« On ne peut pas parler d'autre chose ? » entend‐on souvent à gauche lorsqu'une nouvelle polémique médiatico‐politique éclate autour de la question du voile, et plus globalement de l'habillement des femmes musulmanes en France. Récemment, Jean‐Luc Mélenchon a lui‐même clarifié son changement de position. Lors d'une conférence de presse et à propos de la pénalisation du port du voile dans l'espace public portée par le Rassemblement national, le candidat a déclaré : « Il y avait un temps, je n'étais pas d'accord avec cette histoire de voile, je n'avais pas compris […] mais j'ai rencontré des femmes qui portaient le voile ou des femmes très croyantes et qui ne portaient pas le voile, et des femmes qui n'étaient pas croyantes mais qui disaient : "Chacun fait comme il veut." Et on en a parlé […] et j'ai été convaincu, j'ai changé d'avis. Je me suis dit que j'avais fait une erreur terrible ».
Depuis la marche contre l'islamophobie à Paris en novembre 2019, à laquelle avait participé La France insoumise, l'ajustement du mouvement ne faisait plus de doute. Mais la revendication publique de ce revirement par Jean‐Luc Mélenchon témoigne de plusieurs choses. D'abord, la gauche partisane et blanche française intègre depuis plusieurs années l'islamophobie comme un enjeu politique majeur. C'est le fruit de décennies de travail des mouvements antiracistes, mais aussi d'une évolution démographique : les personnes musulmanes sont de plus en plus françaises, éduquées, et présentes dans le corps électoral. À quelques mois de la présidentielle, Jean‐Luc Mélenchon, fort de 50 ans d'expérience politique dont 30 au PS, a mesuré son risque. Le rapport de force dans la société lui paraît favorable à un revirement contre les lois qui constituent aujourd'hui l'exception islamophobe française, et s'il ne l'est pas encore, il est en passe d'être renversé à la faveur de l'élection présidentielle qui participe en soi à transformer la société par le débat et la confrontation des idées.
En réaction à la polémique lancée par le RN, une tendance a émergé sur les réseaux sociaux et longuement fait parler d'elle : des personnes non musulmanes se sont filmées portant un foulard, promettant de le porter en public si la loi passait, pour défendre la liberté de choix. La tendance a pu agacer par la mise en scène de personnes privilégiées, notamment blanches, et par l'immanquable absence des femmes musulmanes voilées dans ce dispositif. Le moment où ces formes de mobilisations seront dépassées est attendu par les antiracistes, mais pas encore dans la société : nous devons le faire advenir. Mais nous pouvons rester confiant‐es que de tels processus permettent aussi de faire entrer en action des personnes, de les convaincre, et de mettre à l'agenda politique la lutte contre les lois islamophobes.
Ces dernières années, la lutte contre l'islamophobie est devenue un sujet d'apparence consensuelle dans le féminisme majoritaire français : les femmes devraient pouvoir se vêtir comme elles le souhaitent. Si la contestation de la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires à l'école reste taboue dans la gauche blanche française dont le féminisme blanc, il n'en reste pas moins que les femmes blanches notamment manifestent de nouvelles solidarités qu'il faut faire fructifier. Cette solidarité est rendue possible par une crise du patriarcat qui confronte le groupe des femmes, même blanches, à ses propres contradictions. Mais elle est aussi la preuve que nous ne pouvons pas nous passer de féminisme dans le combat antiraciste, au moins par intérêt stratégique.
