitler. Cette organisation, constituée d'anciens combattants de la Première Guerre mondiale, était alors destinée à protéger la république de Weimar, à la fois contre le nazisme et contre la révolution communiste. Et paradoxe de l’histoire, on oublie souvent que le symbole antifasciste des trois flèches, repris de manière contemporaine dans le logo de la Jeune Garde par exemple, est d’abord un symbole de la social‐démocratie allemande des années 30, les flèches désignant respectivement le fascisme, le conservatisme, et le bolchevisme.
La violence peut donc survenir à grande échelle dans toute confrontation politique : elle n’est pas consubstantielle d’idéologies politiques radicales, à l’extrême gauche ou à l’extrême droite du spectre. Pourquoi alors cette lecture semble plus facile à imposer aujourd’hui ?
Entre les débuts des démocraties libérales européennes et 2026, la place des États dans l’économie, et les moyens policiers et militaires dont ils disposent ont fondamentalement changé. En 1871, 15 000 soldats échouent à reprendre Paris face au peuple : c’est le début de la Commune. Il faudra au maréchal Mac‐Mahon deux mois de préparation, 130 000 soldats et une semaine de combat pour reprendre la capitale. En 1912, les dépenses publiques ne représentent toujours que 12% du PIB français, contre plus de la moitié aujourd’hui, si l’on y inclut la Sécurité sociale.
L’État auquel faisaient face les révolutionnaires du début du siècle n’est donc plus le même aujourd’hui. Durant la seconde moitié du vingtième siècle, nombreux‐ses sont les théoricien‐nes marxistes qui pensent que la révolution par le renversement violent du pouvoir n’est plus possible dans les grandes puissances économiques impériales. Et de nombreuses révolutions contemporaines nous le confirment : même dans les pays du Sud global, ce qui produit le basculement lors des renversements de régime, c’est lorsque l’armée finit par se rallier au peuple.
Les médias tirent aujourd’hui à boulets rouges sur La France insoumise et ses alliés, qui seraient responsables du niveau de violence dans le débat politique. Dans le contexte lyonnais, c’est évidemment l’extrême droite et les fascistes qui fixent depuis des années le niveau de violence dans la rue, par les agressions qu’iels commettent. Mais il est important d’écouter aujourd’hui pourquoi les leader‐uses insoumis‐es continuent de dire de leur mouvement qu’il est non violent. Il ne s’agit pas d’une condamnation morale : Jean‐Luc Mélenchon et d’autres de ses proches ont été, par exemple, des allié‐es important‐es de la résistance à la dictature de Pinochet, y compris dans ses actions violentes. C’est justement la mort de beaucoup de leurs camarades, et l’échec de cette stratégie qui a conduit ce courant politique au choix de la non‐violence. Car le fasciste Pinochet est parti suite à la mobilisation populaire de masse et la victoire lors d’un référendum.
C’est là la leçon de la séquence politique : il ne faut pas se laisser accabler par une condamnation morale et vide de sens de la violence, qui sert toujours à absoudre l’exercice de l’autorité des puissants et accabler celleux qui résistent. Certes, la gauche combat, pour des raisons philosophiques et morales, la peine de mort, et exclut donc le meurtre par vengeance politique. La question centrale reste avant tout stratégique, et le niveau de répression sur les militant‐es antifascistes nous le montre déjà.
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Le voile est‐il juste un bout de tissu ?
L’année s’est ouverte sur un déferlement raciste après l'annonce de la naissance du premier bébé de l’année à Avignon, prénommé Zaïd, tandis que L’Humanité révélait une note interne à la RATP visant à interdire tout ce qui pourrait servir à la prière ou aux ablutions. Une infirmière de l’AP-HP a été suspendue pour le port d’un calot assimilé à un signe religieux. Il y a quelques jours, la candidate aux municipales à Réhon (Meurthe‐et‐Moselle), Aurore Kartramiz a essuyé une vague de commentaires islamophobes après la publication d’une photo ; elle porte le foulard.
Ces attaques sont rendues possibles par la normalisation de la violence raciste et son impunité. L’islamophobie d’Etat ne s’est jamais tarie, et l’un de ses leviers favoris reste la répression des femmes qui portent le voile. En 2004, la loi interdisant les signes religieux à l’école couronne des décennies de panique morale autour du voile par une interdiction visant les femmes mineures. Au moment des débats autour de la loi, seule une infime minorité des féministes résiste à ce projet discriminatoire, défendu par la gauche. Aujourd’hui encore, personne dans le paysage politique ne s’aventure à revenir sur cette loi.
Le racisme de la gauche française n’épargne pas le mouvement féministe, qui définit aussi les frontières entre les bonnes et les mauvaises femmes musulmanes. L’exemple le plus marquant est sans doute celui de Ni putes ni soumises, organisation créée en 2003 par des cadres du PS et de SOS Racisme. Osez le Féminisme est créée en 2009 par Caroline de Haas et en 2015, une section entière de l’organisation démissionne en dénonçant des interventions publiques « honteuses et irrespectueuses envers les femmes voilées ». En 2018, c’est de nouveau de Haas qui crée le mouvement #NousToutes, qui pendant ses premières années refuse de se positionner sur trois questions dans le féminisme : la place des femmes trans, la question du voile et celle du travail du sexe.
Le lien entre la lutte contre l’islamophobie et son bras armé misogyne d’une part, et le féminisme d’autre part, ne tient donc pas de l’évidence. Il s’est consolidé dans le paysage politique français dans la fin de la décennie 2010, notamment par la popularisation de la notion d’intersectionnalité au moment de l’émergence de mouvements féministes de masse comme #MeToo. Mais la greffe a consisté à intégrer la place des femmes musulmanes dans le féminisme majoritaire sans créer de nouvelles catégories. Il s’agit moins de montrer que les femmes musulmanes ont droit à la solidarité du mouvement féministe face aux attaques qu’elles subissent en tant que musulmanes qu’en tant que femmes « comme les autres ».
En 2023, en pleine polémique autour de l’interdiction de la abaya dans les écoles, Sophie Binet de la CGT comme Olivier Faure du PS refusent de dénoncer ce projet. Chez les féministes, la mobilisation s’articule alors autour de référents familiers : le droit des femmes à disposer de leur corps et à se vêtir comme elles le souhaitent. Nombreuses sont celles qui ont comparé cette panique morale à celle des années 1960 autour de la minijupe. Dans un contexte particulièrement islamophobe, ces mises en équivalence remplissaient deux fonctions : faire penser la femme derrière la abaya, et pour ce faire, désislamiser, universaliser le vêtement, qui ne serait finalement qu’un vêtement. Or si une jupe longue n’est pas nécessairement une abaya, les femmes visées par l’interdiction sont toujours musulmanes.
La liste des revendications auxquelles peuvent aspirer les femmes musulmanes est par là circonscrite à leur condition de femme, avant d’être des sujets politiques : droit à disposer de son corps, à l’intégrité physique, au choix de sa tenue. Plus rarement : le droit à ne pas être déscolarisées en raison du port du foulard, de se présenter aux élections, d’avoir un travail, et le droit d’avoir une existence politique publique, surtout en dehors du champ du féminisme intersectionnel à vocation majoritaire, surtout dans la lutte contre l'impérialisme et dans l’antiracisme politique.
En novembre dernier, l’IFOP publie un très critiqué « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France ». Le sondage met notamment en avant que 44% des jeunes musulmanes de 15 à 24 ans porteraient aujourd’hui le voile, contre 16% en 2003. Laurent Wauquiez s’en saisit et dépose en décembre une proposition de loi visant à interdire le voile pour les mineures dans l’espace public. En interview, le député affirme ne pas vouloir « qu’on tombe dans un piège consistant à ne pas voir la signification politique de ce que représente le voile ». Pour lui, le foulard est un symbole d’inégalité entre les hommes et les femmes dont le prosélytisme s’imposerait de plus en plus. Chez Sarah Knafo de Reconquête, c’est la liberté des femmes en France qu’il faudrait défendre, devant un symbole de soumission à Dieu, certes, mais surtout à l’homme qui voile sa femme. Le pouvoir islamophobe dans ce pays n’est pas inquiet du fait qu’il y ait avant tout une femme derrière le foulard, mais qu’il y ait un homme musulman derrière cette femme musulmane. Et à celà, le féminisme majoritaire et sa dépolitisation du voile et des musulmanes ne parvient à répondre que par la négation.
C’est un contexte politique global qui justifie la mise à l’agenda politique de l’islamophobie. Comme durant la seconde intifada de 2000 à 2005, la question du génocide à Gaza a fortement mobilisé les populations françaises, notamment issues de l’immigration maghrébine. L’idée d’un nouvel antisémitisme principalement nourri par la critique de la politique d’Israël s’est généralisée au‐delà du camp néo‐conservateur qui l’a vue naître. Celui autrefois attribué aux banlieues l’est aussi maintenant à la France insoumise, à qui on reproche de flatter ce faisant un électorat musulman. Le trope de la femme d’origine maghrébine cherchant à se libérer d’un environnement conservateur et religieux semble quant à lui s’être légèrement tari. On pourrait y attribuer une explication démographique. Les enfants issus de l’immigration sont globalement plus diplômé‐es qu’iels ne l’étaient il y a 20 ans, ce qui favorise la politisation des individus et la construction de ripostes politiques collectives. Les filles de 2004 sont adultes aujourd’hui. L’idée que le terme « beurette » est raciste et orientaliste a par exemple fait son chemin, en emportant avec lui une partie des représentations qu’il englobe. Et c’est aussi ça qui fait trembler la droite : nous, les femmes maghrébines ou musulmanes, savons que la division ne nous renforcera pas, et pour citer Frantz Fanon en parlant des militantes du FLN, « qu'il n'est pas vrai que la femme se libère sur l'invitation de la France et du général de Gaulle ».
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Que restera‐t‐il de l'OTAN ?
Les États‐Unis ont ouvert l’année avec deux agressions de taille : l’enlèvement de Nicolás Maduro et Cilia Flores le 3 janvier, et les menaces de Donald Trump d’annexer le Groenland, sous souveraineté danoise. La crise du Groenland, si elle semble avoir été arrêtée par le renoncement des États‐Unis à l’acquisition du territoire par la force et à l’imposition de droits de douane sur l’Union européenne, fait plus que jamais vaciller l’alliance des deux puissances. Pour la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, « si les Américains nous montrent qu’ils tournent le dos à l’alliance occidentale, qu’ils tournent le dos à notre coopération au sein de l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique Nord] en menaçant un allié, ce que nous n’avons jamais connu auparavant, alors tout s’arrêtera ».
Pour Donald Trump, les effets d’une invasion d’un membre de l’OTAN sur l’Alliance ne constituent pas un obstacle. « Si nous ne le prenons pas, la Russie ou la Chine le feront », a déclaré le président états‐unien à la Maison‐Blanche, face aux journalistes et aux principales entreprises pétrolières. Le changement climatique et la fonte des glaces ouvrent en effet de nouvelles voies de passage entre l’Atlantique et le Pacifique. Le Groenland est régulièrement approché par les flottes chinoises et russes, notamment des sous‐marins. À l’exception de la Russie, les sept pays riverains du cercle arctique sont membres de l’OTAN : le Canada, le Danemark, la Finlande, la Norvège, la Suède, l’Islande et les États‐Unis.
La multipolarisation du monde produit ainsi des effets directs au sein des blocs historiques. Si les États‐Unis attaquaient le Groenland, qui défendrait le Danemark ? La promesse centrale de l’OTAN repose, pour les pays moins puissants que les États‐Unis, sur la garantie de protection collective. Dès lors, quel intérêt à rester allié à un agresseur potentiel ? C’est dans ce contexte que le président Emmanuel Macron a remis sur la table l’idée d’une dissuasion européenne, adossée à l’arme nucléaire française, en réponse à un possible désengagement états‐unien.
À la tête de l’OTAN, Mark Rutte s’emploie à contenir l’implosion. Le secrétaire général de l’Alliance affiche une proximité assumée avec Donald Trump. Des échanges de messages, rendus publics par le président américain lui‐même, montrent un responsable multipliant les marques de loyauté, saluant ses décisions militaires en Syrie, à Gaza ou en Ukraine, et promettant de les valoriser sur la scène internationale. Lors du sommet de La Haye, Rutte s’est également félicité de l’augmentation massive des dépenses militaires européennes, obtenue sous pression de Washington, allant jusqu’à qualifier cette évolution de « victoire » pour Trump. Lorsque ce dernier compare la guerre entre Israël et l’Iran à une dispute entre « deux enfants », Mark Rutte glousse que parfois, « papa » (« daddy ») doit hausser le ton. Une aubaine pour les communicants trumpistes, qui commercialisent désormais des t‑shirts Daddy au milieu des casquettes rouges MAGA et autres produits dérivés.
Ces courbettes contribuent pourtant à la mission de Mark Rutte : maintenir les États‐Unis dans l’Alliance coûte que coûte. Il y a quelques mois, lorsque Trump menaçait de cesser toute aide militaire à l’Ukraine, Rutte a soutenu un montage financier permettant aux Européens d’acheter des armes américaines pour Kyiv, via le programme dit « Purl ». De quoi satisfaire l’industrie de défense états‐unienne et éviter un retrait brutal de Washington. Mais, vu d’Europe, le choix se résume alors à un abandon total de l’Ukraine par les États‐Unis ou au financement, par le contribuable européen, de l’industrie d’armement américaine. Difficile d’y voir une victoire politique ou stratégique.
En France, ces événements ravivent un débat ancien. Une revendication portée de longue date par la France insoumise a récemment fait l’objet d’une proposition de loi appelant à un retrait progressif de l’OTAN. Le texte souligne que les États‐Unis agissent de plus en plus hors du cadre des Nations unies, au risque de devenir une menace pour la paix internationale. Il rappelle que la France dispose, de manière autonome, des moyens de sa défense nationale et propose un retrait en deux temps : d’abord du commandement intégré, puis de l’Alliance elle‐même. Malgré les risques de sanctions qu’une telle décision pourrait entraîner, la France insoumise insiste sur le danger d’un alignement stratégique susceptible d’engager la France dans des conflits contraires à ses principes et à ses engagements internationaux. À l’heure du génocide à Gaza, des bombardements au Yémen ou en Iran, et face à la perspective d’un durcissement brutal de la politique étrangère américaine, la question mérite d’être posée. La place de la France dans l’OTAN survivrait également difficilement à l’arrivée au pouvoir d’une force politique de rupture avec l’impérialisme et engagée dans la construction d’alliances économiques alternatives à l’ordre mondial actuel.
Une telle rupture n’aurait pourtant rien d’inédit. En 1966, Charles de Gaulle avait retiré la France du commandement intégré afin de mettre fin, selon ses mots, à « la subordination qualifiée d’intégration qui est prévue par l’OTAN et qui remet notre destin à l’autorité étrangère ». Cette décision impliquait que, tout en restant membre de l’Alliance, les soldats français ne reçoivent d’ordres que d’un commandement national. Elle avait été rendue possible par le développement, au cours des années soixante, d’une force de dissuasion nucléaire française.
En 2009, Nicolas Sarkozy est revenu sur ce choix et la France a de nouveau rejoint le commandement intégré. Cette décision s’est traduite concrètement par le déploiement de plusieurs centaines de militaires français dans la quinzaine d’états-majors de la structure militaire de l’OTAN, ainsi que par l’obtention de postes à responsabilité au sein de l’Alliance. La France n’a toutefois pas rejoint le Groupe des plans nucléaires, maintenant son indépendance en matière de dissuasion.
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Venezuela : faire face à l'impérialisme
Depuis plusieurs mois, lors de nos points d’actualités de nos réunions éditos – auxquelles vous pouvez vous aussi participer – nous disions : « la pression sur le Venezuela s’accentue », « une attaque américaine dans les prochains mois n’est pas à exclure ». Lorsque nous nous sommes réveillées le 3 janvier, une certaine incrédulité a pourtant envahi nos esprits. L’enlèvement, par les États‐Unis, d’un président en exercice d’une puissance étrangère, assumé comme un acte de l’armée américaine, mais sans invasion sur la durée, n’est pas une première. Mais même au Panama, en 1989, 27 000 hommes et quinze jours de siège avaient été nécessaires à la capture du président Manuel Noriega. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la puissance est plus coutumière des guerres ouvertes, comme au Vietnam ou en Irak, ou des renversements de régimes et des assassinats de dirigeant‐es sous‐traités à des opposant‐es locaux‐les. La CIA et les forces spéciales américaines ont par exemple soutenu matériellement les forces boliviennes dans la capture et l'assassinat de Che Guevara en 1967, ou appuyé le coup d’État de Pinochet au Chili en 1973.
Pour une fois, Trump l’assume et l’assure : les États‐Unis sont là pour le pétrole. Alors que l’industrie était nationalisée entre 1976 et 1992, la crise économique de la fin des années 80 avait permis au Fonds monétaire international d’imposer des réformes en échange de son soutien. Au tournant des années 2000, les multinationales étrangères captaient déjà tous les profits de l’industrie pétrolière vénézuélienne. C’est Hugo Chávez qui leur avait, en 2007, donné le choix : accepter d’être partiellement nationalisées et de devenir actionnaires minoritaires dans des sociétés majoritairement dirigées par l'entreprise publique vénézuélienne, ou être expropriées. Parmi les compagnies états‐uniennes, seule Chevron accepte le deal. Total, le pétrolier français, accepte aussi. Ceux qui n’acceptent pas sont expropriés.
Si la capture de Maduro secoue, c’est qu’elle marque un coup de poignard de plus dans le rêve d’une époque. Au début des années 2000, pour une grande partie de la gauche dans le monde, et notamment en Europe, Chavez représente un espoir, une lumière dans un avenir bien sombre. Son camp politique est l’élément le plus visible d’une vague latino‐américaine, incarnée aussi par Rafael Correa en Équateur, ou le Mouvement vers le socialisme (Movimiento al socialismo) d’Evo Morales en Bolivie. Suite de la fin de la Guerre Froide, le monde sombre dans le néolibéralisme et avec lui, les partis socialistes européens. Les seules volontés transformatrices en Europe restent celles de groupes révolutionnaires qui se refusent à l’exercice du pouvoir étatique, et des anciens partis communistes réduits à peau de chagrin, l’URSS les ayant le plus souvent emportés avec elle dans sa chute.
Contrairement aux bolchéviques en 1917, Chávez, Correa, ou Morales, arrivent au pouvoir par les urnes. Ils organisent dans chacun de leurs pays des Assemblées constituantes, dans lesquelles les élu‐es du peuple écrivent des constitutions plus démocratiques que celles qui les ont précédées. Chavez est le premier à être élu en 1998. Il subit un coup d’État appuyé par les États‐Unis en 2002 : des manifestations populaires massives le font libérer de prison dans les jours qui suivent et le remettent au pouvoir. Il est réélu trois fois, victoires reconnues chaque fois par l’opposition. Si le détail de ses politiques économiques, et notamment la place essentielle du pétrole, restent alors peu analysé à gauche, les objectifs vont dans le bon sens et sont atteints : réduction de moitié de la pauvreté, baisse des inégalités, et meilleur accès à l’éducation et à la santé.
En 2008, Jean‐Luc Mélenchon quitte le Parti socialiste et crée le Front de gauche, pour préparer la présidentielle de 2012, puis la France insoumise pour celle de 2017, où le Parti socialiste est pour la première fois de l’histoire de la Vème République dépassé par sa gauche. En 2014, Podemos est créé en Espagne par des militants de gauche et d’extrême-gauche, et talonne le PSOE (équivalent espagnol du PS) dès les élections générales de 2016. Les deux affirment clairement s’inspirer des expériences latino‐américaines. Jean‐Luc Mélenchon et ses partisan‐es mettent notamment au cœur de leur programme l’élection d’une Assemblée constituante et le passage à une VIème République. Podemos, quant à lui, est même accusé de recevoir de l’argent du gouvernement vénézuélien. Entre deux, la crise des subprimes a explosé, puis la crise de la dette des États européens, et la résistance aux plans d’austérité imposés par les institutions internationales est devenue le sujet central pour la gauche radicale. En 2015, Syriza, la coalition anti‐austérité grecque, remporte les élections législatives, et accède au pouvoir : un vent d’espoir souffle, la bascule latino‐américaine est prête à s’étendre en Europe.
Entre 2002 et 2026, un quart de siècle, que s’est-il passé ? Syriza n’a pas tenu, sous la menace d’une sortie de la zone euro : plusieurs des mesures d’austérité ont été appliquées tout de même. De l’autre côté de l’Atlantique, la mort de Chávez, en 2013, auquel Nicolás Maduro succède après des élections, précède de peu l’arrivée au pouvoir de Trump aux États‐Unis en 2017. Et l’offensive ne se fait pas attendre : un blocus commercial se met en place, et l’économie s’effondre en quelques années. Au Venezuela, en Bolivie, la crise démocratique s’installe : des élections sont contestées par l’opposition, qui organise des manifestations de masse, en s’appuyant sur une situation sociale qui s’aggrave. Ces situations nous obligent à penser : quelle stratégie pour construire un mouvement de radicalisation de la démocratie et de mobilisation populaire, lorsque les offensives impérialistes s’attachent à détruire les conditions même qui permettent à cette démocratie de fonctionner ? Quels remparts contre la gangrène de la corruption lorsque l’économie est affaiblie ? Comment concilier liberté de la presse, par exemple, et défense des institutions, lorsque des médias privés soutiennent un coup d’État, comme au Venezuela en 2002 ? Dans de nombreux pays d’Europe, si l'option néolibérale s’est effondrée, la gauche radicale est bien en passe de l’emporter face au fascisme. En France comme en Amérique latine, un mouvement populaire qui veut durablement changer la société doit penser les défis de l’approfondissement de la démocratie dans des situations de crise géopolitique. Cette dernière est quasiment promise à tout‐es celleux qui souhaitent un monde plus juste, tant que des superpuissances impérialistes comme les États‐Unis existeront.
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La représentation des minorités
Récemment, davantage de films lesbiens arrivent en salles, donnant l’impression d’un progrès. Mais cette visibilité accrue reste encadrée par les logiques de l’industrie, qui produit avant tout des images adaptées au « grand public ». Les vécus réellement minoritaires, intersectionnels ou trop éloignés des normes dominantes sont jugés trop « niche ». Ainsi, même lorsque la diversité semble augmenter, elle demeure filtrée par le regard dominant.
Cette dynamique se voit dans des films pourtant célébrés, comme Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Malgré un récit montrant deux femmes refusant de se plier aux normes, l’esthétique reste centrée sur des corps blancs et conformes, et l’absence volontaire de scènes sexuelles, pensée pour éviter le male gaze, empêche aussi l’apparition d’images nouvelles du désir lesbien. Autre exemple, Des preuves d’amour d’Alice Douard, propose des images rares, notamment une scène de sexe entre deux femmes dont l’une est enceinte. Pourtant, là encore, le cadre narratif reste normatif : deux femmes blanches, au mode de vie « normal », selon les mots de l’actrice Monia Chokri. Comme si ces vécus ne méritaient une place à l’écran qu’à la condition de rester compatibles avec les codes sociaux dominants.
La parentalité lesbienne, sujet rare au cinéma comme dans la société, se retrouve malgré tout dans plusieurs films récents. Presque simultanément sortent Des preuves d’amour, Les enfants vont bien de Nathan Ambrosioni où une femme, aidée par son ex‐compagne, prend en charge ses neveux après la disparition volontaire de leur mère, et Love Me Tender de Anna Cazenave Cambet, dans lequel une femme voit son ex‐mari lui retirer la garde de leur fils après avoir révélé son lesbianisme. Ces films mettent en scène des femmes qui doivent constamment prouver leur légitimité, à la justice, à l’entourage, à la société. Cette fragilité juridique et symbolique rejoint la fragilité esthétique et narrative que l’on observe dans les représentations du désir lesbien : le droit à exister passe par une conformité aux normes dominantes, corporelles, familiales et sexuelles. Manquent encore des films qui osent affirmer des images où le désir peut être vécu plutôt qu'effacé, où la parentalité n’a pas à être constamment justifiée, où les corps minorisés n’ont plus besoin d’être normalisés pour être montrés.
Dans l’adaptation du roman La petite dernière de Fatima Daas par la réalisatrice Hafsia Herzi, on se rend compte de l’exercice périlleux qu’est de créer une image singulière, de ce que peut être une lesbienne musulmane issue de quartier populaire. Comment incarner à l’écran un personnage qui renvoie à tant d’imaginaires déjà occupés par les stéréotypes racistes, islamophobes et hétéronormés du cinéma français ? Hafsia Herzia joue avec des scènes déjà répandues : soirées parisiennes cloitrées, messes basses dans des cages d’escaliers, déambulations nocturnes. Peu à peu, elles se chevauchent et s’entrecoupent comme pour illustrer le parcours initiatique de la jeune protagoniste, qui se défait des peaux qu’on a tissées pour elle pour coudre son propre épiderme, et faire le choix ne pas choisir entre ses identités.
Le manque de diversité à l’écran n’est pas seulement une affaire de représentativité de la réalité, elle est aussi génératrice de nouveaux imaginaires, de nouvelles possibilités pour le public concerné par ces minorisations. Comment projeter son identité, sa sexualité, ses rêves, quand le corps que l’on habite est à l’écran constamment délimité par un moule colonial, sexiste, validiste ? C’est pourtant dans une (soi‐disant) volonté d’inclusivité que sont apparus les stéréotypes que l’on doit continuellement endurer : le meilleur ami gay, l’handi inspirant‑e, la femme noire forte, la personne grosse toujours là pour mettre une touche d’humour etc …
Dans une grande partie des productions cinématographiques occidentales, le sujet minorisé est dépossédé de sa complexité, l’envoyant à un reflet lisse, compréhensible et digérable pour le « grand public ». Or, qu’en est‐il des personnes concernées par ces stéréotypes qui font aussi partie du « grand public » ? Le cinéma est un lieu expérimental, où il y a toujours une tension entre les images et le regard du‑e la spectateur‐rice.
Quand on regarde un film, on est habité‑e par toutes les images que l’on a déjà vues. Ce qui à l’écran résonne, s'entrechoque, dilue certaines de celles qu’on connaît. Et c’est la même chose du côté du‑e la réalisateur‐rice, qui doit souvent composer avec des images qui ont déjà été produites et diffusées. Et c’est là une grande difficulté quand on ne dispose pas ou très peu d’images d’archives qui rendent compte des vies minorisées. Pour certaines périodes ou endroits, il ne reste des archives que des images essentiellement issues de l’imaginaire colonial et patriarcal. Travailler avec ces images en devant déterminer ce qu’on doit garder, ce qui doit être effacé, transformé est un grand enjeu dans la représentation des personnes minorisées.
C’est un travail que l'IA ne pourra jamais faire, car au contraire, elle recycle en permanence la masse des images déjà fabriquées par les puissances impérialistes et coloniales, et s’autonourrit avec l’uniformisation de celles‐ci.
La diversité bancale qu’on nous sert à l’écran est souvent le reflet du manque de diversité totale dans les équipes de réalisation et de production. Souvent, les réalisateur‐rices et producteur‐rices ne se rendent même pas compte que la représentation qu’iels proposent est problématique et archétypale tant iels ne sont pas concerné‐es par les discriminations en question. À tel point que les sociétés de production et les marques font maintenant appel à des consultant‐es en diversité pour éviter de trop gros scandales.
Bien que plus informé‐es sur ces sujets, les réalisateur‐rices concerné‐es par ces oppressions peuvent aussi s’auto-censurer de peur de pas être validé‑e par les pairs du milieu, qui sont essentiellement constitué‐es d’une poignée de privilégiés blancs qui monopolise le droit de décider ce qui serait diffusable ou non. Les enjeux de représentativité des personnes minorisées se jouent aussi massivement derrière l’écran.