Catégorie : actu

  • De Caracas à Téhéran, la stratégie pétrolière de Trump

    Le 3 janvier 2026, les forces armées américaines enlevaient Nicolás Maduro de Caracas pour le transférer à New York et le poursuivre pour des accusations farfelues de « narcoterrorisme ». Quelques semaines plus tard, Washington déclenchait, avec la complicité d’Israël, un conflit ouvert contre l’Iran qui a déjà causé des centaines de morts civils, des déplacements de populations, et a offert à Israël l’opportunité d’occuper de nouveau le sud du Liban. Ces épisodes ne sont pas indépendants.

    Le Venezuela dépendait du pétrole pour 95% de ses exportations en 2016, et souffrait donc d’une économie très peu diversifiée. Quand Washington a commencé à sanctionner les revenus pétroliers de l’État, c’est toute l’économie du pays qui s’est effondrée, dont les importations de nourriture et de médicaments. Après le premier décret exécutif d’août 2017, la production pétrolière a chuté trois fois plus vite qu’avant, avec 6 milliards de dollars de pertes en un an. En janvier 2019, Washington reconnaissait l’opposant Juan Guaidó comme « président par intérim » et imposait de nouvelles sanctions : la production s’est effondrée de 36% supplémentaires en deux mois.

    Mais l’arme centrale de cette guerre économique, c’est aussi la sanction secondaire, qui consiste à menacer tout pays commerçant avec le pays ciblé. Depuis 2017, plus personne ne veut donc toucher au pétrole vénézuélien sur les marchés officiels. Face à ça, le Venezuela et l’Iran avaient construit une résistance commune : en 2020, Téhéran expédiait plus de 1,5 million de barils d’essence vers Caracas, pendant que des flux financiers circulaient en sens inverse via des canaux informels. Une « flotte fantôme » assurait la logistique, en lien avec la Russie.

    En neutralisant le Venezuela, Washington a brisé cette infrastructure et a cherché à créer les conditions favorables pour frapper l’Iran sans conséquences sur les prix du pétrole : demande mondiale molle, offre abondante. Contrôler le pétrole vénézuélien sous un gouvernement fantoche à Caracas devait servir à absorber les chocs d’un conflit contre Téhéran. L’Iran a répondu en menaçant le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20% de la consommation mondiale de pétrole, soit 20 millions de barils par jour (d’où la hausse des prix à la pompe en France). 

    Le Venezuela possède les premières réserves pétrolières certifiées du monde et l’Iran les troisièmes, leur contrôle n’est donc pas un bénéfice secondaire de ces opérations. La stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump l’écrit explicitement : les États-Unis entendent construire un monde dans lequel tous les pays auraient à choisir entre « vivre sous leadership américain » ou « subir l’influence de pays situés à l’autre bout du monde ». Les analystes qui prêtent une forme d’isolationnisme aux Etats-Unis se trompent. Trump continue d’ensauvager l’impérialisme américain en lui retirant les masques du multilatéralisme. 

  • Premier tour : défaite médiatique

     « Je voudrais dire aux électeurs que la démocratie, ce n’est pas dans les sondages », a soufflé en tout début de soirée Edouard Philippe. Sur le papier, l’ancien premier ministre était en effet donné perdant à sa réélection au Havre face au PCF, risquant de couper court à ses ambitions présidentielles. Il sort finalement en tête du premier tour avec 43%, devant l’union de la gauche (33%) et le RN (15%). 

    Il n’y a pas qu’en Normandie que les urnes ont fait mentir les sondeurs. La France Insoumise, en effet, s’impose définitivement comme la nouvelle force de rupture. En dépit des polémiques autour de la mort du militant néo-nazi Quentin Deranque et des accusations en antisémitisme de toutes parts de l’échéquier politique, la stratégie choisie par le mouvement de renouer avec le communalisme s’avère payante. Alors que Bally Bagayoko devient le premier maire insoumis dès le premier tour à Saint-Denis dans le 93, David Guiraud,  pour le plus grand malheur des plateaux des médias Bolloré, recueille 46% des voix à Roubaix, l’une des villes les plus pauvres de France. Lahouaria Addouche, à Lille, étonne en finissant au coude-à-coude avec le successeur désigné de Martine Aubry. A Toulouse et Limoges, ce sont les insoumis qui se placent en tête de la gauche, devant les candidats socialistes. 

    EELV, à l’inverse, ne confirme pas sa percée sans précédent des élections de 2020. A Strasbourg, Poitiers, Grenoble ou encore Bordeaux, les candidat-es écologistes semblent loin de la notabilisation, et abordent le second tour dans des positions défavorables. Grégoire Doucet est le seul, à Lyon, à tirer son épingle du jeu en finissant devant son unique adversaire pour le second tour, Jean-Michel Aulas. 

    Malgré les prédictions des commentateurs, la progression du RN lors des dernières échéances nationales ne s’est pas transformée en une imparable vague « bleue Marine ». A Lens, les espoirs de conquête du parti d’extrême droite sont mis en déroute par la réélection de sa maire socialiste. A Toulon, Laure Lavalette aborde le second tour avec une large avance (42%), mais pourrait être mise en difficulté par une potentielle alliance de ses adversaires républicains et macronistes. Le RN consolide cependant son ancrage dans ses bastions historiques en faisant réélire au premier tour leurs maires à Hénin Beaumont, Fréjus et Perpignan. 

    Dans de nombreuses communes, la tripartition de l’électorat observée lors des élections législatives se rejoue dans des triangulaires et quadrangulaires. Malgré la nationalisation du scrutin, c’est au local que la gauche réussira à gagner du terrain. Alors que LFI appelle ses anciens alliés du Nouveau Front Populaire à reconstruire un « front antifasciste », partout où la droite et l’extrême droite menacent d’être élus, Olivier Faure poursuit son rapprochement avec le bloc présidentiel, en refusant de des négociations nationales avec les insoumis-es. Dans plusieurs grandes villes, en danger de basculer vers la droite, cette énième erreur stratégique du premier secrétaire du Parti Socialiste sème la confusion. Emmanuel Grégoire à Paris (36%) comme Benoît Payan à Marseille (36%), en rejetant dès l’annonce des premiers résultats la possibilité d’un accord avec les listes de Sophia Chikirou (11%) ou Sébastien Delogu (11%), laissent ainsi ouverte la possibilité d’offrir une victoire aux droites réunifiées.

  • Iran : la France s’engage dans une nouvelle guerre impérialiste

    Iran : la France s’engage dans une nouvelle guerre impérialiste

    Que retenir de l’allocution d’Emmanuel Macron sur la guerre, à la télévision mardi soir ?

    L’allégeance aux États-Unis

    Le président dit que la France ne peut « pas approuver » le fait que les frappes états-uniennes et israéliennes soient conduites « en dehors du droit international », mais affirme immédiatement que « l’Iran porte la responsabilité première de cette situation ». Il dit pourtant bien que les États-Unis et Israël ont ouvert la guerre, et que les frappes de l’Iran dans la région sont des « représailles ». L’offensive israélo-étatsunienne a déjà fait des centaines de mort-es en Iran, dont 165 petites filles dans le bombardement d’une école au sud du pays. Selon Arrêt sur images, la télé française n’a consacré que 4 minutes à cet événement dans les 72 heures qui ont suivi.

    Dimanche soir, plusieurs pays européens dont la France parlaient d’« actions défensives nécessaires et proportionnées pour détruire la capacité de l’Iran à tirer des missiles et des drones à leur source » : il s’agit ni plus ni moins que de frappes offensives sur le sol iranien. Mais hier, Macron est resté très flou sur la participation de la France dans les frappes contre l’Iran. A minima, l’OTAN fait qu’elle partage des moyens logistiques et d’informations avec les Etats-Unis.

    Les déploiements de forces armées pour des intérêts économiques

    La France va déployer « des Rafales, des systèmes de défense anti-aériennes » pour défendre le Qatar, le Koweït, les Emirats Arabes Unis et Chypre contre les frappes de drones iraniennes. L’essentiel du discours d’Emmanuel Macron s’est concentré sur l’idée de « légitime défense », et des accords passés avec d’autres pays. L’armée française aurait d’abord pour mission de « défendre l’espace aérien de nos alliés » et abattre des drones.

    Mais les intérêts économiques ne sont pas loin. En quelques phrases de conclusion, Macron rappelle : « les prix du pétrole, les prix du gaz, la situation du commerce international sont profondément perturbés par cette guerre ». Et à propos du détroit d’Ormuz, Macron veut « […] reprendre et sécuriser le trafic dans ces voies maritimes essentielles à l’économie mondiale ».

    Or, le détroit est actuellement bloqué par le régime iranien. Macron ne l’assume pas clairement, mais fixer comme objectif de guerre le contrôle de ce détroit signifie très probablement une confrontation militaire directe avec l’Iran.

    Les mots changent, l’impérialisme reste

    On le voit dans le choix de ses mots, le discours du président se veut très prudent, et a toujours un mot ou deux de critiques pour Israël et les États-Unis. Ces trois dernières années, la mobilisation et la pression populaire ont donc au moins fait bouger les lignes de discours.

    Alors qu’Israël se prépare à envahir le sud Liban, il déclare « [appeler] Israël à respecter le territoire libanais ». Mais au milieu de ce déploiement de forces armées pour défendre les pays alliés de la France, Macron n’a justement que des mots pour défendre l’intégrité territoriale du pays et les populations civiles libanaises. Il rejette la responsabilité sur le Hezbollah, qui aurait commis une « faute majeure » en frappant Israël. En comparaison, une opération terrestre d’Israël ne serait selon lui qu’une « erreur stratégique ».

    Lundi, dans un discours prévu avant la guerre, le président annonçait des investissements militaires et un renforcement de la dissuasion nucléaire française, censés renforcer l’indépendance militaire de la France, notamment vis-à-vis des États-Unis. Mais dès le lendemain, le fait que les États-Unis choisissent de frapper les premiers dans une guerre que Macron prétend ne pas souhaiter ne semble pourtant avoir aucune conséquence sur l’alliance entre les deux pays.

  • Pourquoi deux appels à la grève féministe ?

    Pourquoi deux appels à la grève féministe ?

    La journée internationale de lutte pour les droits des femmes est loin de mettre d’accord tout le milieu féministe. Deux appels circulent pour le 8 mars autour d’un mot d’ordre commun : la grève féministe. Les constats sont partagés : contexte fascisant, montée en puissance et en violence des impérialismes, austérité et coupes budgétaires qui précarisent particulièrement les femmes et détruisent le tissu associatif et de services publics censé répondre à leurs besoins.

    La Coordination féministe revient sur la place du travail salarié et domestique dans la vie des femmes et sur le levier politique que constitue la grève. Elle permettrait de faire reculer l’extrême droite et les forces impérialistes, de paralyser le système patriarcal, raciste et capitaliste. La particularité de cet appel réside dans l’inclusion explicite du travail du sexe comme travail et de celles qui l’exercent. Parmi les signataires : des associations de TDS, des associations queer, des sections locales du Planning et de NousToutes, ainsi que NousToutes national, des collectifs antiracistes, enfantistes, écologistes, etc. Côté syndicats et partis, l’appel ne compte que des sections locales.

    L’appel porté par Grève féministe rassemble davantage les commissions féministes des syndicats, suivies par les partis dont La France insoumise, le Parti communiste et le Parti socialiste. On y retrouve aussi des organisations féministes plus anciennes : le CNDF, l’Amicale du Nid, les Femen. Les partis politiques et les syndicats préfèrent encore leurs interlocutrices institutionnelles à celles qui portent la mobilisation populaire. Cet appel se distingue par ses revendications : adoption d’une loi-cadre intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, déjà portée par la « Coalition féministe loi intégrale » et notamment critiquée pour son approche répressive et centrée sur le système judiciaire. Il appelle aussi à combattre « la marchandisation du corps des femmes », dans la lignée du féminisme abolitionniste et putophobe français.

    L’appel à la grève féministe n’est pas nouveau. En 1974, le MLF appelait déjà à la grève des femmes contre les tâches domestiques et sexuelles. Ces dernières années, ce mode d’action a regagné en popularité à la faveur d’exemples étrangers : Argentine (500 000 participantes en 2017, 800 000 en 2018), Suisse (500 000 en 2019), Espagne (6 millions la même année). En France, la Coordination féministe appelait déjà à la grève en 2019, comme « On arrête toutes », avant que NousToutes s’y joigne en 2024.

    Cette fracture historique au sein du féminisme français pourrait ne pas nous inquiéter si la présence médiatique et physique de Némésis ne déplaçait pas aussi le féminisme vers sa droite. Plusieurs signataires de l’appel Grève féministe ont écrit le 26 février au ministre de l’Intérieur pour demander l’interdiction du collectif identitaire dans les manifestations du 8 mars.

    Dans tous les secteurs de la gauche, la place de la grève face aux formes actuelles du capitalisme et à la montée du fascisme se pose. Beaucoup en sont critiques, faute de victoires nationales récentes et au regard du poids du secteur informel et des travailleur-ses sans-papiers dans le prolétariat français. Pour le féminisme, les mêmes questions traversent un champ divisé sur la définition même du travail. Les mobilisations de rue, elles, continuent de rassembler massivement. Peut-être que la victoire politique est donc à trouver dans ce qui a déjà fonctionné : en grève ou pas, occuper massivement la rue contre les fascistes et pour nos droits.

  • Municipales : les ambitions présidentielles s’invitent dans les urnes locales

    Le 15 mars prochain, les électeur-rices seront appelé-es à élire leurs maire-sses. Si ces élections municipales déterminent l’avenir politique des communes pour les six prochaines années, la présidentielle commencent d’ores et déjà à se jouer. Les municipales constituent un terrain stratégique pour des figures politiques qui pensent déjà à 2027.

    Ces scrutins ne mesurent pas seulement l’adhésion des habitant-es à un programme local, ils jugent aussi la capacité d’un camp à structurer un réseau militant, à mobiliser sur le terrain et à transformer un ancrage territorial en crédibilité nationale. En France, l’enracinement local est longtemps resté une étape quasi obligée pour prétendre à l’Élysée. Jacques Chirac était implanté à Paris, Nicolas Sarkozy à Neuilly-sur-Seine, François Hollande en Corrèze. Certain-es responsables misent précisément sur cet ancrage. Édouard Philippe consolide son image au Havre, tandis que Gérald Darmanin renforce son implantation à Tourcoing. Pour eux, la mairie sert de socle politique en vue de 2027. Pour ce qui est d’Edouard Philippe, il a même conditionné sa candidature à la présidentielle à sa réélection aux municipales.

    Ces élections permettent aussi d’occuper l’espace médiatique et de tester une dynamique électorale. Présenter un projet, même local, instaure déjà une narration politique et fédère des soutiens autour d’idées qui pourront, demain, structurer un programme présidentiel. À Paris, Sarah Knafo utilise ainsi la campagne pour installer ses thèmes et affirmer un positionnement national. La capitale devient ainsi un terrain d’expérimentation politique, où se testent des propositions, un ton et une méthode susceptibles d’être réutilisées à plus grande échelle.

    Le scrutin municipal de 2026 s’annonce particulièrement imprévisible. Dans beaucoup de grandes villes, rien n’est joué. Le mode de scrutin permet à plusieurs listes de se maintenir au second tour, ce qui multiplie les alliances et les recompositions. Cette dispersion locale reflète la fragmentation politique nationale : chaque parti cherche à mesurer son poids réel avant 2027.

    Le Parti socialiste et Les Écologistes sont alliés dans de nombreuses grandes villes où ils gouvernent ensemble. Marine Tondelier cherche à transformer les bastions écologistes en points d’appui nationaux. En parallèle, La France insoumise privilégie des listes autonomes, cohérentes avec la ligne portée par Jean-Luc Mélenchon depuis plusieurs années. Le pari est clair : consolider un socle fidèle plutôt que diluer son identité dans des compromis locaux. Le Parti communiste français, quant à lui, tente de préserver ses positions face à la concurrence insoumise et à la pression du Rassemblement national dans certains territoires populaires.    

  • L’accès au vote

    L’accès au vote

    Le 15 mars prochain se dérouleront les élections municipales. Si les appels à s’inscrire sur les listes électorales n’ont pas manqué, rappelant que le vote est un droit fondamental, il est important de souligner que ce droit n’est pas accessible à toutes et à tous. Personnes sans adresse, en situation de handicap, incarcérées, ou encore personnes trans dont l’état civil n’a pas été modifié : autant de citoyen-nes pour qui le droit de vote demeure conditionnel et fragile.

    Les personnes sans domicile fixe peuvent, en théorie, élire domicile auprès d’un centre communal d’action sociale (CCAS) ou d’une association agréée afin d’obtenir une adresse administrative. En pratique, cette procédure reste peu connue, complexe et son application varie fortement selon les communes. Certaines personnes rencontrent refus, justificatifs difficiles à fournir ou délais très longs, ce qui limite l’accès effectif de leur droit de vote. La loi prévoit également qu’après trois années de rattachement continu à une même commune, une personne sans domicile fixe peut demander son inscription sur les listes électorales, mais peu y parviennent réellement en raison de leur mobilité et de leur précarité. 

    La loi impose également que les bureaux de vote soient accessibles aux personnes en situation de handicap. Pourtant, à chaque scrutin, les associations relèvent de nombreux obstacles : bureaux inaccessibles (marches, portes étroites…), aménagements insuffisants, notamment pour les personnes aveugles, et une dépendance au vote par procuration. Pour de nombreuses personnes handicapées, le vote demeure ainsi conditionné à l’aide d’un tiers, leur empêchant d’exercer leur droit en pleine autonomie.

    La majorité des personnes détenues en France conservent leur droit de vote. L’introduction du vote par correspondance en 2019 avait considérablement augmenté leur participation. Mais une loi adoptée en 2025 l’a supprimée pour les élections législatives et locales, ne laissant aux personnes incarcérées que le vote par procuration ou la permission de sortie, rarement accordée et inaccessible à certaines d’entre elles. Cette réforme a été justifiée par le fait que les détenus votaient dans la commune chef-lieu du département ou dans celle de la prison, ce qui, selon le législateur, pouvait influencer certains scrutins locaux. 

    Enfin, pour voter, il est nécessaire de présenter une pièce d’identité conforme à l’état civil. Pour les personnes trans n’ayant pas fait modifier leur prénom ou leur mention de sexe, une procédure souvent longue et éprouvante, cette exigence peut constituer un frein. La loi française prévoit que toute personne peut voter même si ses documents officiels ne reflètent pas son identité de genre, à condition de présenter une pièce d’identité valide. Cependant, la méconnaissance des règles par certains bureaux de vote, les contrôles abusifs ou les refus arbitraires exposent certaines personnes trans à des humiliations. Dans certains bureaux de vote, la lecture obligatoire à voix haute du nom et prénom sur les listes électorales peut entraîner un outing public. Certaines personnes trans préfèrent donc s’abstenir de voter pour éviter d’être exposées. Là encore l’égalité formelle ne garantit pas l’égalité réelle.

    Au-delà de l’accès effectif au vote, les élections municipales ont aussi actualisé le sujet du droit de vote de tous-tes les étranger-ères, pour l’instant limité aux citoyen-nes européen-nes. Promesse électorale de la gauche depuis les années 1980, l’absence de mise en œuvre de cette réforme prive des millions de personnes de droit démocratique dans leur commune. 

  • Affaire Epstein : pourquoi tous les noms y sont ?

    Affaire Epstein : pourquoi tous les noms y sont ?

    La publication par le United States Department of Justice (DOJ) de millions de documents, sous la pression du Congrès américain, a créé une bombe médiatique et politique. Sur les réseaux sociaux, beaucoup se lancent seuls dans la lecture des fichiers tandis que les journalistes commencent leurs enquêtes. Aux États-Unis comme ailleurs, les premiers articles montrent les liens de personnalités politiques et économiques avec Jeffrey Epstein.

    Dans l’effervescence, beaucoup de choses se mélangent. La tentation est grande d’associer tous les noms dans les fichiers à un vaste réseau pédocriminel secret. Elle ne sert qu’un agenda d’extrême-droite : celui qui refuse de voir la banalité des violences sexuelles dans le patriarcat, n’en parle que sous le régime du lointain, cherchant la cause dans l’immoralité supposée des élites, souvent avec une lecture complotiste et antisémites.

    La mise en examen de Jack Lang par le parquet financier doit nous faire réaliser une chose : judiciairement, les conséquences seront beaucoup des affaires de fraude fiscale. Car autant qu’un criminel, Epstein était un riche au service de la bourgeoisie. Si lui et son entourage proche ont été des tortionnaires d’une violence exceptionnelle, la masse de ses relations dit surtout la banalité du silence face aux violences sexistes et sexuelles. Le fait de trouver les noms de tous les riches du monde dans les fichiers nous rappelle surtout que ces derniers se parlent, s’échangent des services, et constituent une classe sociale organisée en vaste réseaux interpersonnels, au sein desquels toutes les amitiés sont intéressées.

    Parmi ces services figurent bien sûr, diverses formes d’échanges économico-sexuels, de travail du sexe plus ou moins explicite, plus ou moins contraint et plus ou moins légal. Ils constituent un spectre, allant de l’invitation de jeunes mannequins et actrices à leurs soirées au trafic de mineurs pour les violer, en passant par l’échange de contacts d’escorts pour les dîners mondains.

    C’est ce continuum, allant de situations légales aux pires formes de violence, qui facilite l’ignorance collective et tacite par toute une classe sociale d’un crime sexuel connu, malgré même la condamnation de son auteur, tant que la société ne l’a pas désigné comme infréquentable. C’est la même chose pour CNEWS qui a fermé les yeux sur Morandini, dans les familles où la parole des victimes d’inceste est ignorée, et dans tous les groupes aux liens soudés. Si la « cancel culture » fait si peur, c’est car les agresseurs savent que ce qui compte n’est pas la justice pénale, à laquelle échappent facilement les riches, mais là reconnaissance sociale de la sanction.

    Dans les boy’s club de classes populaires, on s’échange aussi les téléphones des putes. La particularité de la bourgeoisie, notamment occidentale, c’est la taille de ses réseaux. Les hommes riches ont des moyens qui décuplent l’ampleur de toutes les violences qu’ils commettent.

  • La primaire unitaire : l’unité de qui ?

    La primaire unitaire : l’unité de qui ?

    Les organisateur-ices de la « primaire de la gauche unitaire » pour l’élection présidentielle de 2026 ont confirmé la date à laquelle le scrutin est censé se tenir : le 11 octobre 2026, soit environ 6 mois avant la date probable du premier tour de l’élection présidentielle de 2027 – sauf démission d’Emmanuel Macron.

    Si la primaire aboutit et que le ou la gagnant-e se présente, ce serait donc la troisième fois qu’un-e candidat-e est désigné-e par un tel processus. Yannick Jadot, vainqueur de la primaire ouverte d’EELV de 2022, était arrivé sixième du premier tour avec 4,63%. Benoît Hamon, vainqueur de la première primaire ouverte du Parti socialiste en 2017, était arrivé lui cinquième, avec 6,36 %.

    En tout état de cause, l’histoire récente ne montre donc pas que les électeur-rices plébiscitent particulièrement ce mode de désignation : on observerait sinon une plus grande prime au vainqueur. Au contraire, il y a lieu de se demander si la primaire n’est pas un mode de désignation contreproductif : les organisations politiques, qui construisent normalement des propositions politiques qu’elles soumettent aux électeur-ices, remettent ici le choix de celles-ci entre les mains de votant-es qui sont bien plus aisé-es, blanc-hes et diplômé-es que celleux qui participeront à l’élection.

    Se sont déclaré-es pour l’instant Marine Tondelier, Clémentine Autain, et François Ruffin. La première est la candidate officielle de son parti, les Écologistes, qui l’a désignée en décembre. Clémentine Autain est membre de l’Après, le groupement des ancien-nes de la France insoumise, dont les membres député-es siègent désormais dans le même groupe que Les Ecologistes-EELV à l’Assemblée nationale. Enfin, François Ruffin se voit lui aussi candidat à l’élection présidentielle, avec son parti « Picardie debout ! » renommé tout simplement « Debout ! » (nom tiré des mobilisations « Nuit debout » de 2016, mais peut-être un peu dépassé dix ans plus tard alors que la France est déjà « En marche » depuis 2017…).

    Surtout, le PS ne s’est pas encore prononcé. Olivier Faure soutient la participation du parti à la primaire. Mais le PS est prêt à se déchirer sur la question, et pourrait même ne pas en sortir entier. Quand bien même les socialistes ont permis l’adoption du budget du gouvernement, beaucoup de cadres n’ont pas digéré les alliances avec la France insoumise en 2022 et 2024. Sauf qu’avec Raphaël Glucksman, qui a déjà déclaré être candidat sans passer par la primaire, et Gabriel Attal, qui est maintenant certain de l’être aussi, les propositions libérales ne manquent pas. François Hollande lui-même croit à son retour.

    Au-delà des personnes, à quoi sert donc une proposition politique comme celle de cette primaire, qui, d’avance, s’assume dans le refus de l’héritage macroniste, mais peut-être encore plus dans le rejet de la France insoumise ? Les Écologistes-EELV avaient déjà fini, en 2017, par soutenir la candidature de Benoît Hamon. Mais en s’inscrivant cette fois-ci dans la primaire au risque de n’avoir encore pas de candidature de leur parti à la présidentielle, c’est la première fois qu’iels assument clairement cette place occupée en réalité depuis des années dans le jeu politique. Iels représentent la classe sociale de ceux qui aimeraient que le monde soit un peu plus juste, mais sont effrayés par la rupture institutionnelle et économique. Ou comme nous l’avait si bien montré en 2023 Marine Tondelier, lorsqu’elle avait déposé des fleurs devant les CRS en pleine manifestation : celleux qui disent ne pas aimer le système, mais qui aiment bien sa police.

  • Le masculinisme, une « menace pour la sécurité nationale » ? 

    Le masculinisme, une « menace pour la sécurité nationale » ? 

    Comme chaque début d’année, le Haut Conseil pour l’Egalité (HCE) a publié le Rapport sur l’état des lieux du sexisme en France, ainsi que le Baromètre du sexisme. Si les tendances sur la plupart des indicateurs restent globalement inchangées, le rapport souligne la montée en importance des idées masculinistes. Il établit clairement le lien entre la propagation de ces idées, la montée de l’extrême droite, et l’appui de figures de pouvoir politique et économique masculinistes aux États-Unis et en Europe (Donald Trump, Elon Musk, Charli Kirk, Viktor Orban, Andrew Tate ou encore Eric Zemmour). 

    L’influence des médias et leur perméabilité à ces discours est également pointée en raison des affinités idéologiques et économiques de ceux qui les détiennent. Les influenceurs masculinistes investissent par exemple massivement les réseaux sociaux, qui restent les canaux privilégiés pour diffuser leurs idées ; mais le rapport les identifie aussi à la télévision, à la radio et dans la presse généraliste de large audience. 

    Le HCE alerte sur le danger que représente la diffusion croissante de ces idées, en insistant particulièrement sur le risque d’attentats que des hommes y adhérant pourraient commettre : trois attentats masculinistes ont été déjoués en 2025 en France.

    Tout cela conduit le HCE à décrire la montée en puissance des idées masculinistes comme une « menace à l’ordre public et un enjeu de sécurité nationale » et à désigner un « terrorisme masculiniste ». A cela, les auteurs-ices du rapport avancent une réponse sécuritaire se traduisant notamment par un contrôle accru des réseaux sociaux, l’instauration de limites d’âges et la formations d’unités partenaires chargées d’identifier les contenus potentiellement dangereux. 

    S’il ne fait aucun doute que la montée du masculinisme est réelle et l’une des manifestations de la montée en puissance des extrême droites en Occident; la réponse sécuritaire apportée et le vocabulaire employé posent question. 

    En effet, il est difficile de faire abstraction de l’analogie avec les politiques anti-terrorisme déjà en place depuis les attentats de 2015, et des effets qu’ils ont eu : des mesures coercitives ciblant spécifiquement les personnes musulmanes. En faisant une distinction entre des masculinités dangereuses « radicalisées » et des masculinités « saines », on s’expose à cibler en premier lieu les hommes dont les masculinités sont déjà stigmatisées, en particulier les hommes racisés. 

    Du reste, l’éducation aux médias demeure un enjeu crucial, en gardant en tête et comme cap que le masculinisme ne se nourrit pas seulement de contenus « radicaux », mais de toutes les représentations qui soutiennent une société genrée. C’est précisément là qu’il faut agir, ici et maintenant.

  • La censure des militant-es partout dans le monde

    La censure des militant-es partout dans le monde

    L’annonce a été faite ce samedi 24 janvier, en marge de la « March for Life », la grande manifestation anti-avortement organisée chaque année à Washington qui rassemble toute l’extrême droite religieuse américaine. JD Vance, le vice-président de Trump a confirmé l’expansion de la « global gag rule », la règle du bâillon mondial, redoutée depuis des mois par beaucoup d’activistes.

    La règle du bâillon n’est pas entièrement une nouveauté. Elle existe depuis les années Reagan. Son principe est simple : toute organisation qui reçoit des financements américains est interdite de pratiquer l’avortement, d’en faire la promotion, ni même d’en parler, et ce y compris avec ses propres fonds. 

    Les conséquences sont simples : fermeture de cliniques, interruption de programmes de santé sexuelle et reproductive, et des morts évitables. C’est une politique impérialiste qui s’applique déjà depuis le retour de Trump au pouvoir il y a un an.

    Mais aujourd’hui, l’administration Trump veut aller beaucoup plus loin.

    La règle du bâillon ne concerne plus seulement l’avortement mais est désormais étendue à ce que l’administration américaine qualifie d’idéologie « woke » et aux politiques de DEI : diversité, équité et inclusion.

    Avec cette nouvelle version de la global gag rule, une organisation qui travaille avec des personnes trans, qui documente les violences racistes, qui mène des programmes féministes ou qui intègre une analyse des discriminations dans ses actions pourrait désormais perdre l’intégralité de ses financements américains. Et ce, même si elle mène ces actions avec d’autres financements, ou si c’est la puissance publique qui reçoit ces fonds.

    En janvier 2025, 4 infirmières ont été épinglées au Mozambique pour avoir pratiqué des avortements sur leur temps de travail, parce que leurs salaires étaient en partie payés par le PEPFAR. Pourtant, l’avortement est légal au Mozambique. Pour le système de santé du 5ᵉ pays le plus pauvre du monde, le dilemme est posé : cesser de pratiquer des avortements et continuer à recevoir des fonds, ou perdre les moyens de financer une partie de son système de santé.

    Ce sont des dizaines de milliards de dollars d’aide internationale utilisés comme un moyen de pression politique. C’est une politique impérialiste anti-droits, qui impose un agenda réactionnaire à des pays du Sud global déjà dépendants de l’aide internationale. La règle du bâillon cherche à fragiliser les luttes locales, détruit des organisations communautaires et met directement des vies en danger. 

    La règle du bâillon mondiale nous met face à une urgence : il faut sortir de la dépendance financière du Sud au Nord, que ce soit pour le financement des systèmes de santé ou pour la défense des droits humains. Or cette dépendance est la conséquence du vol des richesses du Sud par le Nord.

    Pour aller plus loin :