Dans une scène post-générique du film de super-héros Deadpool 2 ,Deadpool voyage dans le passé pour tuer Adolf Hitler bébé. Cette idée que la Seconde Guerre mondiale et la Shoah pourraient être évitées en tuant le futur dirigeant nazi est un trope de la pop-culture et de la science-fiction, même s’il a peu été exploité pour construire des scénarios entiers, tant il devient difficile de rire du sujet dès qu’on le creuse un peu.
La société n’a donc aucun réflexe d’horreur particulier à penser jusqu’au meurtre d’un bébé — quand bien même le nazisme en tant que déclinaison allemande du fascisme aurait probablement existé sans Hitler. Ceux qui ont tenté, pour de vrai, de l’assassiner durant la guerre sont d’ailleurs dépeints, à raison, en héros même s’ils ont échoué.
Il faut parfois aller jusqu’à évoquer le nazisme pour souligner l’évidence qu’il existe une violence légitime en politique. La vraie question est dans les détails : dans quelles limites, où et quand, sous quelle forme, et surtout qui l’exerce.
Peu de mouvements politiques se réclament aujourd’hui publiquement de la violence. Une partie des mouvements anarchistes autonomes peuvent revendiquer un usage de celle-ci contre l’État ou les intérêts privés, notamment par des destructions matérielles. Et si certains mouvements écologistes et anticapitalistes ont remis au goût du jour la pratique du sabotage matériel, le dernier assassinat d’un grand patron par un groupe d’extrême-gauche remonte en France à 1986.
Dans les grandes organisations de gauche qui assument un usage de la force, ce dernier est généralement défensif. Le service d’ordre de la CGT est encore capable de tenir tête à une charge policière pour protéger des manifestant-es. Dans les années 80, il avait d’ailleurs ses propre grenades lacrymogènes et pouvaient s’en servir contre la police. Encore aujourd’hui, on ne souhaite à personne de se trouver dans un cortège pris en tenaille entre les CRS d’un côté, et les services d’ordre syndicaux de l’autre : assez logiquement, ces derniers cherchent à exclure les manifestant-es qu’ils estiment violent-es des cortèges de leurs propres organisations, pour se préserver des charges policières.
Mais le fait que même le-a plus paisible des marcheur-ses du 1er mai n’ait pas échappé ces dernières années aux nuages de lacrymo doit nous rappeler une chose : dans la confrontation politique, le niveau de violence est d’abord fixé par le puissant. Il est possible en pratique pour l’opprimé de tenter de le modifier, à la hausse ou à la baisse, soit par des actions surprenant par leur violence, ou par le niveau de pacifisme, mais cette tentative constitue en elle-même un acte de résistance, parfois stratégiquement opportun… et parfois non.
Dans la fin des années 1920 en Allemagne, qui a fixé le niveau de violence de la confrontation ? Les SA, l’organisation paramilitaire nazie, se constituent très tôt en milice briseuse de grèves. Le jeune Parti communiste allemand se dote lui aussi d’une organisation paramilitaire antifasciste dès 1929. Mais si cela peut paraître étonnant aujourd’hui, la coalition de centristes et des sociaux-démocrates, l’avait déjà fait depuis 1924, dès le lendemain de la tentative de coup d’État d’Hitler. Cette organisation, constituée d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale, était alors destinée à protéger la république de Weimar, à la fois contre le nazisme et contre la révolution communiste. Et paradoxe de l’histoire, on oublie souvent que le symbole antifasciste des trois flèches, repris de manière contemporaine dans le logo de la Jeune Garde par exemple, est d’abord un symbole de la social-démocratie allemande des années 30, les flèches désignant respectivement le fascisme, le conservatisme, et le bolchevisme.
La violence peut donc survenir à grande échelle dans toute confrontation politique : elle n’est pas consubstantielle d’idéologies politiques radicales, à l’extrême gauche ou à l’extrême droite du spectre. Pourquoi alors cette lecture semble plus facile à imposer aujourd’hui ?
Entre les débuts des démocraties libérales européennes et 2026, la place des États dans l’économie, et les moyens policiers et militaires dont ils disposent ont fondamentalement changé. En 1871, 15 000 soldats échouent à reprendre Paris face au peuple : c’est le début de la Commune. Il faudra au maréchal Mac-Mahon deux mois de préparation, 130 000 soldats et une semaine de combat pour reprendre la capitale. En 1912, les dépenses publiques ne représentent toujours que 12% du PIB français, contre plus de la moitié aujourd’hui, si l’on y inclut la Sécurité sociale.
L’État auquel faisaient face les révolutionnaires du début du siècle n’est donc plus le même aujourd’hui. Durant la seconde moitié du vingtième siècle, nombreux-ses sont les théoricien-nes marxistes qui pensent que la révolution par le renversement violent du pouvoir n’est plus possible dans les grandes puissances économiques impériales. Et de nombreuses révolutions contemporaines nous le confirment : même dans les pays du Sud global, ce qui produit le basculement lors des renversements de régime, c’est lorsque l’armée finit par se rallier au peuple.
Les médias tirent aujourd’hui à boulets rouges sur La France insoumise et ses alliés, qui seraient responsables du niveau de violence dans le débat politique. Dans le contexte lyonnais, c’est évidemment l’extrême droite et les fascistes qui fixent depuis des années le niveau de violence dans la rue, par les agressions qu’iels commettent. Mais il est important d’écouter aujourd’hui pourquoi les leader-uses insoumis-es continuent de dire de leur mouvement qu’il est non violent. Il ne s’agit pas d’une condamnation morale : Jean-Luc Mélenchon et d’autres de ses proches ont été, par exemple, des allié-es important-es de la résistance à la dictature de Pinochet, y compris dans ses actions violentes. C’est justement la mort de beaucoup de leurs camarades, et l’échec de cette stratégie qui a conduit ce courant politique au choix de la non-violence. Car le fasciste Pinochet est parti suite à la mobilisation populaire de masse et la victoire lors d’un référendum.
C’est là la leçon de la séquence politique : il ne faut pas se laisser accabler par une condamnation morale et vide de sens de la violence, qui sert toujours à absoudre l’exercice de l’autorité des puissants et accabler celleux qui résistent. Certes, la gauche combat, pour des raisons philosophiques et morales, la peine de mort, et exclut donc le meurtre par vengeance politique. La question centrale reste avant tout stratégique, et le niveau de répression sur les militant-es antifascistes nous le montre déjà.




