Catégorie : dossier

  • L’impôt conjugalisé : la taxe rose de l’Etat 

    L’impôt conjugalisé : la taxe rose de l’Etat 

    Le 1er septembre 2025, une réforme fiscale passée presque inaperçue est entrée en vigueur : le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu est désormais individualisé par défaut. Concrètement, sauf si le couple demande de conserver un taux commun, chaque conjoint ou partenaire voit sa part de prélèvement à la source, donc l’impôt directement indexé sur le salaire, adapté en fonction de ses revenus. Les couples mariés ou pacsés pouvaient déjà recourir au prélèvement individualisé, mais la demande était peu effectuée. Jusqu’à aujourd’hui, c’est un taux commun (appelé “taux personnalisé”) qui s’applique par défaut. En inversant cette logique, la réforme répond à un enjeu social majeur et favorise l’indépendance économique des femmes. Toutefois, l’individualisation du prélèvement à la source ne remet pas encore en cause le pilier de la fiscalité française qui continue de produire des inégalités sexistes : la conjugalisation de l’impôt.

    En France, on pratique ce qu’on appelle la « conjugalisation de l’impôt ». C’est-à-dire qu’une fois mariés ou pacsés, les couples doivent faire une déclaration commune de leurs revenus à l’Etat. Si ce système peut conduire à une diminution du taux d’imposition global des couples, il augmente dans le même temps le taux d’imposition des personnes aux plus faibles revenus dans le couple, qui sont le plus souvent des femmes. L’Insee indiquait en 2019 que pour les ménages concernés, les premiers apporteurs de ressources voyaient leur taux marginal diminuer de 13 points, tandis que les seconds voyaient leur taux d’imposition augmenter de 5,9 points en moyenne. Ainsi, dans la majorité des cas où ce sont elles qui gagnent moins que leur conjoint, les femmes voient leur revenu davantage taxé qu’il ne le serait en l’absence de la conjugalisation de l’impôt. Dans cette situation, il est donc aussi avantageux pour un couple que le second apporteur de revenu n’occupe qu’un emploi à temps partiel, plutôt qu’un temps plein où le salaire supérieur perçu serait davantage taxé. Le quotient conjugal inciterait donc certaines femmes à ne choisir qu’un emploi à temps partiel, pour s’occuper des enfants par exemple. De plus, ce quotient conjugal n’étant pas limité, plus un conjoint est riche, plus il bénéficiera d’une baisse d’impôt importante. En somme, la conjugalisation profite d’autant plus aux couples avec les plus hauts niveaux de vie, et représente une baisse de 11,7% de l’impôt des foyers les 5% les plus riches (Insee, 2019).

    Au-delà des inégalités produites, ce système d’imposition conjointe repose sur une vision patriarcale du foyer, où les femmes demeurent sous la tutelle économique de leur mari. Issu de l’après-guerre, dans une période où les politiques natalistes battaient leur plein pour rehausser la courbe démographique, le système fiscal français a été pensé pour favoriser les couples où un seul des conjoints, en général l’homme, occupe un emploi et perçoit un revenu. Ces politiques publiques structurées autour de la famille nucléaire ne sont pas sans conséquences sur les émancipations individuelles. Des choix avantageux pour le couple peuvent s’avérer coûteux suite à une séparation. Les sociologues Céline Bessière et Sibylle Gollac, autrices de l’ouvrage Le genre et le capital paru en 2020, montrent par exemple que les interruptions d’activité pour s’occuper des enfants ont des conséquences à très long terme pour les carrières des mères. La conjugalisation de l’impôt et des aides sociales participe à rendre de nombreuses femmes dépendantes du revenu de leur mari, ce qui peut s’avérer d’autant plus problématique en cas de violences conjugales. En 2023, la déconjugalisation de l’allocation adulte handicapée (AAH) a constitué un premier pas vers l’autonomie financière des femmes, mais d’autres aides sociales comme le RSA ou les APL, restent soumis à ce système, en incluant en plus le concubinage libre (sans mariage ou pacs). Dans leur ouvrage, Céline Bessière et Sibylle Gollac s’intéressent au cas de l’allocation du soutien familial (ASF) versée aux parents seuls en cas de pension alimentaire insuffisante ou non versée par l’autre parent. Les bénéficiaires de cette prestation sociale, qui sont des mères dans l’écrasante majorité des cas, ne peuvent toutefois plus la percevoir dès lors qu’elles se remettent en couple. Les sociologues montrent que certaines mères célibataires peuvent être contraintes de choisir entre des aides sociales et une vie de couple. 

    En dépit de la sécurité financière des femmes, la conjugalisation des aides sociales constitue pour certains décideurs politiques un levier d’économies. Le sénateur centriste Vincent Delahaye proposait en juillet dernier de conjugaliser le calcul de plafond de ressources conditionnant l’accès à l’aide médicale d’Etat (AME). Ainsi, l’accès aux soins des femmes en situation irrégulière aurait été dépendant des revenus de leur mari. Régulièrement remise à l’actualité, cette proposition s’inscrit dans une longue liste d’attaques contre l’AME, tantôt menacée d’être supprimée, tantôt restreinte ou plus contrôlée. Les femmes bénéficiaires ne peuvent occuper que des emplois informels et précaires ou dépendre des revenus de partenaires. De fait, dire que le système fiscal est sexiste simplement car il décourage le travail productif des femmes, occulte les rapports de classe et de race qui se jouent ici. Comme l’a démontré la sociologue Sara R. Farris, les programmes d’intégration européenne à destination des immigrés ont été conçus pour les orienter vers le marché du service à la personne, en manque de main d’œuvre. L’idée de l’émancipation des femmes par le travail est régulièrement mobilisée pour justifier la relégation des femmes pauvres ou migrantes dans des métiers du care, sous-payés, difficiles, et désertés par les femmes plus privilégiées. Toutefois, au-delà du travail en soi, percevoir un revenu indépendant et suffisant, et cela sans subir des conditions de travail indignes, sont des éléments nécessaires à l’émancipation. Alors que les foyers les plus riches peuvent bénéficier d’une réduction d’impôt en embauchant du personnel de service à domicile, le système fiscal actuel « appuie » une division du travail genrée mais également racialisée, par laquelle les femmes sont dépendantes des hommes, et où les tâches domestiques sont assurées par des femmes racisées. 

  • Prison : le féminisme s’arrête au parloir

    Prison : le féminisme s’arrête au parloir

    Fin avril 2025, la loi visant à « sortir la France du piège du narcotrafic » a été définitivement adoptée. Cette proposition s’inscrit dans une surenchère répressive menée par le camp présidentiel et les partis de droite. En partie dénoncé par les associations de protection des droits humains, le féminisme majoritaire, encore discret sur les questions d’anticarcéralisme, est resté plus en retrait sur le sujet. Pourtant, étant profondément structuré par les rapports sociaux de domination, notamment classistes et racistes, le système carcéral n’échappe pas non plus aux logiques patriarcales. Derrière les murs des prisons, les femmes subissent une invisibilisation systémique : marginalisées numériquement, elles sont ignorées dans les politiques pénitentiaires, et abandonnées par les dispositifs d’accompagnement. 

    Au sujet des femmes en prison, les chercheur-euses parlent d’une « double peine », et à raison. En France, elles représentent environ 3,5% des détenu-es, et sont souvent incarcérées loin de leur lieu de vie et de leurs proches. À l’isolement s’ajoute la précarité et un mauvais accès au soin. Les produits hygiéniques restent insuffisants, si bien que des détenu-es ont témoigné en 2019 au Nouvel Obs, avoir fabriqué des cups avec des bouteilles en plastique. Le fonctionnement carcéral pénalise encore davantage les personnes trans, en particulier les femmes. L’administration pénitentiaire ne permet souvent pas aux femmes trans d’accéder aux quartiers féminins et les contraint à l’incarcération dans les quartiers masculins, à l’isolement, dans des conditions indignes, sans possibilité de travailler ou d’avoir un revenu. Du fait des manques de structure et de la priorité donnée aux hommes, les femmes bénéficient d’un moindre accès aux activités, aux formations, aux soins, et aux structures d’aménagements de peine. Les rapports annuels successifs de l’Observatoire national des prisons (OIP), une association chargée d’informer sur les conditions de détention en France, soulignent que, de ce fait, les femmes risquent davantage de subir une « sortie sèche », c’est-à-dire sans un aménagement de peine préalable. Cette situation favorise largement les risques de se trouver sans emploi et sans logement. 

    Majoritairement condamnées pour des faits de petite délinquance, la population féminine en prison est, comme chez les homme, également marquée par une forte proportion de personnes racisées et pauvres. Par exemple, l’OIP notait en 2023 un grand nombre de femmes souvent originaires de Guyane ou d’Amérique du sud, engagées comme « mules » pour transporter de la drogue d’un pays à un autre. Pour de nombreuses femmes pauvres, le commerce informel reste un des seuls moyens pour tenter d’échapper à sa classe sociale. Malgré les nombreuses réformes pour « améliorer » les conditions carcérales, le système pénal perpétue toujours des formes de violences structurelles, condamnant à l’enfermement et à l’exclusion les plus précaires d’entre nous. Comme l’a documenté Angela Davis, féministe et engagée pour l’abolition du système pénal, aux Etats-Unis, les femmes blanches jugées déviantes ont historiquement davantage été prises en charge par les autorités psychiatriques, tandis que les femmes noires étaient incarcérées avec les hommes. Lorsque les prisons sont devenues genrées, les premières accueillant des femmes blanches et racisées fonctionnaient comme des centres de rééducation, pour renouer avec les normes féminines. Dès lors, les femmes blanches devaient devenir de bonnes épouses, et les femmes noires et autochtones, de bonnes domestiques. Selon Lucia Zedner, juriste britannique, cette rééducation justifiait un allongement de peines, également motivée par une politique eugéniste. Il s’agissait d’isoler ces femmes du circuit social afin de les empêcher physiquement d’avoir des enfants. L’enfermement des corps facilite des pratiques natalistes et racistes qui sont encore d’actualité. Par exemple, en 2020, Amnesty International signalait leur inquiétude après avoir reçu des signalements depuis une prison en Géorgie, faisant état d’hystérectomies pratiquées sur des détenues migrantes. 

    D’un bout à l’autre de la chaîne pénale, du contrôle policier, à la prison, et jusqu’à la sortie, les femmes les plus marginalisées sont davantage exposées aux violences carcérales et sexuelles. Plus encore que pour les hommes, la population féminine entrant en prison se caractérise par des parcours de désaffiliation sociale, marquée par la précarité, la consommation de drogues, et les violences sexuelles. L’ensemble des travaux sociologiques auprès de femmes détenues, comme ceux menés par la sociologue Natacha Chetcuti-Osorovitz, mettent en lumière la manière dont une large part des femmes détenues sont aussi des victimes de violences masculines qui, déjà précaires, n’ont pas eu accès à l’aide nécessaire. En effet, toutes les femmes ne peuvent pas compter sur la police et la justice et celles qui sont criminalisées du fait de leur situation administrative ou leur travail (femmes migrantes, travailleuses du sexe) prennent davantage de risque en allant au commissariat qu’en restant dans le silence. 

    Pour finir, bien que certain-es défendent que les femmes seraient moins sévèrement jugées et condamnées que les hommes, les préjugés sexistes ne profitent pas aux femmes face au système pénal. Si elles sont minoritaires en prison, les femmes restent majoritaires au parloir. Gwenola Ricordeau, qui s’est intéressée aux familles des détenus, souligne bien cette charge mentale, financière et administrative qui repose sur les femmes de l’entourage du détenu. A contrario, les femmes détenues reçoivent moins de visites, parfois à cause de la distance, mais également à cause du désengagement de leur entourage masculin, et notamment de leurs conjoints. Ainsi, alors que la lutte contre les violence sexistes et sexuelles s’est structurée depuis plus d’une décennie autour du système pénal, la prison n’est pas seulement un sujet à questionner sur sa capacité réelle à produire de la justice, mais aussi pour ce qu’elle fait directement aux femmes les plus précaires.

  • L’extrême-droite prépare sa rentrée

    La condamnation par le tribunal correctionnel de Paris, le 31 mars dernier, de Marine le Pen à cinq ans d’inéligibilité immédiate a rebattu les cartes des échéances électorales à venir en France. Mais plus que n’importe quel autre camp politique, elle a mis en ébullition l’extrême-droite. Le 8 septembre prochain, la cour d’appel de Paris devrait fixer le calendrier du recours de la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationalee : on connaîtra alors la date à laquelle la peine d’inéligibilité sera confirmée ou non, probablement à l’été 2026. Dans tous les cas, les élections municipales prévues en mars prochains  (voir actu 1), vont être utilisées par les uns et les autres pour préparer la suite.

    Que se dira-t-il à l’université d’été du RN, qui se tiendra du 12 au 14 septembre prochain ? Ce type d’événement central pour les partis de gauche, où se forment et se rencontrent des milliers de leurs militant-es durant plusieurs jours, rassemble souvent moins de monde à droite et à l’extrême-droite. À cette date, la question du vote de la censure sur le budget à venir en octobre sera de plus en plus pressante. Celle des municipales ne sera cependant pas laissée de côté.

    Comme beaucoup d’élections intermédiaires, ces dernières peuvent être un piège pour certaines formations politiques, particulièrement celles qui sont d’abord des machines à gagner la présidentielle. Le RN en est une : même aux législatives de 2024, il avait éprouvé de lourdes difficultés à investir les centaines de candidat-es nécessaires pour espérer une majorité relative à l’Assemblée nationale, qu’il n’a heureusement pas obtenu. Il en éprouvera au moins autant à être présent dans le plus grand nombre possible des près de 35 000 communes françaises, particulièrement maintenant que toutes les communes nécessitent de présenter des listes.

    À l’extérieur du RN, d’autres à l’extrême-droite comptent bien tirer leur épingle du jeu de cette situation, et préparent cette rentrée depuis déjà plusieurs mois. Le milliardaire Pierre-Edouard Stérin finance depuis janvier 2024 l’institut Politicae, qui se donne pour mission d’outiller les futur-es élu⋅es locaux et leur permettre de gagner des mairies, si possible pour le RN. L’un de ses animateurs, Raphaël Cognet, a déjà été épinglé par Mediapart en décembre 2024 pour ses arrangements financiers. Celui-ci a pioché 18 300 euros dans le budget de sa mairie pour financer une formation au contenu flou, justement effectuée par Philippe de Gestas, l’homme qui l’a mis en contact quelques mois plus tôt avec Pierre-Edouard Stérin, lui permettant de financer l’institut.

    Il reste difficile de mesurer le potentiel d’influence réel de ce type d’organisations sur les élections municipales. Quel intérêt ont les futur-es candidat-es à travailler avec Politicae ? Ce sont les partis politiques qui conservent le pouvoir d’investiture. Se présenter à des élections demande des connaissances techniques et des moyens financiers, même modestes : l’impression des affiches officielles ou des bulletins de votes sont généralement à la charge des candidats, et seuls les partis politiques dûment enregistrés comme tels peuvent légalement co-financer ces opérations. Ils conservent ainsi un lien privilégié avec beaucoup des candidat-es investi-es, notamment les primos-candidats-es, en étant les seuls à apporter un soutien matériel, et pas seulement un accompagnement théorique.

    Que Politicae aide ou non Pierre Edouard-Stérin à atteindre ses objectifs, il finance aussi cette structure indépendante des partis car sa vision pour l’avenir de la droite n’est pas exactement celle de Marine Le Pen. Comme l’autre milliardaire d’extrême-droite Vincent Bolloré, il défend une orientation qui, si elle partage avec le RN son racisme, met au centre le catholicisme, est bien plus vocale sur les attaques aux droits des femmes que le RN, et n’a pas honte de son libéralisme économique, notamment sur la question des retraites, là où le RN entretient volontairement le flou.

    Mais surtout, les deux milliardaires font campagne pour une union des droites de LR au RN, qui n’a jamais été le souhait de Marine Le Pen. En juin dernier, Périclès, de Stérin, et le JDD, de Bolloré, co-organisaient « le sommet des libertés ». On pouvait y voir Éric Ciotti, de l’Union des droites pour la République, parti créé en 2024 dans le cadre de l’alliance aux législatives de l’ancien LR avec le RN, Marion Méréchal-Le Pen et son petit parti Identité-Libertés, Sarah Knafo de Reconquête… soit tout-es celleux qui veulent prendre sa place, celle qui sera à prendre si la présidentielle a lieu alors que Marine Le Pen est inéligible. Jordan Bardella était lui-même présent, le même Bardella que le think-tank de Stérin a fait tester dans un sondage pour la présidentielle, comme pour mieux semer la division au RN, et pousser l’alliance autour de LR, et de Retailleau, que la presse dit être le préféré de Stérin.

    Des personnalités comme Stérin ou Bolloré visent autant à renforcer leur influence au sein de l’extrême-droite qu’à la soutenir directement. Mais ils sont en retour aussi utilisés par des acteurs politiques qui ont leurs propres agendas. Beaucoup moins incertain que leurs manœuvres tactiques, c’est leur poids médiatique qui participe d’un mouvement général de normalisation des idées de l’extrême-droite, qui marque durablement la société. En particulier, 20 ans d’extrême-droite entre 15 et 30% et de dédiabolisation ont permis l’existence d’une génération d’étudiant-es de grandes écoles, et de hauts fonctionnaires acquise à sa cause, pas seulement de manière opportuniste, mais fondamentalement idéologique. Dans les rapports des administrations, des agences de l’État, les chiffres produits par les fonctionnaires dans les ministères, il est de moins en moins rare de trouver tels quels des éléments de langage de l’extrême-droite. Là où la tradition technocratique est habituellement un frein aux grands virages idéologiques dans les politiques publiques, et applique les directives des gouvernements en se gardant d’intégrer trop franchement les discours prononcés dans les médias dans son propre vocabulaire, elle en devient parfois le moteur. Que le RN prenne ou non le pouvoir parlementaire, l’État lui appartient déjà un peu.

  • SOPK : flou médical et business bien-être

    Le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) touche entre 6 et 13 % des femmes en âge de procréer. Pourtant, il reste largement méconnu, mal pris en charge, et souvent relégué à des préoccupations esthétiques ou reproductives. Sur ce terrain médical déserté, prospèrent promesses creuses, business lucratifs et pseudo-médecines.

    Plusieurs signes cliniques peuvent amener à soupçonner un syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) : des règles douloureuses, l’absence de règles, des difficultés à concevoir, une pilosité qu’on trouve trop importante, de l’acné, des difficultés à prendre ou à perdre du poids, une résistance à l’insuline… Depuis 2003, les critères dits de Rotterdam encadrent le diagnostic du syndrome. Il s’agit de l’« oligo-anovulation » (des règles absentes ou irrégulières), des « ovaires polykystiques » visibles à l’échographie (un volume ovarien augmenté ou la présence de 12 follicules ou plus) et des taux d’androgènes supérieurs à ceux observés chez les individus de même sexe et âge (les médecins parlent encore d’« hyperandrogénie »). Pour être diagnostiqué-e, il faut en cumuler au moins deux sur trois, ce qui, du fait de la variabilité des symptômes, arrive parfois plusieurs années après avoir soupçonné la maladie. Mais les causes du SOPK restent peu comprises et sembleraient multifactorielles. Il n’existe à ce jour pas de traitement qui permettrait de guérir de la maladie.

    Il y a quelque chose d’épuisant à porter un corps qui échappe à la norme sociale et médicale. Plusieurs études démontrent que les diagnostics de SOPK sont majoritairement établis dans la vingtaine, possiblement après plusieurs années d’errance médicale, alors que les symptômes peuvent apparaître dès l’adolescence. A ces derniers, l’entourage et le corps médical répondent souvent par un manque de reconnaissance, voire une stigmatisation liée au poids, à la pilosité ou à la fertilité. La dépression et les troubles du comportement alimentaire sont ainsi des comorbidités communes du SOPK.

    Le vécu des personnes vivant avec un SOPK peut présenter des similitudes avec celui des personnes intersexes. Elles sont confrontées à des variations hormonales, des interventions médicales visant à « normaliser » leur corps, mais aussi à de la stigmatisation et des violences médicales. Et lorsqu’on sait que 6 à 13% des femmes en âge de procréer seraient atteintes du syndrome, on peut s’interroger sur la pertinence des taux hormonaux considérés comme normaux et sur les effets politiques de leur naturalisation dans les pratiques médicales. Le SOPK, comme d’autres variations hormonales, met aussi en lumière le rôle de la médecine dans la définition de frontières biologiques de sexe – et dans leur régulation concrète sur nos corps. Pour certaines personnes vivant avec le syndrome, cette compréhension de la maladie comme une condition intersexe peut être une clé de lecture utile des trajectoires individuelles et collectives.  

    Il reste qu’en dehors de la régulation de leurs taux hormonaux, les personnes atteintes se heurtent souvent à une absence de réponse médicale satisfaisante. C’est ce que beaucoup d’entrepreneuses, pour la plupart vivant avec un SOPK, ont aussi compris. Surfant sur le flou entre entraide de personnes concernées et business bien-être, des entreprises proposent ainsi, pour 20 à 60€ la cure mensuelle, des compléments alimentaires censés lutter contre la chute de cheveux, avoir une peau plus nette, booster sa fertilité ou encore être de meilleure humeur. Dans leurs produits phares, le myo-inositol – une molécule naturellement présente dans le corps humain – est présenté comme « l’allié des femmes SOPK ». Bien qu’il s’agisse de la molécule la plus étudiée dans le traitement des symptômes du SOPK, les données existantes sont encore de faible qualité méthodologique et le bénéfice-risque de son utilisation par exemple pour la fertilité est très incertain.
    Pour étoffer leur offre, ces entreprises n’hésitent pas à produire du contenu tout aussi scientifiquement douteux : bilans complets par questionnaire, recommandations de régimes à adopter, guides basés sur des « approches naturelles », sophrologie, acupuncture… Bref, l’offre commerciale a fleuri sur le vide médical, et propose surtout des solutions pour être moins grosse, moins poilue, avoir moins d’acné et plus de cheveux. Sur Instagram, les principales entreprises concernées, Sova et Imane Harmonie, cumulent près de 170 000 followers. Le secteur associatif n’y échappe pas, puisque parmi les principales associations de malades, certaines proposent des formations payantes, incluant des sessions pour favoriser sa fertilité au naturel, ou encore sur l’ostéopathie et la sophrologie pour le SOPK. 

    La multiplication des approches dites naturelles et des pseudo sciences est une constante de l’économie de la santé des femmes, a fortiori dans des domaines où la recherche médicale est peu avancée. Pour le SOPK, c’est aussi le rassemblement sous un diagnostic à trois critères d’un ensemble de symptômes dont la nature, la cause et l’évolution varie fortement d’un individu à l’autre, qui favorise le développement d’approches holistiques (qui prennent en compte l’individu dans sa globalité plutôt que de se concentrer sur les symptômes). Si ces dernières peuvent apporter un soulagement temporaire ou une meilleure compréhension de la maladie aux personnes touchées, elles ne permettent pas l’autonomisation des personnes, car ce sont avant tout des démarches lucratives. Les contours du diagnostic impliquent aussi de trouver des solutions pour s’organiser entre personnes présentant des problématiques et des aspirations différentes : arrêter des règles douloureuses et/ou avoir des règles plus régulières et/ou réussir à concevoir et/ou réduire sa pilosité et/ou son poids… Pour une maladie sous-diagnostiquée et qui pourrait concerner 1 femme sur 10, on pourrait penser que le meilleur moyen d’améliorer la prise en charge des personnes SOPK resterait d’améliorer l’accès à la santé des femmes, dans un système médical qui a été pensé sans nous.

  • Des bombes pour la liberté : l’héritage américain de la guerre préventive

    Pour qui a vécu l’invasion de l’Irak en 2003 par les Etats-Unis, les dernières semaines ont pu raviver de mauvais souvenirs. La « guerre des douze jours » selon les termes choisis par Donald Trump, en référence à la durée qui sépare les premiers bombardements israéliens en Iran du cessez-le-feu approuvé le 24 juin, doit surtout sa brièveté à la supériorité militaire écrasante des agresseurs. Et si la guerre d’Irak a duré plusieurs années, il n’a fallu que 40 jours après l’invasion pour que George W. Bush déclare l’achèvement des combats conventionnels, et donc la défaite de l’armée irakienne. Entre les deux événements, la grammaire de la guerre « préventive », le brouillard de la désinformation et la promesse d’un Orient libéré par les bombes n’ont pas changé, quels que soient les ennemis du jour.

    En 2003, les États-Unis interviennent au Conseil de sécurité des Nations Unies. C’est le 5 février que Colin Powell, alors secrétaire d’État des États-Unis, s’y présente. Dans ses mains, une fiole désormais célèbre, qui contiendrait l’une des preuves de l’utilisation d’armes chimiques par Saddam Hussein, le président de l’Irak depuis 1979. Si la répression par le dictateur est une réalité sanglante dans le pays, il est désormais avéré que les preuves mises en avant par les États-Unis étaient fondées sur des informations fausses ou exagérées. Le rapport Duelfer d’octobre 2004 a révélé que le régime de Saddam Hussein ne possédait pas d’armes de destruction massive et n’en avait pas fabriqué depuis 1991, ni ne disposait de la capacité d’en produire. Ces allégations permettent néanmoins l’intervention au sol de la coalition menée par les États-Unis. L’invasion débute le 20 mars 2003 et les forces américaines ne se retirent du pays qu’en décembre 2011. Saddam Hussein est arrêté dans la nuit du 13 au 14 décembre 2003, et pendu le 30 décembre 2006 au matin.

    Cette guerre est l’une des rares fondées explicitement sur une logique « préventive », dans l’objectif revendiqué de parer à la menace des armes de destruction massive.

    Mi-juin 2025, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sous l’égide de l’ONU condamne l’Iran pour non-respect de ses obligations en matière nucléaire. L’Iran avait notamment annoncé la construction d’un nouveau site d’enrichissement. Si l’Iran nie toujours vouloir se doter de l’arme nucléaire, affirmant que son programme reste civil, cette situation constituerait une menace selon les États-Unis qui ont entamé depuis avril un processus de négociation avec la République islamique sur le nucléaire et l’assouplissement des sanctions économiques. Pour eux, l’enjeu est d’empêcher le pays de développer l’arme nucléaire, qui menacerait l’équilibre de la région et la survie d’Israël. L’Etat hébreu, qui considère toute capacité nucléaire iranienne comme une menace existentielle, n’est pourtant ni signataire du traité de non-prolifération ni soumis aux inspections de l’AIEA. L’attaque des sites nucléaires iraniens par les États-Unis dans la nuit du 21 au 22 juin 2025 répond au même schéma de guerre préventive. Pourtant, en mars dernier, la directrice nationale du renseignement américain reconnaissait elle-même que les agences ne croyaient pas à une relance du programme nucléaire militaire iranien, officiellement gelé depuis 2003, selon l’AIEA.


    La notion de « guerre contre le terrorisme » a été introduite par l’administration George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001. Elle permet alors de justifier des interventions au sol en Afghanistan, et de dissoudre la notion d’ennemi dans un mode d’action plutôt qu’un acteur ou un État. Et de fait, aucune définition légale du « terrorisme » n’a jamais été arrêtée au niveau international. Le terme permet aussi confortablement pour les Etats-Unis et leur allié Israël, de désigner : Al-Qaida, le Hamas, le Hezbollah, Saddam Hussein, les cadres de la République islamique d’Iran… indépendamment de leurs différences idéologiques, religieuses ou stratégiques. Une recette pour tous usages et toute période. Ce mois-ci encore, Benjamin Netanyahou affirmait que « l’Iran est le régime terroriste le plus puissant du monde ». Donald Trump, de son côté, ne reprend plus cette terminologie depuis son précedent mandat, lui préférant celle d’ « État sponsor du terrorisme ». 

    En 2003, George W. Bush revendiquait fièrement la nécessité de faire tomber le régime de Saddam Hussein et d’instaurer un nouveau gouvernement. Cet objectif est atteint un mois après le début de l’agression américaine. Si à l’heure où nous écrivons ces lignes la perspective d’une intervention américaine en Iran ne semble pas d’actualité, Trump a déjà désavoué le régime. Il déclarait ce mois-ci : « Le peuple iranien mérite de vivre en paix, libéré du terrorisme que son régime leur a imposé ainsi qu’au monde. Nous serons aux côtés du peuple iranien pour un avenir meilleur. Un changement de régime est inévitable pour que la paix règne. » Des éléments de langage déjà partagés par Israël, Netanyahou affirmant en avril que « le régime iranien n’est pas un gouvernement normal. C’est une dictature qui soutient le terrorisme et menace le monde entier avec ses ambitions nucléaires. Le temps est venu pour le peuple iranien de prendre son destin en main, et le monde doit les soutenir dans leur quête de liberté. »

    On pourrait croire que cela crée une contradiction pour les progressistes. Dans les manifestations contre les bombardements israéliens et états-uniens, en France, des féministes iraniennes, kurdes et afghanes ont rappelé des décennies de luttes et dénoncé la présence de soutiens au régime iranien dans les cortèges. Elles ont parfois été violemment prises à partie. À gauche, certains voudraient encore et toujours que le soutien aux peuples et aux femmes constitue une trahison en contexte de guerre. Et à droite et à l’extrême droite, bien sûr, le mouvement Femme, vie liberté n’a de cesse d’être instrumentalisé pour nourrir l’islamophobie française.

    Certaines choses ne changent pas : depuis des décennies, l’interventionnisme armé des Etats-Unis et les bombardements israéliens ont pu faire tomber les dictateurs, mais jamais libérer les peuples. D’autres choses changent néanmoins, et la promesse électorale de Donald Trump d’arrêter les opérations extérieures états-uniennes n’est pas anecdotique. Elle est le témoin d’un modèle politique impopulaire y compris dans les pays impérialistes, et dès lors qu’il s’agit de guerres, déjà à bout de souffle.

  • Procès le Scouarnec : la réponse pénale encore dans l’impasse

    Au terme de trois mois de procès concernant l’affaire Joël Le Scouarnec, le verdict est tombé : 20 ans de prison, la peine maximale prévue par la loi, assortie d’une période de sûreté aux deux tiers. Le médecin, condamné pour des faits de viols et d’agressions sexuelles sur au moins 299 patient-es, a annoncé qu’il ne ferait pas appel. Cependant, la rétention de sûreté, qui permet qu’un détenu, après avoir effectué sa peine, puisse être placé en centre médico-judiciaire, n’a pas été retenue par les magistrats. Ce choix a déçu un certain nombre de parties civiles.

    Joël le Scouarnec est un chirurgien reconnu auteur de viols et d’agressions sexuelles sur plusieurs centaines de victimes, pour la plupart commis sous anesthésie générale, sur des enfants dont la moyenne d’âge est de 11 ans. Il a également reconnu avoir violé sa nièce pendant des années, mais les faits sont aujourd’hui prescrits : la période pénale retenue s’étend de 1989 à 2014. Condamné en 2005 pour détention d’images pédopornographiques, il avait été brièvement reçu par l’Ordre des médecins en 2006, à la suite du signalement d’un confrère. À l’issue d’un simple entretien de 40 minutes, au cours duquel il se justifie en évoquant des « problèmes conjugaux », seize médecins avaient conclu à l’unanimité qu’il n’y avait ni entorse à la déontologie, ni danger pour les patient-es.

    Le premier jour du procès Le Scouarnec, 30 autres médecins ont manifesté devant le tribunal de Vannes munis d’une banderole « Médecins agresseurs, violeurs : Ordre des médecins complice » pour dénoncer « l’omerta » dans le milieu médical. Tout au long du procès, médecins et responsables d’établissements ou d’organismes de santé ont défilé à la barre. Tous ont nié leur responsabilité, malgré les multiples alertes reçues. Comme le souligne le tribunal, Le Scouarnec lui-même écrivait dans son journal qu’il s’était senti « intouchable » après avoir été blanchi par l’hôpital et l’Ordre des médecins. Une enquête pour non-dénonciation de crimes et délits est toujours en cours.

    Cette décision, bien qu’ayant suscité moins de médiatisation que l’affaire Pélicot, intervient après plusieurs années où les questions des violences sexuelles faites aux enfants et particulièrement celles de l’inceste gagnent en visibilité dans l’actualité et les médias. Et aux lendemains des condamnations, ces deux affaires interrogent toujours : dans quelles conditions des hommes comme Joël le Scouarnec ou Dominique Pélicot ont-ils pu sévir durant de longues années, sans rencontrer d’obstacles majeurs ? Ce que révèlent ces affaires, c’est bien la complicité de leurs environnements et le mépris de la société pour leurs victimes. Pas tant une défaillance de la justice qu’un ensemble d’individus et d’organisations, dans leur grande majorité masculines, qui savent et laissent faire. 

    Les membres du collectif de victimes formé autour du procès de Joël Le Scouarnec rapportent n’avoir bénéficié d’aucun accompagnement réel après avoir été informé-es de ce qu’iels avaient subi — en particulier celles et ceux dont les viols ont été commis sous anesthésie, et qui n’en avaient aucun souvenir conscient. Une réalité qui contredit les déclarations du Garde des Sceaux, selon lesquelles un suivi systématique aurait été assuré. Au-delà des carences de la prise en charge des victimes, le collectif dénonce aussi dans un communiqué publié le 15 mai dernier le silence qui entoure l’affaire et l’inaction qui “fabrique les victimes de demain”. Quelques mois après le procès Pélicot, le plus faible intérêt médiatique pour une affaire dans laquelle des centaines de personnes sont victimes, et non plus une seule, peut en effet surprendre. Si la société commence à accepter de regarder en face que les violeurs sont des « hommes ordinaires », lui est-il encore plus difficile d’admettre qu’on laisse tout autant faire des violeurs « extraordinaires », qui comme Le Scouarnec ont pu agir pendant des années sans que rien ne se passe ? Les victimes regrettent enfin une impunité qui perdure et une inaction du monde médical, notamment des anciens collègues du chirurgien. Le 1er juillet prochain, les représentant-es du collectif seront auditionné-es par les commissions des Lois et des Affaires sociales de l’Assemblée nationale.

    Sur le terrain, très peu de moyens sont déployés dans les hôpitaux pour que les patient-es, et a fortiori les enfants, puissent s’exprimer en cas d’agression. Au-delà d’une plainte pénale, il reste possible d’écrire aux directeurs d’hôpitaux, à l’Agence Régionale de Santé, ou même directement à l’Ordre dont dépend le professionnel question. Cependant, le corporatisme, la méfiance des patient-es, les frais pour engager un-e avocat-e et la lenteur des procédures n’incitent que peu à la prise de parole. En parallèle de ce procès, une autre affaire suscite l’attention : un gynécologue de 74 ans, aujourd’hui retraité, dans le Val-d’Oise est accusé par 92 femmes de faits de viols entre 2003 et 2015 ; son procès est renvoyé à 2026. Cette nouvelle affaire met aussi en lumière la spécificité des violences sexuelles en milieu médical, souvent difficiles à identifier comme telles par les victimes en raison de leur imbrication avec des gestes médicaux ou des examens.

    Ce que nous apprennent ces procès, c’est que ces violences ne sont ni des anomalies ni des dérives individuelles. Elles s’ancrent dans des institutions supposées protectrices — la famille, l’école, l’hôpital — et prospèrent grâce au prestige, à l’autorité, au silence et à l’impensé des violences au sein de ces institutions. Loin d’être des figures monstrueuses isolées, ces agresseurs sont des hommes du quotidien, souvent perçus comme des « bons pères de famille ». Ce n’est pas la menace pénale qui les a retenus et ce ne sont pas leurs pulsions qui leur ont permis d’agir, mais bien des occasions et l’assurance que rien ni personne ne viendrait les arrêter.