Catégorie : dossier

  • La représentation des minorités

    Récemment, davantage de films lesbiens arrivent en salles, donnant l’impression d’un progrès. Mais cette visibilité accrue reste encadrée par les logiques de l’industrie, qui produit avant tout des images adaptées au « grand public ». Les vécus réellement minoritaires, intersectionnels ou trop éloignés des normes dominantes sont jugés trop « niche ». Ainsi, même lorsque la diversité semble augmenter, elle demeure filtrée par le regard dominant.

    Cette dynamique se voit dans des films pourtant célébrés, comme Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Malgré un récit montrant deux femmes refusant de se plier aux normes, l’esthétique reste centrée sur des corps blancs et conformes, et l’absence volontaire de scènes sexuelles, pensée pour éviter le male gaze, empêche aussi l’apparition d’images nouvelles du désir lesbien. Autre exemple, Des preuves d’amour d’Alice Douard, propose des images rares, notamment une scène de sexe entre deux femmes dont l’une est enceinte. Pourtant, là encore, le cadre narratif reste normatif : deux femmes blanches, au mode de vie « normal », selon les mots de l’actrice Monia Chokri. Comme si ces vécus ne méritaient une place à l’écran qu’à la condition de rester compatibles avec les codes sociaux dominants.

    La parentalité lesbienne, sujet rare au cinéma comme dans la société, se retrouve malgré tout dans plusieurs films récents. Presque simultanément sortent Des preuves d’amour, Les enfants vont bien de Nathan Ambrosioni où une femme, aidée par son ex-compagne, prend en charge ses neveux après la disparition volontaire de leur mère, et Love Me Tender de Anna Cazenave Cambet, dans lequel une femme voit son ex-mari lui retirer la garde de leur fils après avoir révélé son lesbianisme. Ces films mettent en scène des femmes qui doivent constamment prouver leur légitimité, à la justice, à l’entourage, à la société. Cette fragilité juridique et symbolique rejoint la fragilité esthétique et narrative que l’on observe dans les représentations du désir lesbien : le droit à exister passe par une conformité aux normes dominantes, corporelles, familiales et sexuelles. Manquent encore des films qui osent affirmer des images où le désir peut être vécu plutôt qu’effacé, où la parentalité n’a pas à être constamment justifiée, où les corps minorisés n’ont plus besoin d’être normalisés pour être montrés.

    Dans l’adaptation du roman La petite dernière de Fatima Daas par la réalisatrice Hafsia Herzi, on se rend compte de l’exercice périlleux qu’est de créer une image singulière, de ce que peut être une lesbienne musulmane issue de quartier populaire. Comment incarner à l’écran un personnage qui renvoie à tant d’imaginaires déjà occupés par les stéréotypes racistes, islamophobes et hétéronormés du cinéma français ? Hafsia Herzia joue avec des scènes déjà répandues : soirées parisiennes cloitrées, messes basses dans des cages d’escaliers, déambulations nocturnes. Peu à peu, elles se chevauchent et s’entrecoupent comme pour illustrer le parcours initiatique de la jeune protagoniste, qui se défait des peaux qu’on a tissées pour elle pour coudre son propre épiderme, et faire le choix ne pas choisir entre ses identités.

    Le manque de diversité à l’écran n’est pas seulement une affaire de représentativité de la réalité, elle est aussi génératrice de nouveaux imaginaires, de nouvelles possibilités pour le public concerné par ces minorisations. Comment projeter son identité, sa sexualité, ses rêves, quand le corps que l’on habite est à l’écran constamment délimité par un moule colonial, sexiste, validiste ? C’est pourtant dans une (soi-disant) volonté d’inclusivité que sont apparus les stéréotypes que l’on doit continuellement endurer : le meilleur ami gay, l’handi inspirant-e, la femme noire forte, la personne grosse toujours là pour mettre une touche d’humour etc …

    Dans une grande partie des productions cinématographiques occidentales, le sujet minorisé est dépossédé de sa complexité, l’envoyant à un reflet lisse, compréhensible et digérable pour le « grand public ». Or, qu’en est-il des personnes concernées par ces stéréotypes qui font aussi partie du « grand public » ? Le cinéma est un lieu expérimental, où il y a toujours une tension entre les images et le regard du-e la spectateur-rice. 

    Quand on regarde un film, on est habité-e par toutes les images que l’on a déjà vues. Ce qui  à l’écran résonne, s’entrechoque, dilue certaines de celles qu’on connaît. Et c’est la même chose du côté du-e la réalisateur-rice, qui doit souvent composer avec des images qui ont déjà été produites et diffusées. Et c’est là une grande difficulté quand on ne dispose pas ou très peu d’images d’archives qui rendent compte des vies minorisées. Pour certaines périodes ou endroits, il ne reste des archives que des images essentiellement issues de l’imaginaire colonial et patriarcal. Travailler avec ces images en devant déterminer ce qu’on doit garder, ce qui doit être effacé, transformé est un grand enjeu dans la représentation des personnes minorisées.

    C’est un travail que l’IA ne pourra jamais faire, car au contraire, elle recycle en permanence la masse des images déjà fabriquées par les puissances impérialistes et coloniales, et s’autonourrit avec l’uniformisation de celles-ci.

    La diversité bancale qu’on nous sert à l’écran est souvent le reflet du manque de diversité totale dans les équipes de réalisation et de production. Souvent, les réalisateur-rices et producteur-rices ne se rendent même pas compte que la représentation qu’iels proposent est problématique et archétypale tant iels ne sont pas concerné-es par les discriminations en question. À tel point que les sociétés de production et les marques font maintenant appel à des consultant-es en diversité pour éviter de trop gros scandales.  

    Bien que plus informé-es sur ces sujets, les réalisateur-rices concerné-es par ces oppressions peuvent aussi s’auto-censurer de peur de pas être validé-e par les pairs du milieu, qui sont essentiellement constitué-es d’une poignée de privilégiés blancs qui monopolise le droit de décider ce qui serait diffusable ou non. Les enjeux de représentativité des personnes minorisées se jouent aussi massivement derrière l’écran.

  • VIH : le risque de la reprise épidémique ? 

    VIH : le risque de la reprise épidémique ? 

    L’Organisation Mondiale de la Santé, l’ONUSIDA, le Fonds mondial de lutte contre le VIH, les associations françaises comme internationales le répètent depuis des mois : nous courons le risque d’une reprise épidémique du VIH/sida. Concrètement, il s’agirait d’une période d’augmentation de la transmission de la maladie après une période de contrôle ou de déclin. 

    Depuis les années 1980 où le virus était méconnu, puis sa découverte sans option de traitement satisfaisante, la lutte contre le VIH a fait de grands progrès. Les premières trithérapies commercialisées en 1996 permettent aux malades d’envisager la perspective d’une vie avec le VIH. Malgré cela, du fait des monopoles pharmaceutiques, les traitements restent peu accessibles dans le monde et les années 2000 sont la décennie la plus meurtrière de l’histoire de l’épidémie. Dans les années 2010, l’accès massif aux antirétroviraux et de nouveaux outils de prévention permettent de réduire massivement les nouvelles infections et de faire des progrès considérables pour réduire la transmission mère-enfant. Autour de 2016, deux événements changent la donne. D’une part, on démontre scientifiquement qu’une personne vivant avec le VIH sous traitement et avec charge virale indétectable ne transmet pas le virus. Un slogan apparaît : Indétectable = Intransmissible (I=I ou U=U en anglais). D’autre part, la PrEP, médicament préventif qui permet aux personnes séronégatives d’éviter les transmissions, est commercialisée. 

    Malgré des réticences de certaines associations, médecins et agences à intégrer la PrEP à la palette de prévention, le produit fait rapidement une différence majeure. Il peut en théorie réduire l’incidence du VIH de l’ordre de 50% ou plus dans des populations à haut risque. Pour beaucoup de populations particulièrement exposées au virus, la PrEP a permis un changement de paradigme dans la sexualité, après des années particulièrement meurtrières. Pourtant, cet outil reste sous-utilisé. En 2023, environ 3,5 millions de personnes ont « reçu la PrEP au moins une fois », mais ce chiffre reste bien inférieur à l’objectif mondial fixé pour 2025 de 10 millions d’utilisateurs-rices. Dans la plupart des pays, les femmes représentent quant à elles moins de 10% des utilisateur-ices. À l’échelle de l’épidémie pourtant, la majorité des concernées sont des femmes : en 2024, elles représentaient 53% de toutes les personnes vivant avec le VIH. En cause notamment, les difficultés d’accès au produit, la stigmatisation, le manque d’information, et les difficultés à prendre un comprimé quotidiennement.

    Certaines populations sont plus exposées au virus, non pas par nature mais en raison de ce qu’elles vivent : discrimination, criminalisation, violences, difficultés d’accès aux soins. C’est par exemple le cas des hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes, des usager-es de drogues injectables, des travailleur-ses du sexe, des personnes trans, des personnes migrantes ou encore des personnes incarcérées. Dans la lutte contre le VIH, on parle de « populations clés » car elles doivent être au cœur de la réponse ; pour en finir avec l’épidémie, il faut lever les obstacles auxquels elles font face. 

    Ce n’est donc pas seulement du côté biomédical qu’il faut chercher les causes d’une reprise épidémique. Dans certaines régions comme en Europe de l’Est, ce sont les politiques répressives, notamment à l’égard des usager-es de drogues injectables, qui sont en cause dans la hausse des transmissions. Et à l’échelle mondiale, un autre fléau : les coupes budgétaires. En 2025, les Etats-Unis qui finançaient jusqu’ici plus de 80% des programmes de lutte contre le VIH dans le monde ont brutalement suspendu leur aide bilatérale dans ce domaine, avant d’en rétablir une maigre partie sous conditions strictes. Ils rejoignent une série de pays, dont la France, qui ont successivement baissé leur aide publique au développement, jusqu’à -57% dans le cas de la France. En d’autres termes, les pays les plus riches en font moitié moins qu’hier pour lutter contre le VIH. 

    Le 21 novembre dernier, la reconstitution des ressources du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a essuyé une coupe de plus de 4 milliards de dollars. La France, pourtant second contributeur historique, n’a même pas annoncé de montant pour sa participation. Fait assez surprenant pour être noté, les États-Unis ont quant à eux bien annoncé une contribution, à hauteur de 4,6 milliards de dollars, soit une coupe de 23% par rapport à la reconstitution précédente. Quelques jours plus tard, le gouvernement étatsunien annonçait pourtant que les fonds publics ne pouvaient être utilisés dans le cadre d’activités commémoratives liés à la Journée mondiale de lutte contre le sida du 1er décembre, et que le personnel ne pouvait ni prendre la parole dans ce cadre ni promouvoir des événements externes via les réseaux sociaux ou dans les médias. Dans la continuité de la règle du bâillon ou Mexico City Policy, les Etats-Unis cherchent à censurer tout ce qui sert aussi la lutte contre le VIH : les droits des femmes, les droits LGBTI, la santé sexuelle et reproductive, etc.

    Comment expliquer cette contradiction ? Dans toutes les communications autour de la crise du secteur, un mot revient sans cesse : lenacapavir. Ce produit, commercialisé par le laboratoire californien Gilead, représente un véritable espoir. Administré par injection sous-cutanée une fois tous les six mois seulement, il permet de se protéger du virus. Aux États-Unis, Gilead facture environ 42 250 $ US par personne par an pour ce produit. Dans les pays les moins développés, le laboratoire s’offre l’accès à un marché immense en négociant un prix de 40 $ US par patient-e par an dans 120 pays à revenu faible et intermédiaire, à partir de 2027. Mais pour que la demande existe, l’industriel étatsunien a besoin de toucher les populations les plus concernées, et donc des outils financiers et logistiques de la santé mondiale. Et c’est ce que les fascistes découvriront tôt ou tard : on ne peut pas lutter contre le virus sans les populations clés.

  • Un autre porno est-il possible ?

    Fin 2020, l’affaire dite des « French Bukkake » secoue l’industrie porno en France. Dix-huit hommes sont mis en causes pour des motifs tels que le viol aggravé, la traite d’êtres humains en bande organisée et le proxénétisme aggravé. Une cinquantaine de femmes ont été identifiées comme victimes présumées par l’enquête judiciaire. Avec le travail d’investigation journalistique de Mediapart, l’enquête avait aussi permis de révéler l’implication de deux diffuseurs majeurs de pornographie en France : Dorcel et Jacquie et Michel. Cette affaire, d’une ampleur et d’une violence inédites, révélait au grand public les rouages d’une production largement consommée par la population.

    La question du porno n’est pas nouvelle dans le débat public ni dans les débats féministes. Elle a été un des éléments de polarisation des sex wars aux Etats-Unis dans les années 1970, opposant les féministes anti-porno (Andrea Dworkin en cheffe de file), aux sex-positives (parmi elles Gayle Rubin, Dorothy Allison). Les premières  arguent que la pornographie met systématiquement en scène de la violence envers les femmes, favorisant sa reproduction au sein de la société. Les féministes sex-positives, à l’inverse, leur reprochent une vision cloisonnante de la sexualité et militent pour que les femmes puissent en disposer complètement. Elles défendent le fait que le travail du sexe, dont la pornographie, doit pouvoir s’exercer s’il n’est pas forcé, au même titre que les autres formes de travail.

    Ce débat, cristallisé autour de la question des violences, reste actuel cinquante ans plus tard. Les rapports publiés en 2023 du Sénat et du Haut Conseil pour l’Egalité notamment dénoncent la « pornocriminalité», les représentations de la sexualité données à voir et les conséquences en matière de délinquance voire de criminalité sexuelle, en particulier auprès des jeunes. La pornographie serait une des causes principales des violences sexistes et sexuelles en donnant à voir une image dégradante des femmes, et en érotisant les violences racistes, pédocriminelles, incestueuses. Les jeunes seraient d’autant plus susceptibles de prendre ces représentations comme normales et la diffusion de la pornographie opérerait une sorte de « fabrique d’agresseurs » massive. Précisons ici que les auteur-ices de ces deux rapports sont, pour beaucoup d’entre elles-eux, membres d’associations abolitionnistes et anti-porno.

    De ce fait, les autorités françaises mettent en place des dispositifs ayant vocation à protéger les utilisateurs-ices et notamment les mineur-es, et à renforcer les dispositifs de contrôle de l’âge sur les sites pornographiques. Depuis l’arrêté du Conseil d’Etat, entré définitivement en vigueur le 15 juillet 2025, plusieurs de ces plateformes ont bloqué complètement l’accès à leurs utilisateurs-ices français-es. Si on comprend l’intérêt pour ces plateformes de ne pas instaurer de contrôle d’âge plus efficace (lequel consistait jusque-là en une case à cocher confirmant que l’utilisateur-ice avait plus de 18 ans), on peut toutefois s’interroger sur la pertinence générale de politiques répressives à l’égard de la pornographie. 

    S’il n’est absolument pas question de minimiser les violences vécues ou représentées par l’industrie pornographique, il paraît aussi important de souligner plusieurs points. Tout d’abord, la pornographie est une production culturelle. Elle peut donc être un reflet des forces qui traversent la société, mais n’est pas par nature raciste, sexiste et violente. On peut imaginer, et cela existe – dans un cadre de diffusion largement minoritaire cependant – une pornographie différente, produite dans un cadre de travail respectueux, élargissant les pratiques et les individus représentés. Par ailleurs, une production culturelle est le résultat du travail de personnes qui la créent. Si ces conditions de productions sont actuellement propices aux violences, l’interdiction complète de la pornographie produirait comme effet de faire sortir ces travailleur-ses du droit. Au contraire, elle représenterait un facteur de risque supplémentaire, en empêchant l’organisation syndicale, l’intervention de l’inspection du travail, l’absence de protection sociale, etc. 

    Dans sa lettre de démission du comité de rédaction du rapport de 2023 au HCE, le sociologue des sexualités et des médias Florian Vöros, questionne ce qui est codé comme violence dans les vidéos analysées par le rapport. Ainsi, il montre qu’est codé comme violent ce qui a trait à la sexualité en dehors du cadre de couple, hétéro, péno-vaginal, et sans vidéo. Des pratiques ayant trait à la sodomie ou au BDSM sont ainsi mises sur un plan similaire à des actes de viol ou de torture. Si des choses très graves sont effectivement présentées comme support d’excitation dans la pornographie, il convient néanmoins de se demander comment et par qui est codée la violence dénoncée. 

    De plus, les rapports violents de genre, de race, de sexualité traversent toutes nos représentations, et pas seulement la pornographie. On peut alors voir le porno comme un miroir grossissant et déformé par les intérêts capitalistes de ce qui excite les principaux consommateurs. Si interdire la pornographie semble à peu près impossible et pas forcément efficace, il est par contre permis de la penser autrement. Un encadrement plus adapté aux besoins de cette industrie permettrait aux travailleur-ses d’exercer en sécurité. Une diversification des financements limiterait la dépendance aux entreprises en situation de monopole sur ce marché, et permettrait peut-être de réduire le racisme, sexisme, homo et transphobie qui l’habitent aujourd’hui.

    Sur la question de la protection des mineur-es, la pornographie est une ressource parmi d’autres dans la recherche d’informations autour de la sexualité. Comme souligné encore récemment par les chercheuses Yaëlle Amsellem-Mainguy et Delphine Rahib, les pairs (partenaires, ami-es) sont toujours la première source d’information pour les jeunes.S’il n’existe aucun consensus sur le lien entre consommation de porno et criminalité sexuelle, l’importance d’ouvrir des espaces de parole et d’information autour de la sexualité à destination des enfants et des adolescent-es ne fait elle, aucun doute pour construire une vie affective et sexuelle épanouie, et non-violente. On attend toujours des actions significatives des pouvoirs publics en ce sens.

  • Au-delà des minutes de silence, le vacarme du racisme à l’école.

    Le 14 octobre à 10h, l’ensemble des élèves a observé une minute de silence en hommage à Samuel Paty et Dominique Bernard, assassinés dans ou à proximité des établissements où ils enseignaient. Cet hommage national, légitime pour commémorer la mort de deux professeurs dans l’exercice de leur fonction, interroge néanmoins en ce qu’il dit du rôle de l’école dans la rhétorique de la lutte contre le « terrorisme islamiste ».

    Cet hommage répond à l’émotion réelle qui traverse le corps enseignant, mais passe sous silence d’autres mort-es dans l’exercice de leurs fonctions. Sont oubliés par exemple les meurtres comme ceux d’Agnès Lassalle en 2023 et de Mélanie Grapinet, assistante d’éducation, en 2025. Plus gênants encore pour le ministère, les suicides de Caroline Grandjean-Paccoud des suites d’un harcèlement lesbophobe en 2025 et de Christine Renon dans son école à Pantin en 2019, épuisée au travail, ne font toujours pas l’objet de communications officielles. Toutes des femmes. Cette sélectivité interroge. Le point commun des victimes oubliées, outre leur genre, est qu’aucune de ces morts ne découle d’auteur-es musulman-es, et ne peut donc être inscrite dans le discours de lutte contre le terrorisme qui structure les politiques de l’Éducation nationale depuis des années. 

    Depuis 2014, l’école est au cœur du Plan de lutte antiterroriste (devenu Plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme), mis en place par le ministère de l’Intérieur et une instance spécifique, le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR). Une politique de repérage et de signalement des jeunes radicalisé-es est déployée, à travers la plateforme nationale stop-djihadisme.com et, dans le cadre d’actes en ligne, PHAROS. Un livret présentant des « signes caractéristiques afin d’aboutir à un faisceau d’indices probants et cumulatifs » de radicalisation est diffusé à l’ensemble des personnels. Ce vocabulaire, issu du management stratégique et des services de renseignement, a des effets bien concrets : dès la rentrée 2020, des élèves perçu-es comme musulman-es, dont un enfant de 8 ans, sont interpellé-es et placé-es en garde à vue pour « apologie du terrorisme » du fait de réactions jugées déplacées pendant les minutes de silence. Aggravées par les dispositions de la loi dite « séparatisme » de 2021, ce faisceau de mesures incite les agent-es de l’Éducation nationale à scruter, réprimer et signaler des élèves et familles perçu-es comme musulman-es donc nécessairement suspectes.

    Pour autant, il est impossible de comprendre ces offensives récentes sans remonter à la loi du 15 mars 2004 sur les tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse à l’école. Cette loi, aboutissement de 25 ans de panique morale suite à « l’affaire de Creil » entérine un changement profond du sens de la laïcité. D’un principe, fixé en 1905, de séparation des Églises et de l’État – impliquant la neutralité de ses agent-es – et de protection de la liberté de culte, la laïcité est étendue aux usager-es des services publics, ici les élèves, dans un contexte visant explicitement le port du voile. Les 20 dernières années d’application, à coup de polémiques initiées par l’extrême droite, des groupes issus de la gauche laïque comme le Printemps républicain et les ministres successifs, montrent le caractère islamophobe de ce texte. Concrètement, depuis 2004, l’école réglemente les tenues vestimentaires de ces jeunes filles : la polémique de « l’abaya » en 2023 avait pour corollaire l’interdiction de robes jugées trop longues au motif que l’élève la portant est jugée musulmane. Le contrôle s’exerce aussi sur les mères portant le foulard, régulièrement attaquées lors de leur participation à des activités pédagogiques. 

    Bien sûr, l’islamophobie n’est pas l’unique forme de racisme dans l’Éducation nationale. L’école est un espace essentiel de reproduction de l’ordre raciste, dans toutes ses dimensions. Comme lieu de travail, l’école est structurée par une division raciale des tâches : la clause de nationalité relègue les non-français-es au statut de contractuel-es, les fonctions peu valorisées et précaires (assistant d’éducation, accompagnante d’élève en situation de handicap, agent-es) sont occupées de manière prédominante par des personnes non blanches. De plus, l’école, dans ses programmes scolaires, naturalise une vision inégalitaire de l’ordre social, comme en histoire-géographie, où la domination coloniale et ses effets contemporains sont souvent minimisés. Elle la parachève enfin par des pratiques d’orientation différenciées des élèves, en envoyant massivement les enfants des classes populaires non-blanches vers les voies professionnelles (43,6% des jeunes issus de famille d’immigrés entrée en 6ème en 2007, contre 35,7% des natif-ves selon un rapport du CNESCO).

    Cependant les réponses politiques se structurent. Dans la difficulté, les syndicats s’emparent de la question du racisme, avec le livre Entrer en pédagogie antiraciste publié en 2023, et l’intégration de la revendication de l’abrogation de la loi de 2004 par plusieurs structures. Depuis mai 2025, SUD éducation est la première centrale syndicale à porter cette orientation, et plusieurs sections de la FSU (syndicat majoritaire) et de la CGT s’y rallient progressivement. Ces luttes se font au prix de rapports de force coûteux : les convocations et sanctions envers les personnels se multiplient, notamment quand il s’agit de l’application de la loi de 2004. Au sein des structures syndicales, les militant-es antiracistes font face à des réactions parfois virulentes, tant une partie de la gauche enseignante a participé à la production et à la défense de la loi de 2004, comme soulevé à Sud éducation et à la FSU par des militant-es. Les lignes bougent néanmoins, et aux tentatives de silenciation par le vacarme de l’institution, des voix s’élèvent pour transformer l’école et plus largement la société.  

  • Faut-il en finir avec l’aide au développement ?

    Alors que l’espoir de doter la France d’un budget en 2026 meut un certain nombre de formations politiques, de nombreuses ONG s’inquiètent de la baisse des montants alloués à la solidarité internationale. Entre 2024 et 2026, l’aide publique au développement (APD) française a baissé de 52%, ce dont se félicitait récemment la députée européenne Reconquête Sarah Knafo en s’en attribuant le mérite. Si cette dernière exagère son pouvoir dans les décisions de coupes, elle a néanmoins mené depuis des mois une campagne médiatique acharnée contre l’APD, qui a fait bondir sa popularité sur les réseaux sociaux. Au cœur de son argumentaire est surtout mis en avant le « gaspillage » des ressources du contribuable pour financer des programmes, particulièrement de genre, dans des pays éloignés. 

    L’agence française du développement (AFD) s’est quant à elle défendue contre cette critique en expliquant qu’elle ne dépensait pas l’argent du contribuable, puisque la majorité de ses ressources « provient d’emprunts contractés auprès d’investisseurs privés, de fonds de pension ou encore de banques centrales ». En effet, par aide publique au développement on désigne un ensemble d’aides financières dont des dons, mais aussi des prêts et des renégociations de dettes.

    L’extrême droite française n’est pas isolée dans cette critique des APD. Aux Etats-Unis, Donald Trump mène depuis des mois une campagne autour des mêmes éléments de langage, critiquant par exemple les « 8 millions de dollars pour promouvoir les LGBT+ dans la nation africaine du Lesotho, dont personne n’a jamais entendu parler ». A son arrivée au pouvoir en janvier dernier, ce dernier avait gelé du jour au lendemain 40 milliards de dollars transitant via l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), entraînant le licenciement de milliers de salarié-es de l’agence et d’organisations récipiendaires des programmes. Un exemple à suivre selon Sarah Knafo.

    Loin de laisser place au vide, l’administration étatsunienne revendique une démarche différente autour du slogan, pourtant ancien, « Trade not aid » (le commerce, pas l’aide). Le meilleur moyen de stimuler le développement serait de promouvoir le libre-échange, pas de fournir de l’aide directe. Une revendication pour le moins surprenante, Trump menant depuis son second mandat une politique protectionniste appuyée sur des droits de douane élevés sur les biens importés depuis la Chine, l’Inde, le Brésil, ou encore le Canada et le Mexique. L’idée selon laquelle il suffirait d’ouvrir les marchés pour favoriser le développement économique laisse par ailleurs de côté tout investissement public dans les infrastructures, l’éducation et la santé. Si elle enrichit les uns et profite aux pays les plus développés, cette politique augmente surtout les inégalités à toutes les échelles.

    Dans les pays du Sud, la critique séduit certain-es décideur-ses politiques. Dans une déclaration particulièrement médiatisée, l’ancien président du Kenya, Uhuru Kenyatta, déclarait le 29 janvier 2025 sur un ton moqueur : « J’ai vu certaines personnes pleurer l’autre jour parce que Trump a coupé les financements. Ce n’est pas votre gouvernement, ce n’est pas votre pays. Il n’a aucune raison de vous donner quoi que ce soit. Vous ne payez pas d’impôts en Amérique. […] C’est un signal d’alarme pour que vous vous demandiez : “D’accord, que va-t-on faire pour s’en sortir nous-mêmes ?” ». Or si l’aide bilatérale étatsunienne pour le Kenya représente près d’un tiers des investissements de l’Etat dans le domaine de la santé par exemple, le pays reste, comme beaucoup d’autres, trop contraint financièrement pour être en capacité de la remplacer rapidement. En effet, les pays du Sud sont à la fois très endettés, et pour la plupart disposent d’un espace fiscal trop limité : parce que leur économie repose en partie sur le secteur informel et que les revenus sont faibles, il reste peu de marge pour augmenter les impôts et donc les dépenses publiques. Enfin, il est difficile de dégager des ressources publiques issues de l’exploitation des matières premières, les économies étant peu diversifiées et orientées principalement vers l’exportation.

    Comment expliquer l’échec des modèles de développement de nombreux pays du Sud, malgré des financements continus depuis les années 1950 ? Pour certain-es, un exemple comme celui de la Corée du Sud serait un symbole de la trahison des élites africaines et d’un sous-développement attribuable à la corruption. Le pays, qui affichait un niveau de vie inférieur à celui du Kenya dans les années 1960, est en effet aujourd’hui 10ème puissance économique mondiale. Mais tout comme le plan Marshall en Allemagne de l’Ouest, la reconstruction de la Corée du Sud et son développement ont été particulièrement motivés pour empêcher une avancée du communisme, dans ce cas-là depuis la Corée du Nord. Il en va de même pour les « miracles économiques » de l’Asie de l’Est que sont la Malaisie, Singapour, Taïwan et Hong Kong. Enfin, l’extraction des matières premières dans les pays du Sud repose plus souvent sur leur stabilité institutionnelle que sur leur développement économique. Dans beaucoup d’Etats notamment africains, l’aide publique au développement s’est aussi orientée vers le maintien au pouvoir de régimes autoritaires et dictatoriaux depuis des décennies.

    Si l’aide publique au développement sert avant tout les intérêts des pays les plus développés, sa réduction drastique ces dernières années a néanmoins des effets dramatiques sur les populations. Depuis janvier, la mort de 116 000 adultes et 12 000 enfants est attribuable aux coupes du plan d’aide d’urgence à la lutte contre le sida à l’étranger des Etats-Unis (PEPFAR). Pour les pays du Nord, l’aide reste aussi une modeste contribution. On estime par exemple que l’appropriation nette par le Nord de la main-d’œuvre et des ressources du Sud dépasse de 30 fois le volume global d’aide publique au développement. 

    Des outils existants dans le domaine du développement gagneraient à être généralisés pour réduire concrètement la dépendance du Sud au Nord. C’est le cas par exemple des annulations de dettes souveraines, qui permettraient aux Etats d’allouer ces ressources aux investissements publics nécessaires, ou encore l’annulation des contraintes de propriété intellectuelle qui gonflent artificiellement les coûts de la santé en maintenant pendant des décennies les monopoles des industriels pharmaceutiques. Quand l’extrême centre français saborde les outils de la social démocratie et de sa diplomatie, il ne prépare pas un monde plus juste où le Sud se développerait et les dictatures tomberaient. Le protectionnisme des pays du Nord ne protège que les intérêts du Nord. Ce qui reste à inventer, c’est donc une solidarité entre les peuples fondée sur une réelle redistribution des richesses, par la fin de l’impérialisme et du colonialisme.

  • L’écologie : un truc de blancs ?

    L’écologie : un truc de blancs ?

    En août dernier, le festival écologiste de luttes locales Les Résistantes a été bousculé par la mobilisation de collectifs en son sein. En montant sur scène lors de la cérémonie de clôture, des militants ont donné le ton : « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est pas un festival antiraciste ». En cause notamment les mauvais traitements subis par des personnes racisées de la part des organisateur-rices et les interventions iniques de certain-es participant-es. Lors de la table ronde « Pesticides : le colonialisme chimique », les collectifs Coaadep et Vietnam Dioxine ont ainsi vu leur parole et leurs expériences occultées, alors qu’ils témoignaient des effets du chlordécone et de l’agent orange, et ramenées à des enjeux propres à l’hexagone, dont des comparaisons avec la loi Duplomb.

    La critique n’est pas nouvelle dans les espaces militants écologistes, notamment les principales ONG. Aux États-Unis, c’est ce que montrent depuis plusieurs années les travaux de la sociologue Dorceta Taylor. Elle souligne que le mouvement écologiste s’est historiquement construit sur l’exclusion des communautés racisées, invisibilisées dans les récits de la conservation, sous-financées dans leurs propres luttes, alors même qu’elles subissent de manière disproportionnée les pollutions et les destructions environnementales. Dans certains cas, l’écologie est aussi un instrument de domination raciale et impérialiste, en justifiant la gentrification, en transformant des territoires en réserves naturelles inaccessibles aux populations locales, et en orientant l’exploitation des ressources et des terres au bénéfice de groupes déjà privilégiés. À l’échelle de la France, les luttes écologistes ont pu remettre au goût du jour un certain universalisme cher à la gauche, mais étiolé au contact des luttes antiracistes et féministes. La notion d’urgence et l’idée d’une destinée commune, sur une seule planète, de l’ensemble de l’humanité sont de puissants leviers politiques. Ils peuvent nourrir une écologie blanche et bourgeoise, qui se pense avant tout dans une posture de sensibilisation, d’alerte, voire dans une forme de mission civilisatrice. En niant les effets différenciés du changement climatique en fonction de la race, de la nationalité, du territoire, cette écologie peut se penser en dehors de l’impérialisme, de l’exploitation, de la colonisation, de l’autonomie et des indépendances.

    Mais les luttes écologistes, décoloniales et antiracistes ne sont pas une nouveauté, ou une innovation qu’il faudrait faire advenir. C’est ce que rappelle le Manifeste antiraciste pour une écologie de la libération publié en mai 2025 sous la direction de Fatima Ouassak, autour d’un constat : « Ce qui ravage la Terre ravage les populations non blanches, ce qui ravage les populations non blanches ravage la Terre ». Et pour faire advenir une écologie de la libération, l’ouvrage propose une condition, la liberté d’installation et de circulation sans limite, et une perspective, mettre les luttes au centre. En partant de l’urgence des quartiers populaires, Fatima Ouassak avance l’idée que l’on se soucie peu de la protection de la terre lorsqu’on n’est reconnu nulle part comme chez soi. De là, la terre devient la condition de l’égale dignité humaine. 

    Dès lors, l’engagement de militants écologistes dans la lutte, par exemple, pour la libération de la Palestine, prend tout son sens, et s’est d’ailleurs imposée dans l’actualité au cours des derniers mois. La militante Greta Thunberg a ainsi dû essuyer des attaques d’une grande violence, parfois au sein même de son camp habituel, pour son engagement contre le génocide à Gaza, notamment par l’action directe avec les flottilles humanitaires. Actuellement emprisonnée dans les geôles israéliennes pour son action, elle déclarait au début du mois de septembre : « Il ne peut y avoir de justice climatique sans justice sociale. Si je milite pour le climat, ce n’est pas parce que je veux protéger les arbres. Je milite pour le climat parce que je me soucie du bien-être des êtres humains et de la planète, et ces deux aspects sont étroitement liés ». Au génocide s’ajoute aussi l’écocide, moins de 2% des terres restant aujourd’hui cultivables à Gaza selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ; les moyens de subsistance y sont anéantis, les terres saccagées.

    Depuis plusieurs années, des partis politiques comme La France insoumise ou les Écologistes revendiquent une écologie populaire. En mettant au centre les conditions matérielles d’existence des classes populaires, ces formations cherchent aussi à se défendre des accusations d’écologie punitive, « bobo » ou hors-sol. Mais comment une écologie populaire pourrait-elle être crédible si elle n’est pas aussi antiraciste ? Les classes populaires polluent néanmoins globalement moins, en raison de modes de vie plus modestes et de pratiques plus sobres. Selon l’Observatoire des inégalités, les émissions de gaz à effet de serre des ménages les plus riches sont 2,7 fois plus élevées que celles des plus pauvres, malgré des différences de consommation alimentaire moins marquées. À l’inverse, le concept de « racisme environnemental » met en évidence les inégalités environnementales qui touchent plus particulièrement les personnes racisées, les exposant davantage aux pollutions et aux nuisances, tout en les excluant souvent des bénéfices d’une transition écologique juste. 

    Pour les partis politiques, il y a un intérêt certain à intégrer les classes populaires et racisées dans leurs rangs, a minima pour augmenter le recrutement, mais également pour élargir leur électorat. Sur ce point, La France insoumise garde une longueur d’avance. Les questions écologiques occupent désormais une place centrale pour beaucoup de Français, en particulier les plus jeunes. La problématique reste donc celle des possibilités de convergences, et de leur plus-value. Dans les champs écologistes et antiracistes, les victoires se font de plus en plus rares et la répression plus sévère.

    En 2019, lorsqu’Alternatiba s’était engagée en soutien de la mobilisation Justice pour Adama aux côtés d’Assa Traoré, un certain nombre de militants-es s’étaient interrogés-es voire éloignés-es du mouvement : quel lien entre climat, antiracisme et violences policières ? Dans les organisations politiques, la création du clivage amène aussi la transformation. Face à l’ampleur des mobilisations antiracistes, la violence de la répression et la réalité du moment génocidaire, il en va de la pérennité et de la force des luttes écologistes que ces voix deviennent minoritaires.

  • L’impôt conjugalisé : la taxe rose de l’Etat 

    L’impôt conjugalisé : la taxe rose de l’Etat 

    Le 1er septembre 2025, une réforme fiscale passée presque inaperçue est entrée en vigueur : le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu est désormais individualisé par défaut. Concrètement, sauf si le couple demande de conserver un taux commun, chaque conjoint ou partenaire voit sa part de prélèvement à la source, donc l’impôt directement indexé sur le salaire, adapté en fonction de ses revenus. Les couples mariés ou pacsés pouvaient déjà recourir au prélèvement individualisé, mais la demande était peu effectuée. Jusqu’à aujourd’hui, c’est un taux commun (appelé “taux personnalisé”) qui s’applique par défaut. En inversant cette logique, la réforme répond à un enjeu social majeur et favorise l’indépendance économique des femmes. Toutefois, l’individualisation du prélèvement à la source ne remet pas encore en cause le pilier de la fiscalité française qui continue de produire des inégalités sexistes : la conjugalisation de l’impôt.

    En France, on pratique ce qu’on appelle la « conjugalisation de l’impôt ». C’est-à-dire qu’une fois mariés ou pacsés, les couples doivent faire une déclaration commune de leurs revenus à l’Etat. Si ce système peut conduire à une diminution du taux d’imposition global des couples, il augmente dans le même temps le taux d’imposition des personnes aux plus faibles revenus dans le couple, qui sont le plus souvent des femmes. L’Insee indiquait en 2019 que pour les ménages concernés, les premiers apporteurs de ressources voyaient leur taux marginal diminuer de 13 points, tandis que les seconds voyaient leur taux d’imposition augmenter de 5,9 points en moyenne. Ainsi, dans la majorité des cas où ce sont elles qui gagnent moins que leur conjoint, les femmes voient leur revenu davantage taxé qu’il ne le serait en l’absence de la conjugalisation de l’impôt. Dans cette situation, il est donc aussi avantageux pour un couple que le second apporteur de revenu n’occupe qu’un emploi à temps partiel, plutôt qu’un temps plein où le salaire supérieur perçu serait davantage taxé. Le quotient conjugal inciterait donc certaines femmes à ne choisir qu’un emploi à temps partiel, pour s’occuper des enfants par exemple. De plus, ce quotient conjugal n’étant pas limité, plus un conjoint est riche, plus il bénéficiera d’une baisse d’impôt importante. En somme, la conjugalisation profite d’autant plus aux couples avec les plus hauts niveaux de vie, et représente une baisse de 11,7% de l’impôt des foyers les 5% les plus riches (Insee, 2019).

    Au-delà des inégalités produites, ce système d’imposition conjointe repose sur une vision patriarcale du foyer, où les femmes demeurent sous la tutelle économique de leur mari. Issu de l’après-guerre, dans une période où les politiques natalistes battaient leur plein pour rehausser la courbe démographique, le système fiscal français a été pensé pour favoriser les couples où un seul des conjoints, en général l’homme, occupe un emploi et perçoit un revenu. Ces politiques publiques structurées autour de la famille nucléaire ne sont pas sans conséquences sur les émancipations individuelles. Des choix avantageux pour le couple peuvent s’avérer coûteux suite à une séparation. Les sociologues Céline Bessière et Sibylle Gollac, autrices de l’ouvrage Le genre et le capital paru en 2020, montrent par exemple que les interruptions d’activité pour s’occuper des enfants ont des conséquences à très long terme pour les carrières des mères. La conjugalisation de l’impôt et des aides sociales participe à rendre de nombreuses femmes dépendantes du revenu de leur mari, ce qui peut s’avérer d’autant plus problématique en cas de violences conjugales. En 2023, la déconjugalisation de l’allocation adulte handicapée (AAH) a constitué un premier pas vers l’autonomie financière des femmes, mais d’autres aides sociales comme le RSA ou les APL, restent soumis à ce système, en incluant en plus le concubinage libre (sans mariage ou pacs). Dans leur ouvrage, Céline Bessière et Sibylle Gollac s’intéressent au cas de l’allocation du soutien familial (ASF) versée aux parents seuls en cas de pension alimentaire insuffisante ou non versée par l’autre parent. Les bénéficiaires de cette prestation sociale, qui sont des mères dans l’écrasante majorité des cas, ne peuvent toutefois plus la percevoir dès lors qu’elles se remettent en couple. Les sociologues montrent que certaines mères célibataires peuvent être contraintes de choisir entre des aides sociales et une vie de couple. 

    En dépit de la sécurité financière des femmes, la conjugalisation des aides sociales constitue pour certains décideurs politiques un levier d’économies. Le sénateur centriste Vincent Delahaye proposait en juillet dernier de conjugaliser le calcul de plafond de ressources conditionnant l’accès à l’aide médicale d’Etat (AME). Ainsi, l’accès aux soins des femmes en situation irrégulière aurait été dépendant des revenus de leur mari. Régulièrement remise à l’actualité, cette proposition s’inscrit dans une longue liste d’attaques contre l’AME, tantôt menacée d’être supprimée, tantôt restreinte ou plus contrôlée. Les femmes bénéficiaires ne peuvent occuper que des emplois informels et précaires ou dépendre des revenus de partenaires. De fait, dire que le système fiscal est sexiste simplement car il décourage le travail productif des femmes, occulte les rapports de classe et de race qui se jouent ici. Comme l’a démontré la sociologue Sara R. Farris, les programmes d’intégration européenne à destination des immigrés ont été conçus pour les orienter vers le marché du service à la personne, en manque de main d’œuvre. L’idée de l’émancipation des femmes par le travail est régulièrement mobilisée pour justifier la relégation des femmes pauvres ou migrantes dans des métiers du care, sous-payés, difficiles, et désertés par les femmes plus privilégiées. Toutefois, au-delà du travail en soi, percevoir un revenu indépendant et suffisant, et cela sans subir des conditions de travail indignes, sont des éléments nécessaires à l’émancipation. Alors que les foyers les plus riches peuvent bénéficier d’une réduction d’impôt en embauchant du personnel de service à domicile, le système fiscal actuel « appuie » une division du travail genrée mais également racialisée, par laquelle les femmes sont dépendantes des hommes, et où les tâches domestiques sont assurées par des femmes racisées. 

  • Prison : le féminisme s’arrête au parloir

    Prison : le féminisme s’arrête au parloir

    Fin avril 2025, la loi visant à « sortir la France du piège du narcotrafic » a été définitivement adoptée. Cette proposition s’inscrit dans une surenchère répressive menée par le camp présidentiel et les partis de droite. En partie dénoncé par les associations de protection des droits humains, le féminisme majoritaire, encore discret sur les questions d’anticarcéralisme, est resté plus en retrait sur le sujet. Pourtant, étant profondément structuré par les rapports sociaux de domination, notamment classistes et racistes, le système carcéral n’échappe pas non plus aux logiques patriarcales. Derrière les murs des prisons, les femmes subissent une invisibilisation systémique : marginalisées numériquement, elles sont ignorées dans les politiques pénitentiaires, et abandonnées par les dispositifs d’accompagnement. 

    Au sujet des femmes en prison, les chercheur-euses parlent d’une « double peine », et à raison. En France, elles représentent environ 3,5% des détenu-es, et sont souvent incarcérées loin de leur lieu de vie et de leurs proches. À l’isolement s’ajoute la précarité et un mauvais accès au soin. Les produits hygiéniques restent insuffisants, si bien que des détenu-es ont témoigné en 2019 au Nouvel Obs, avoir fabriqué des cups avec des bouteilles en plastique. Le fonctionnement carcéral pénalise encore davantage les personnes trans, en particulier les femmes. L’administration pénitentiaire ne permet souvent pas aux femmes trans d’accéder aux quartiers féminins et les contraint à l’incarcération dans les quartiers masculins, à l’isolement, dans des conditions indignes, sans possibilité de travailler ou d’avoir un revenu. Du fait des manques de structure et de la priorité donnée aux hommes, les femmes bénéficient d’un moindre accès aux activités, aux formations, aux soins, et aux structures d’aménagements de peine. Les rapports annuels successifs de l’Observatoire national des prisons (OIP), une association chargée d’informer sur les conditions de détention en France, soulignent que, de ce fait, les femmes risquent davantage de subir une « sortie sèche », c’est-à-dire sans un aménagement de peine préalable. Cette situation favorise largement les risques de se trouver sans emploi et sans logement. 

    Majoritairement condamnées pour des faits de petite délinquance, la population féminine en prison est, comme chez les homme, également marquée par une forte proportion de personnes racisées et pauvres. Par exemple, l’OIP notait en 2023 un grand nombre de femmes souvent originaires de Guyane ou d’Amérique du sud, engagées comme « mules » pour transporter de la drogue d’un pays à un autre. Pour de nombreuses femmes pauvres, le commerce informel reste un des seuls moyens pour tenter d’échapper à sa classe sociale. Malgré les nombreuses réformes pour « améliorer » les conditions carcérales, le système pénal perpétue toujours des formes de violences structurelles, condamnant à l’enfermement et à l’exclusion les plus précaires d’entre nous. Comme l’a documenté Angela Davis, féministe et engagée pour l’abolition du système pénal, aux Etats-Unis, les femmes blanches jugées déviantes ont historiquement davantage été prises en charge par les autorités psychiatriques, tandis que les femmes noires étaient incarcérées avec les hommes. Lorsque les prisons sont devenues genrées, les premières accueillant des femmes blanches et racisées fonctionnaient comme des centres de rééducation, pour renouer avec les normes féminines. Dès lors, les femmes blanches devaient devenir de bonnes épouses, et les femmes noires et autochtones, de bonnes domestiques. Selon Lucia Zedner, juriste britannique, cette rééducation justifiait un allongement de peines, également motivée par une politique eugéniste. Il s’agissait d’isoler ces femmes du circuit social afin de les empêcher physiquement d’avoir des enfants. L’enfermement des corps facilite des pratiques natalistes et racistes qui sont encore d’actualité. Par exemple, en 2020, Amnesty International signalait leur inquiétude après avoir reçu des signalements depuis une prison en Géorgie, faisant état d’hystérectomies pratiquées sur des détenues migrantes. 

    D’un bout à l’autre de la chaîne pénale, du contrôle policier, à la prison, et jusqu’à la sortie, les femmes les plus marginalisées sont davantage exposées aux violences carcérales et sexuelles. Plus encore que pour les hommes, la population féminine entrant en prison se caractérise par des parcours de désaffiliation sociale, marquée par la précarité, la consommation de drogues, et les violences sexuelles. L’ensemble des travaux sociologiques auprès de femmes détenues, comme ceux menés par la sociologue Natacha Chetcuti-Osorovitz, mettent en lumière la manière dont une large part des femmes détenues sont aussi des victimes de violences masculines qui, déjà précaires, n’ont pas eu accès à l’aide nécessaire. En effet, toutes les femmes ne peuvent pas compter sur la police et la justice et celles qui sont criminalisées du fait de leur situation administrative ou leur travail (femmes migrantes, travailleuses du sexe) prennent davantage de risque en allant au commissariat qu’en restant dans le silence. 

    Pour finir, bien que certain-es défendent que les femmes seraient moins sévèrement jugées et condamnées que les hommes, les préjugés sexistes ne profitent pas aux femmes face au système pénal. Si elles sont minoritaires en prison, les femmes restent majoritaires au parloir. Gwenola Ricordeau, qui s’est intéressée aux familles des détenus, souligne bien cette charge mentale, financière et administrative qui repose sur les femmes de l’entourage du détenu. A contrario, les femmes détenues reçoivent moins de visites, parfois à cause de la distance, mais également à cause du désengagement de leur entourage masculin, et notamment de leurs conjoints. Ainsi, alors que la lutte contre les violence sexistes et sexuelles s’est structurée depuis plus d’une décennie autour du système pénal, la prison n’est pas seulement un sujet à questionner sur sa capacité réelle à produire de la justice, mais aussi pour ce qu’elle fait directement aux femmes les plus précaires.

  • L’extrême-droite prépare sa rentrée

    La condamnation par le tribunal correctionnel de Paris, le 31 mars dernier, de Marine le Pen à cinq ans d’inéligibilité immédiate a rebattu les cartes des échéances électorales à venir en France. Mais plus que n’importe quel autre camp politique, elle a mis en ébullition l’extrême-droite. Le 8 septembre prochain, la cour d’appel de Paris devrait fixer le calendrier du recours de la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationalee : on connaîtra alors la date à laquelle la peine d’inéligibilité sera confirmée ou non, probablement à l’été 2026. Dans tous les cas, les élections municipales prévues en mars prochains  (voir actu 1), vont être utilisées par les uns et les autres pour préparer la suite.

    Que se dira-t-il à l’université d’été du RN, qui se tiendra du 12 au 14 septembre prochain ? Ce type d’événement central pour les partis de gauche, où se forment et se rencontrent des milliers de leurs militant-es durant plusieurs jours, rassemble souvent moins de monde à droite et à l’extrême-droite. À cette date, la question du vote de la censure sur le budget à venir en octobre sera de plus en plus pressante. Celle des municipales ne sera cependant pas laissée de côté.

    Comme beaucoup d’élections intermédiaires, ces dernières peuvent être un piège pour certaines formations politiques, particulièrement celles qui sont d’abord des machines à gagner la présidentielle. Le RN en est une : même aux législatives de 2024, il avait éprouvé de lourdes difficultés à investir les centaines de candidat-es nécessaires pour espérer une majorité relative à l’Assemblée nationale, qu’il n’a heureusement pas obtenu. Il en éprouvera au moins autant à être présent dans le plus grand nombre possible des près de 35 000 communes françaises, particulièrement maintenant que toutes les communes nécessitent de présenter des listes.

    À l’extérieur du RN, d’autres à l’extrême-droite comptent bien tirer leur épingle du jeu de cette situation, et préparent cette rentrée depuis déjà plusieurs mois. Le milliardaire Pierre-Edouard Stérin finance depuis janvier 2024 l’institut Politicae, qui se donne pour mission d’outiller les futur-es élu⋅es locaux et leur permettre de gagner des mairies, si possible pour le RN. L’un de ses animateurs, Raphaël Cognet, a déjà été épinglé par Mediapart en décembre 2024 pour ses arrangements financiers. Celui-ci a pioché 18 300 euros dans le budget de sa mairie pour financer une formation au contenu flou, justement effectuée par Philippe de Gestas, l’homme qui l’a mis en contact quelques mois plus tôt avec Pierre-Edouard Stérin, lui permettant de financer l’institut.

    Il reste difficile de mesurer le potentiel d’influence réel de ce type d’organisations sur les élections municipales. Quel intérêt ont les futur-es candidat-es à travailler avec Politicae ? Ce sont les partis politiques qui conservent le pouvoir d’investiture. Se présenter à des élections demande des connaissances techniques et des moyens financiers, même modestes : l’impression des affiches officielles ou des bulletins de votes sont généralement à la charge des candidats, et seuls les partis politiques dûment enregistrés comme tels peuvent légalement co-financer ces opérations. Ils conservent ainsi un lien privilégié avec beaucoup des candidat-es investi-es, notamment les primos-candidats-es, en étant les seuls à apporter un soutien matériel, et pas seulement un accompagnement théorique.

    Que Politicae aide ou non Pierre Edouard-Stérin à atteindre ses objectifs, il finance aussi cette structure indépendante des partis car sa vision pour l’avenir de la droite n’est pas exactement celle de Marine Le Pen. Comme l’autre milliardaire d’extrême-droite Vincent Bolloré, il défend une orientation qui, si elle partage avec le RN son racisme, met au centre le catholicisme, est bien plus vocale sur les attaques aux droits des femmes que le RN, et n’a pas honte de son libéralisme économique, notamment sur la question des retraites, là où le RN entretient volontairement le flou.

    Mais surtout, les deux milliardaires font campagne pour une union des droites de LR au RN, qui n’a jamais été le souhait de Marine Le Pen. En juin dernier, Périclès, de Stérin, et le JDD, de Bolloré, co-organisaient « le sommet des libertés ». On pouvait y voir Éric Ciotti, de l’Union des droites pour la République, parti créé en 2024 dans le cadre de l’alliance aux législatives de l’ancien LR avec le RN, Marion Méréchal-Le Pen et son petit parti Identité-Libertés, Sarah Knafo de Reconquête… soit tout-es celleux qui veulent prendre sa place, celle qui sera à prendre si la présidentielle a lieu alors que Marine Le Pen est inéligible. Jordan Bardella était lui-même présent, le même Bardella que le think-tank de Stérin a fait tester dans un sondage pour la présidentielle, comme pour mieux semer la division au RN, et pousser l’alliance autour de LR, et de Retailleau, que la presse dit être le préféré de Stérin.

    Des personnalités comme Stérin ou Bolloré visent autant à renforcer leur influence au sein de l’extrême-droite qu’à la soutenir directement. Mais ils sont en retour aussi utilisés par des acteurs politiques qui ont leurs propres agendas. Beaucoup moins incertain que leurs manœuvres tactiques, c’est leur poids médiatique qui participe d’un mouvement général de normalisation des idées de l’extrême-droite, qui marque durablement la société. En particulier, 20 ans d’extrême-droite entre 15 et 30% et de dédiabolisation ont permis l’existence d’une génération d’étudiant-es de grandes écoles, et de hauts fonctionnaires acquise à sa cause, pas seulement de manière opportuniste, mais fondamentalement idéologique. Dans les rapports des administrations, des agences de l’État, les chiffres produits par les fonctionnaires dans les ministères, il est de moins en moins rare de trouver tels quels des éléments de langage de l’extrême-droite. Là où la tradition technocratique est habituellement un frein aux grands virages idéologiques dans les politiques publiques, et applique les directives des gouvernements en se gardant d’intégrer trop franchement les discours prononcés dans les médias dans son propre vocabulaire, elle en devient parfois le moteur. Que le RN prenne ou non le pouvoir parlementaire, l’État lui appartient déjà un peu.

  • SOPK : flou médical et business bien-être

    Le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) touche entre 6 et 13 % des femmes en âge de procréer. Pourtant, il reste largement méconnu, mal pris en charge, et souvent relégué à des préoccupations esthétiques ou reproductives. Sur ce terrain médical déserté, prospèrent promesses creuses, business lucratifs et pseudo-médecines.

    Plusieurs signes cliniques peuvent amener à soupçonner un syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) : des règles douloureuses, l’absence de règles, des difficultés à concevoir, une pilosité qu’on trouve trop importante, de l’acné, des difficultés à prendre ou à perdre du poids, une résistance à l’insuline… Depuis 2003, les critères dits de Rotterdam encadrent le diagnostic du syndrome. Il s’agit de l’« oligo-anovulation » (des règles absentes ou irrégulières), des « ovaires polykystiques » visibles à l’échographie (un volume ovarien augmenté ou la présence de 12 follicules ou plus) et des taux d’androgènes supérieurs à ceux observés chez les individus de même sexe et âge (les médecins parlent encore d’« hyperandrogénie »). Pour être diagnostiqué-e, il faut en cumuler au moins deux sur trois, ce qui, du fait de la variabilité des symptômes, arrive parfois plusieurs années après avoir soupçonné la maladie. Mais les causes du SOPK restent peu comprises et sembleraient multifactorielles. Il n’existe à ce jour pas de traitement qui permettrait de guérir de la maladie.

    Il y a quelque chose d’épuisant à porter un corps qui échappe à la norme sociale et médicale. Plusieurs études démontrent que les diagnostics de SOPK sont majoritairement établis dans la vingtaine, possiblement après plusieurs années d’errance médicale, alors que les symptômes peuvent apparaître dès l’adolescence. A ces derniers, l’entourage et le corps médical répondent souvent par un manque de reconnaissance, voire une stigmatisation liée au poids, à la pilosité ou à la fertilité. La dépression et les troubles du comportement alimentaire sont ainsi des comorbidités communes du SOPK.

    Le vécu des personnes vivant avec un SOPK peut présenter des similitudes avec celui des personnes intersexes. Elles sont confrontées à des variations hormonales, des interventions médicales visant à « normaliser » leur corps, mais aussi à de la stigmatisation et des violences médicales. Et lorsqu’on sait que 6 à 13% des femmes en âge de procréer seraient atteintes du syndrome, on peut s’interroger sur la pertinence des taux hormonaux considérés comme normaux et sur les effets politiques de leur naturalisation dans les pratiques médicales. Le SOPK, comme d’autres variations hormonales, met aussi en lumière le rôle de la médecine dans la définition de frontières biologiques de sexe – et dans leur régulation concrète sur nos corps. Pour certaines personnes vivant avec le syndrome, cette compréhension de la maladie comme une condition intersexe peut être une clé de lecture utile des trajectoires individuelles et collectives.  

    Il reste qu’en dehors de la régulation de leurs taux hormonaux, les personnes atteintes se heurtent souvent à une absence de réponse médicale satisfaisante. C’est ce que beaucoup d’entrepreneuses, pour la plupart vivant avec un SOPK, ont aussi compris. Surfant sur le flou entre entraide de personnes concernées et business bien-être, des entreprises proposent ainsi, pour 20 à 60€ la cure mensuelle, des compléments alimentaires censés lutter contre la chute de cheveux, avoir une peau plus nette, booster sa fertilité ou encore être de meilleure humeur. Dans leurs produits phares, le myo-inositol – une molécule naturellement présente dans le corps humain – est présenté comme « l’allié des femmes SOPK ». Bien qu’il s’agisse de la molécule la plus étudiée dans le traitement des symptômes du SOPK, les données existantes sont encore de faible qualité méthodologique et le bénéfice-risque de son utilisation par exemple pour la fertilité est très incertain.
    Pour étoffer leur offre, ces entreprises n’hésitent pas à produire du contenu tout aussi scientifiquement douteux : bilans complets par questionnaire, recommandations de régimes à adopter, guides basés sur des « approches naturelles », sophrologie, acupuncture… Bref, l’offre commerciale a fleuri sur le vide médical, et propose surtout des solutions pour être moins grosse, moins poilue, avoir moins d’acné et plus de cheveux. Sur Instagram, les principales entreprises concernées, Sova et Imane Harmonie, cumulent près de 170 000 followers. Le secteur associatif n’y échappe pas, puisque parmi les principales associations de malades, certaines proposent des formations payantes, incluant des sessions pour favoriser sa fertilité au naturel, ou encore sur l’ostéopathie et la sophrologie pour le SOPK. 

    La multiplication des approches dites naturelles et des pseudo sciences est une constante de l’économie de la santé des femmes, a fortiori dans des domaines où la recherche médicale est peu avancée. Pour le SOPK, c’est aussi le rassemblement sous un diagnostic à trois critères d’un ensemble de symptômes dont la nature, la cause et l’évolution varie fortement d’un individu à l’autre, qui favorise le développement d’approches holistiques (qui prennent en compte l’individu dans sa globalité plutôt que de se concentrer sur les symptômes). Si ces dernières peuvent apporter un soulagement temporaire ou une meilleure compréhension de la maladie aux personnes touchées, elles ne permettent pas l’autonomisation des personnes, car ce sont avant tout des démarches lucratives. Les contours du diagnostic impliquent aussi de trouver des solutions pour s’organiser entre personnes présentant des problématiques et des aspirations différentes : arrêter des règles douloureuses et/ou avoir des règles plus régulières et/ou réussir à concevoir et/ou réduire sa pilosité et/ou son poids… Pour une maladie sous-diagnostiquée et qui pourrait concerner 1 femme sur 10, on pourrait penser que le meilleur moyen d’améliorer la prise en charge des personnes SOPK resterait d’améliorer l’accès à la santé des femmes, dans un système médical qui a été pensé sans nous.