Récemment, davantage de films lesbiens arrivent en salles, donnant l’impression d’un progrès. Mais cette visibilité accrue reste encadrée par les logiques de l’industrie, qui produit avant tout des images adaptées au « grand public ». Les vécus réellement minoritaires, intersectionnels ou trop éloignés des normes dominantes sont jugés trop « niche ». Ainsi, même lorsque la diversité semble augmenter, elle demeure filtrée par le regard dominant.
Cette dynamique se voit dans des films pourtant célébrés, comme Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Malgré un récit montrant deux femmes refusant de se plier aux normes, l’esthétique reste centrée sur des corps blancs et conformes, et l’absence volontaire de scènes sexuelles, pensée pour éviter le male gaze, empêche aussi l’apparition d’images nouvelles du désir lesbien. Autre exemple, Des preuves d’amour d’Alice Douard, propose des images rares, notamment une scène de sexe entre deux femmes dont l’une est enceinte. Pourtant, là encore, le cadre narratif reste normatif : deux femmes blanches, au mode de vie « normal », selon les mots de l’actrice Monia Chokri. Comme si ces vécus ne méritaient une place à l’écran qu’à la condition de rester compatibles avec les codes sociaux dominants.
La parentalité lesbienne, sujet rare au cinéma comme dans la société, se retrouve malgré tout dans plusieurs films récents. Presque simultanément sortent Des preuves d’amour, Les enfants vont bien de Nathan Ambrosioni où une femme, aidée par son ex-compagne, prend en charge ses neveux après la disparition volontaire de leur mère, et Love Me Tender de Anna Cazenave Cambet, dans lequel une femme voit son ex-mari lui retirer la garde de leur fils après avoir révélé son lesbianisme. Ces films mettent en scène des femmes qui doivent constamment prouver leur légitimité, à la justice, à l’entourage, à la société. Cette fragilité juridique et symbolique rejoint la fragilité esthétique et narrative que l’on observe dans les représentations du désir lesbien : le droit à exister passe par une conformité aux normes dominantes, corporelles, familiales et sexuelles. Manquent encore des films qui osent affirmer des images où le désir peut être vécu plutôt qu’effacé, où la parentalité n’a pas à être constamment justifiée, où les corps minorisés n’ont plus besoin d’être normalisés pour être montrés.
Dans l’adaptation du roman La petite dernière de Fatima Daas par la réalisatrice Hafsia Herzi, on se rend compte de l’exercice périlleux qu’est de créer une image singulière, de ce que peut être une lesbienne musulmane issue de quartier populaire. Comment incarner à l’écran un personnage qui renvoie à tant d’imaginaires déjà occupés par les stéréotypes racistes, islamophobes et hétéronormés du cinéma français ? Hafsia Herzia joue avec des scènes déjà répandues : soirées parisiennes cloitrées, messes basses dans des cages d’escaliers, déambulations nocturnes. Peu à peu, elles se chevauchent et s’entrecoupent comme pour illustrer le parcours initiatique de la jeune protagoniste, qui se défait des peaux qu’on a tissées pour elle pour coudre son propre épiderme, et faire le choix ne pas choisir entre ses identités.
Le manque de diversité à l’écran n’est pas seulement une affaire de représentativité de la réalité, elle est aussi génératrice de nouveaux imaginaires, de nouvelles possibilités pour le public concerné par ces minorisations. Comment projeter son identité, sa sexualité, ses rêves, quand le corps que l’on habite est à l’écran constamment délimité par un moule colonial, sexiste, validiste ? C’est pourtant dans une (soi-disant) volonté d’inclusivité que sont apparus les stéréotypes que l’on doit continuellement endurer : le meilleur ami gay, l’handi inspirant-e, la femme noire forte, la personne grosse toujours là pour mettre une touche d’humour etc …
Dans une grande partie des productions cinématographiques occidentales, le sujet minorisé est dépossédé de sa complexité, l’envoyant à un reflet lisse, compréhensible et digérable pour le « grand public ». Or, qu’en est-il des personnes concernées par ces stéréotypes qui font aussi partie du « grand public » ? Le cinéma est un lieu expérimental, où il y a toujours une tension entre les images et le regard du-e la spectateur-rice.
Quand on regarde un film, on est habité-e par toutes les images que l’on a déjà vues. Ce qui à l’écran résonne, s’entrechoque, dilue certaines de celles qu’on connaît. Et c’est la même chose du côté du-e la réalisateur-rice, qui doit souvent composer avec des images qui ont déjà été produites et diffusées. Et c’est là une grande difficulté quand on ne dispose pas ou très peu d’images d’archives qui rendent compte des vies minorisées. Pour certaines périodes ou endroits, il ne reste des archives que des images essentiellement issues de l’imaginaire colonial et patriarcal. Travailler avec ces images en devant déterminer ce qu’on doit garder, ce qui doit être effacé, transformé est un grand enjeu dans la représentation des personnes minorisées.
C’est un travail que l’IA ne pourra jamais faire, car au contraire, elle recycle en permanence la masse des images déjà fabriquées par les puissances impérialistes et coloniales, et s’autonourrit avec l’uniformisation de celles-ci.
La diversité bancale qu’on nous sert à l’écran est souvent le reflet du manque de diversité totale dans les équipes de réalisation et de production. Souvent, les réalisateur-rices et producteur-rices ne se rendent même pas compte que la représentation qu’iels proposent est problématique et archétypale tant iels ne sont pas concerné-es par les discriminations en question. À tel point que les sociétés de production et les marques font maintenant appel à des consultant-es en diversité pour éviter de trop gros scandales.
Bien que plus informé-es sur ces sujets, les réalisateur-rices concerné-es par ces oppressions peuvent aussi s’auto-censurer de peur de pas être validé-e par les pairs du milieu, qui sont essentiellement constitué-es d’une poignée de privilégiés blancs qui monopolise le droit de décider ce qui serait diffusable ou non. Les enjeux de représentativité des personnes minorisées se jouent aussi massivement derrière l’écran.



