Le 17 février est sorti Et la joie de vivre, le livre-témoignage de Gisèle Pélicot. Un récit dans lequel elle raconte son histoire et son vécu du procès des viols de Mazan. Porté par une très importante promotion médiatique, le livre s’est immédiatement hissé en tête des ventes. Si cette publication répond à un mot d’ordre de libération de la parole des victimes, comment expliquer que si les récits de violences prospèrent, les violences, elles, ne décroissent pas ?
Publiciser les violences sexistes et sexuelles, les faire sortir de la sphère privée pour montrer qu’elles sont politiques, est essentiel. Gisèle Pélicot a déclaré vouloir que son histoire serve aux autres, et c’est bien le travail des médias de masse que de marquer la conscience collective. Mais en devenant un objet culturel de masse, le témoignage devient aussi un bien de consommation. La publication commerciale, en choisissant les paroles rendues publiques, produit une hiérarchie où les récits les plus audibles sont les plus susceptibles de rencontrer un succès.
En l’occurence, Gisèle Pélicot incarne selon ses termes, une femme « simple et discrète », qui « n’est pas en colère ». Elle insiste sur le fait qu’elle n’est pas « la bonne victime » qui serait « dépressive, suicidaire » en mettant en avant « la joie de vivre [qui] a toujours été en [elle] ». Cette figure est donc idéale car elle comporte ce qu’il faut d’ordinaire pour que tout le monde puisse s’y identifier, et ce qu’il faut d’extraordinaire situé du côté de la respectabilité pour que son récit soit prisé par l’industrie culturelle et médiatique.
A l’inverse, les récits de Caroline Darian accusant elle aussi son père de l’avoir violée, rencontrent un moindre écho médiatique. Sa colère est présentée par les médias comme un contrepoint à l’attitude de Gisèle Pélicot, voire par Gisèle Pélicot elle-même. Elle ne possède pas de preuve des abus physiques de son père sur sa personne et n’obtiendra donc probablement jamais justice. Elle incarne la question de l’inceste, centrale, et angle mort d’une affaire qui semble mettre tout le monde d’accord.
