Comment on gagne une élection présidentielle ?

, Numéro 31

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Être de gauche, c’est bien souvent penser que la volonté individuelle ne fait pas tout. Que nous sommes déterminé‐es par des structures sociales plus grandes que nous, et que l’histoire n’est pas le fruit du choix de quelques‐un‐es, aussi éclairés ou malfaisants soient‐iels, mais du déroulement, sur le temps long, de rapports sociaux, de l’organisation économique de la société et de la production. Est‐ce que ça veut dire qu’il est inutile d’essayer de changer le cours de l’histoire ? Est‐ce que le résultat de l’élection présidentielle en France ou l’avenir des gouvernements de la planète entière ne dépendent finalement que du cours du baril et du taux de chômage ? Et si tous les médias sont contrôlés par des milliardaires, peut‐on tout de même gagner face à eux ?

Si on s’en tient à cela, s’organiser politiquement ne sert à rien. Les partis politiques sont les produits du moment de l’histoire qu’ils traversent, et y militer ou non ne changera pas le cours de l’histoire. Pourtant, quand on regarde ce qu’a fait Mamdani à New York, ou ce que fait La France insoumise en France, force est de constater : s’ils déjouent les pronostics des sondages, c’est bien que les campagnes électorales, au même titre que d’autres événements historiques, peuvent être des moments de politisation, et par là même des moyens de changer le cours de l’histoire. La stratégie des partis, dans ces moments, compte véritablement, et faire une bonne ou une mauvaise campagne est réellement un facteur clé. Bien sûr, les partis politiques et les cadres qui les dirigent sont eux‐mêmes le produit de l’Histoire, et La France insoumise s’est construite à travers des décennies de tentatives, de recrutement de militants, de choix politiques et de contradictions rencontrées. Mais une partie de ce qui se passera en avril 2027 dépendra des choix du mouvement, de ses cadres, et de l’action des militants insoumis pendant les mois à venir. Alors : comment gagne‐t‐on une élection présidentielle ?

Un des premiers éléments clés, c’est le nombre. La capacité d’une organisation à contacter directement, sans intermédiaire, un grand nombre de ses soutiens est souvent sous‐estimée. Elle peut servir, durant la campagne, à convaincre d’entrer dans les équipes militantes des sympathisant‐es qui ne l’auraient pas fait sans ce petit coup de pouce. Dans la dernière ligne droite, elle permet de remplir les meetings, diffuser les éléments clés du programme et répondre directement aux sujets politiques qui animent les dernières semaines, voire les derniers jours avant le vote. Car faire une campagne, c’est répéter : d’abord dérouler durant des mois une proposition politique, à un cercle restreint de militant‐es et sympathisant‐es qui s’intéressent de près à la politique, qui se chargeront de la relayer. Puis, plus proche de l’élection, reprendre à zéro et tout re‐dérouler, plus rapidement, pour un cercle qui se sera élargi. Même chose la dernière semaine, et même le dernier jour : on reprend tout à zéro, en plus condensé pour un nombre chaque fois plus massif de citoyen‐nes. Évidemment, d’une élection à l’autre, ce calendrier diffère. Mais il faut le garder en tête : lorsqu’on est en campagne depuis des mois, on a tôt fait d’oublier que dans une élection européenne, par exemple, 22 % des électeur‐ices ne commencent à s’informer sur les candidats que dans les 5 derniers jours.

Le fichier des adresses e‑mail et des numéros de téléphone que détient une organisation politique est donc clé. De nombreuses stratégies favorisent le grossissement de celui‐ci : les parrainages citoyens que demandent Jean‐Luc Mélenchon sont ainsi un moyen de nouer un contact direct avec ses soutiens, y compris ceux qui ne militent pas outre mesure. À bientôt 500 000 soutiens, c’est presque 1 électeur‐rice inscrit‑e sur 100 auquel La France insoumise peut écrire directement, sans dépendre des médias ou d’aucune plateforme. De la même manière, pouvoir contacter les 2,6 millions de votants à la primaire du PS en 2011 fut un outil clé pour François Hollande dans son second tour face à Nicolas Sarkozy, là où les 2 millions de celle de 2017 n’ont mystérieusement pas été utilisés lors de la campagne de Benoît Hamon.

Autrefois, cette question du nombre n’était qu’un problème organique, et moins technique. Avant Internet et les télécommunications modernes, c’est ce besoin de faire circuler l’information de haut en bas et de bas en haut auquel répondait la structure pyramidale et de division territoriale des partis politiques, organisés en fédérations, sections, etc. Dans les mouvements contemporains, les mots d’ordre étant directement diffusés aux adhérent‐es, cette structure n’a plus que pour fonction le déploiement de l’action militante. Là‐dessus, les directions des organisations ont encore un pouvoir très relatif : elles peuvent diffuser des instructions, inciter, mais malgré tout, les actions de campagnes des militants et militantes locaux proviennent d’un répertoire ancien, qui se construit et évolue lentement. Ainsi, dans de nombreux endroits et dans de nombreuses organisations, la distribution de tracts au marché reste un incontournable de l’action hebdomadaire du dimanche. D’autres font, tard le soir, le tour des boîtes aux lettres du quartier pour y déposer le tract du moment. La logique : distribuer le plus de tracts possible et toucher des milliers de personnes en une soirée.

De nombreux travaux sociologiques montrent pourtant le peu d’effet sur les électeurs des modes d’action n’engageant pas de dialogue direct entre militants et citoyens. Un mode d’action en particulier est par contre plus efficace que tous les autres : sonner chez les habitant‐es, toquer à leurs portes et engager la discussion, non pas pour proposer un programme tout fait, mais d’abord pour écouter, les laisser partager leurs préoccupations. Depuis quelques élections, de nombreuses organisations semblent l’avoir compris, et tentent ainsi de pousser leurs militant‐es à se concentrer sur ces modes d’action. Il fut au cœur de la victoire de Mamdani à New York, et devrait l’être aussi dans la campagne de LFI. Reste à savoir si les militant‐es s’en saisiront, en dehors des territoires où la pratique est déjà bien installée, et s’iels seront capables de le décliner chez elleux. Car si les campagnes politiques sont des moments d’afflux de nouvelles têtes, le défi de les mettre en mouvement reste immense.

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