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  • La violence en politique : historiquement, d’abord une question stratégique

    Dans une scène post-générique du film de super-héros Deadpool 2 ,Deadpool voyage dans le passé pour tuer Adolf Hitler bébé. Cette idée que la Seconde Guerre mondiale et la Shoah pourraient être évitées en tuant le futur dirigeant nazi est un trope de la pop-culture et de la science-fiction, même s’il a peu été exploité pour construire des scénarios entiers, tant il devient difficile de rire du sujet dès qu’on le creuse un peu.

    La société n’a donc aucun réflexe d’horreur particulier à penser jusqu’au meurtre d’un bébé — quand bien même le nazisme en tant que déclinaison allemande du fascisme aurait probablement existé sans Hitler. Ceux qui ont tenté, pour de vrai, de l’assassiner durant la guerre sont d’ailleurs dépeints, à raison, en héros même s’ils ont échoué.

    Il faut parfois aller jusqu’à évoquer le nazisme pour souligner l’évidence qu’il existe une violence légitime en politique. La vraie question est dans les détails : dans quelles limites, où et quand, sous quelle forme, et surtout qui l’exerce.

    Peu de mouvements politiques se réclament aujourd’hui publiquement de la violence. Une partie des mouvements anarchistes autonomes peuvent revendiquer un usage de celle-ci contre l’État ou les intérêts privés, notamment par des destructions matérielles. Et si certains mouvements écologistes et anticapitalistes ont remis au goût du jour la pratique du sabotage matériel, le dernier assassinat d’un grand patron par un groupe d’extrême-gauche remonte en France à 1986.

    Dans les grandes organisations de gauche qui assument un usage de la force, ce dernier est généralement défensif. Le service d’ordre de la CGT est encore capable de tenir tête à une charge policière pour protéger des manifestant-es. Dans les années 80, il avait d’ailleurs ses propre grenades lacrymogènes et pouvaient s’en servir contre la police. Encore aujourd’hui, on ne souhaite à personne de se trouver dans un cortège pris en tenaille entre les CRS d’un côté, et les services d’ordre syndicaux de l’autre : assez logiquement, ces derniers cherchent à exclure les manifestant-es qu’ils estiment violent-es des cortèges de leurs propres organisations, pour se préserver des charges policières.

    Mais le fait que même le-a plus paisible des marcheur-ses du 1er mai n’ait pas échappé ces dernières années aux nuages de lacrymo doit nous rappeler une chose : dans la confrontation politique, le niveau de violence est d’abord fixé par le puissant. Il est possible en pratique pour l’opprimé de tenter de le modifier, à la hausse ou à la baisse, soit par des actions surprenant par leur violence, ou par le niveau de pacifisme, mais cette tentative constitue en elle-même un acte de résistance, parfois stratégiquement opportun… et parfois non.

    Dans la fin des années 1920 en Allemagne, qui a fixé le niveau de violence de la confrontation ? Les SA, l’organisation paramilitaire nazie, se constituent très tôt en milice briseuse de grèves. Le jeune Parti communiste allemand se dote lui aussi d’une organisation paramilitaire antifasciste dès 1929. Mais si cela peut paraître étonnant aujourd’hui, la coalition de centristes et des sociaux-démocrates, l’avait déjà fait depuis 1924, dès le lendemain de la tentative de coup d’État d’Hitler. Cette organisation, constituée d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale, était alors destinée à protéger la république de Weimar, à la fois contre le nazisme et contre la révolution communiste. Et paradoxe de l’histoire, on oublie souvent que le symbole antifasciste des trois flèches, repris de manière contemporaine dans le logo de la Jeune Garde par exemple, est d’abord un symbole de la social-démocratie allemande des années 30, les flèches désignant respectivement le fascisme, le conservatisme, et le bolchevisme.

    La violence peut donc survenir à grande échelle dans toute confrontation politique : elle n’est pas consubstantielle d’idéologies politiques radicales, à l’extrême gauche ou à l’extrême droite du spectre. Pourquoi alors cette lecture semble plus facile à imposer aujourd’hui ?

    Entre les débuts des démocraties libérales européennes et 2026, la place des États dans l’économie, et les moyens policiers et militaires dont ils disposent ont fondamentalement changé. En 1871, 15 000 soldats échouent à reprendre Paris face au peuple  : c’est le début de la Commune. Il faudra au maréchal Mac-Mahon deux mois de préparation, 130 000 soldats et une semaine de combat pour reprendre la capitale. En 1912, les dépenses publiques ne représentent toujours que 12% du PIB français, contre plus de la moitié aujourd’hui, si l’on y inclut la Sécurité sociale.

    L’État auquel faisaient face les révolutionnaires du début du siècle n’est donc plus le même aujourd’hui. Durant la seconde moitié du vingtième siècle, nombreux-ses sont les théoricien-nes marxistes qui pensent que la révolution par le renversement violent du pouvoir n’est plus possible dans les grandes puissances économiques impériales. Et de nombreuses révolutions contemporaines nous le confirment : même dans les pays du Sud global, ce qui produit le basculement lors des renversements de régime, c’est lorsque l’armée finit par se rallier au peuple.

    Les médias tirent aujourd’hui à boulets rouges sur La France insoumise et ses alliés, qui seraient responsables du niveau de violence dans le débat politique. Dans le contexte lyonnais, c’est évidemment l’extrême droite et les fascistes qui fixent depuis des années le niveau de violence dans la rue, par les agressions qu’iels commettent. Mais il est important d’écouter aujourd’hui pourquoi les leader-uses insoumis-es continuent de dire de leur mouvement qu’il est non violent. Il ne s’agit pas d’une condamnation morale : Jean-Luc Mélenchon et d’autres de ses proches ont été, par exemple, des allié-es important-es de la résistance à la dictature de Pinochet, y compris dans ses actions violentes. C’est justement la mort de beaucoup de leurs camarades, et l’échec de cette stratégie qui a conduit ce courant politique au choix de la non-violence. Car le fasciste Pinochet est parti suite à la mobilisation populaire de masse et la victoire lors d’un référendum.

    C’est là la leçon de la séquence politique : il ne faut pas se laisser accabler par une condamnation morale et vide de sens de la violence, qui sert toujours à absoudre l’exercice de l’autorité des puissants et accabler celleux qui résistent. Certes, la gauche combat, pour des raisons philosophiques et morales, la peine de mort, et exclut donc le meurtre par vengeance politique. La question centrale reste avant tout stratégique, et le niveau de répression sur les militant-es antifascistes nous le montre déjà.

  • Le voile est-il juste un bout de tissu ?

    Le voile est-il juste un bout de tissu ?

    L’année s’est ouverte sur un déferlement raciste après l’annonce de la naissance du premier bébé de l’année à Avignon, prénommé Zaïd, tandis que L’Humanité révélait une note interne à la RATP visant à interdire tout ce qui pourrait servir à la prière ou aux ablutions. Une infirmière de l’AP-HP a été suspendue pour le port d’un calot assimilé à un signe religieux. Il y a quelques jours, la candidate aux municipales à Réhon (Meurthe-et-Moselle), Aurore Kartramiz a essuyé une vague de commentaires islamophobes après la publication d’une photo ; elle porte le foulard.

    Ces attaques sont rendues possibles par la normalisation de la violence raciste et son impunité. L’islamophobie d’Etat ne s’est jamais tarie, et l’un de ses leviers favoris reste la répression des femmes qui portent le voile. En 2004, la loi interdisant les signes religieux à l’école couronne des décennies de panique morale autour du voile par une interdiction visant les femmes mineures. Au moment des débats autour de la loi, seule une infime minorité des féministes résiste à ce projet discriminatoire, défendu par la gauche. Aujourd’hui encore, personne dans le paysage politique ne s’aventure à revenir sur cette loi. 

    Le racisme de la gauche française n’épargne pas le mouvement féministe, qui définit aussi les frontières entre les bonnes et les mauvaises femmes musulmanes. L’exemple le plus marquant est sans doute celui de Ni putes ni soumises, organisation créée en 2003 par des cadres du PS et de SOS Racisme. Osez le Féminisme est créée en 2009 par Caroline de Haas et en 2015, une section entière de l’organisation démissionne en dénonçant des interventions publiques « honteuses et irrespectueuses envers les femmes voilées ». En 2018, c’est de nouveau de Haas qui crée le mouvement #NousToutes, qui pendant ses premières années refuse de se positionner sur trois questions dans le féminisme : la place des femmes trans, la question du voile et celle du travail du sexe.

    Le lien entre la lutte contre l’islamophobie et son bras armé misogyne d’une part, et le féminisme d’autre part, ne tient donc pas de l’évidence. Il s’est consolidé dans le paysage politique français dans la fin de la décennie 2010, notamment par la popularisation de la notion d’intersectionnalité au moment de l’émergence de mouvements féministes de masse comme #MeToo. Mais la greffe a consisté à intégrer la place des femmes musulmanes dans le féminisme majoritaire sans créer de nouvelles catégories. Il s’agit moins de montrer que les femmes musulmanes ont droit à la solidarité du mouvement féministe face aux attaques qu’elles subissent en tant que musulmanes qu’en tant que femmes « comme les autres ». 

    En 2023, en pleine polémique autour de l’interdiction de la abaya dans les écoles, Sophie Binet de la CGT comme Olivier Faure du PS refusent de dénoncer ce projet. Chez les féministes, la mobilisation s’articule alors autour de référents familiers : le droit des femmes à disposer de leur corps et à se vêtir comme elles le souhaitent. Nombreuses sont celles qui ont comparé cette panique morale à celle des années 1960 autour de la minijupe. Dans un contexte particulièrement islamophobe, ces mises en équivalence remplissaient deux fonctions : faire penser la femme derrière la abaya, et pour ce faire, désislamiser, universaliser le vêtement, qui ne serait finalement qu’un vêtement. Or si une jupe longue n’est pas nécessairement une abaya, les femmes visées par l’interdiction sont toujours musulmanes.

    La liste des revendications auxquelles peuvent aspirer les femmes musulmanes est par là circonscrite à leur condition de femme, avant d’être des sujets politiques : droit à disposer de son corps, à l’intégrité physique, au choix de sa tenue. Plus rarement : le droit à ne pas être déscolarisées en raison du port du foulard, de se présenter aux élections, d’avoir un travail, et le droit d’avoir une existence politique publique, surtout en dehors du champ du féminisme intersectionnel à vocation majoritaire, surtout dans la lutte contre l’impérialisme et dans l’antiracisme politique. 

    En novembre dernier, l’IFOP publie un très critiqué « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France ». Le sondage met notamment en avant que 44% des jeunes musulmanes de 15 à 24 ans porteraient aujourd’hui le voile, contre 16% en 2003. Laurent Wauquiez s’en saisit et dépose en décembre une proposition de loi visant à interdire le voile pour les mineures dans l’espace public. En interview, le député affirme ne pas vouloir « qu’on tombe dans un piège consistant à ne pas voir la signification politique de ce que représente le voile ». Pour lui, le foulard est un symbole d’inégalité entre les hommes et les femmes dont le prosélytisme s’imposerait de plus en plus. Chez Sarah Knafo de Reconquête, c’est la liberté des femmes en France qu’il faudrait défendre, devant un symbole de soumission à Dieu, certes, mais surtout à l’homme qui voile sa femme. Le pouvoir islamophobe dans ce pays n’est pas inquiet du fait qu’il y ait avant tout une femme derrière le foulard, mais qu’il y ait un homme musulman derrière cette femme musulmane. Et à celà, le féminisme majoritaire et sa dépolitisation du voile et des musulmanes ne parvient à répondre que par la négation. 

    C’est un contexte politique global qui justifie la mise à l’agenda politique de l’islamophobie. Comme durant la seconde intifada de 2000 à 2005, la question du génocide à Gaza a fortement mobilisé les populations françaises, notamment issues de l’immigration maghrébine. L’idée d’un nouvel antisémitisme principalement nourri par la critique de la politique d’Israël s’est généralisée au-delà du camp néo-conservateur qui l’a vue naître. Celui autrefois attribué aux banlieues l’est aussi maintenant à la France insoumise, à qui on reproche de flatter ce faisant un électorat musulman. Le trope de la femme d’origine maghrébine cherchant à se libérer d’un environnement conservateur et religieux semble quant à lui s’être légèrement tari. On pourrait y attribuer une explication démographique. Les enfants issus de l’immigration sont globalement plus diplômé-es qu’iels ne l’étaient il y a 20 ans, ce qui favorise la politisation des individus et la construction de ripostes politiques collectives. Les filles de 2004 sont adultes aujourd’hui. L’idée que le terme « beurette » est raciste et orientaliste a par exemple fait son chemin, en emportant avec lui une partie des représentations qu’il englobe. Et c’est aussi ça qui fait trembler la droite : nous, les femmes maghrébines ou musulmanes, savons que la division ne nous renforcera pas, et pour citer Frantz Fanon en parlant des militantes du FLN, «qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du général de Gaulle».

  • Que restera-t-il de l’OTAN ?

    Que restera-t-il de l’OTAN ?

    Les États-Unis ont ouvert l’année avec deux agressions de taille : l’enlèvement de Nicolás Maduro et Cilia Flores le 3 janvier, et les menaces de Donald Trump d’annexer le Groenland, sous souveraineté danoise. La crise du Groenland, si elle semble avoir été arrêtée par le renoncement des États-Unis à l’acquisition du territoire par la force et à l’imposition de droits de douane sur l’Union européenne, fait plus que jamais vaciller l’alliance des deux puissances. Pour la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, « si les Américains nous montrent qu’ils tournent le dos à l’alliance occidentale, qu’ils tournent le dos à notre coopération au sein de l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique Nord] en menaçant un allié, ce que nous n’avons jamais connu auparavant, alors tout s’arrêtera ».

    Pour Donald Trump, les effets d’une invasion d’un membre de l’OTAN sur l’Alliance ne constituent pas un obstacle. « Si nous ne le prenons pas, la Russie ou la Chine le feront », a déclaré le président états-unien à la Maison-Blanche, face aux journalistes et aux principales entreprises pétrolières. Le changement climatique et la fonte des glaces ouvrent en effet de nouvelles voies de passage entre l’Atlantique et le Pacifique. Le Groenland est régulièrement approché par les flottes chinoises et russes, notamment des sous-marins. À l’exception de la Russie, les sept pays riverains du cercle arctique sont membres de l’OTAN : le Canada, le Danemark, la Finlande, la Norvège, la Suède, l’Islande et les États-Unis.

    La multipolarisation du monde produit ainsi des effets directs au sein des blocs historiques. Si les États-Unis attaquaient le Groenland, qui défendrait le Danemark ? La promesse centrale de l’OTAN repose, pour les pays moins puissants que les États-Unis, sur la garantie de protection collective. Dès lors, quel intérêt à rester allié à un agresseur potentiel ? C’est dans ce contexte que le président Emmanuel Macron a remis sur la table l’idée d’une dissuasion européenne, adossée à l’arme nucléaire française, en réponse à un possible désengagement états-unien.

    À la tête de l’OTAN, Mark Rutte s’emploie à contenir l’implosion. Le secrétaire général de l’Alliance affiche une proximité assumée avec Donald Trump. Des échanges de messages, rendus publics par le président américain lui-même, montrent un responsable multipliant les marques de loyauté, saluant ses décisions militaires en Syrie, à Gaza ou en Ukraine, et promettant de les valoriser sur la scène internationale. Lors du sommet de La Haye, Rutte s’est également félicité de l’augmentation massive des dépenses militaires européennes, obtenue sous pression de Washington, allant jusqu’à qualifier cette évolution de « victoire » pour Trump. Lorsque ce dernier compare la guerre entre Israël et l’Iran à une dispute entre « deux enfants », Mark Rutte glousse que parfois, « papa » (« daddy ») doit hausser le ton. Une aubaine pour les communicants trumpistes, qui commercialisent désormais des t-shirts Daddy au milieu des casquettes rouges MAGA et autres produits dérivés.

    Ces courbettes contribuent pourtant à la mission de Mark Rutte : maintenir les États-Unis dans l’Alliance coûte que coûte. Il y a quelques mois, lorsque Trump menaçait de cesser toute aide militaire à l’Ukraine, Rutte a soutenu un montage financier permettant aux Européens d’acheter des armes américaines pour Kyiv, via le programme dit « Purl ». De quoi satisfaire l’industrie de défense états-unienne et éviter un retrait brutal de Washington. Mais, vu d’Europe, le choix se résume alors à un abandon total de l’Ukraine par les États-Unis ou au financement, par le contribuable européen, de l’industrie d’armement américaine. Difficile d’y voir une victoire politique ou stratégique.

    En France, ces événements ravivent un débat ancien. Une revendication portée de longue date par la France insoumise a récemment fait l’objet d’une proposition de loi appelant à un retrait progressif de l’OTAN. Le texte souligne que les États-Unis agissent de plus en plus hors du cadre des Nations unies, au risque de devenir une menace pour la paix internationale. Il rappelle que la France dispose, de manière autonome, des moyens de sa défense nationale et propose un retrait en deux temps : d’abord du commandement intégré, puis de l’Alliance elle-même. Malgré les risques de sanctions qu’une telle décision pourrait entraîner, la France insoumise insiste sur le danger d’un alignement stratégique susceptible d’engager la France dans des conflits contraires à ses principes et à ses engagements internationaux. À l’heure du génocide à Gaza, des bombardements au Yémen ou en Iran, et face à la perspective d’un durcissement brutal de la politique étrangère américaine, la question mérite d’être posée. La place de la France dans l’OTAN survivrait également difficilement à l’arrivée au pouvoir d’une force politique de rupture avec l’impérialisme et engagée dans la construction d’alliances économiques alternatives à l’ordre mondial actuel.

    Une telle rupture n’aurait pourtant rien d’inédit. En 1966, Charles de Gaulle avait retiré la France du commandement intégré afin de mettre fin, selon ses mots, à « la subordination qualifiée d’intégration qui est prévue par l’OTAN et qui remet notre destin à l’autorité étrangère ». Cette décision impliquait que, tout en restant membre de l’Alliance, les soldats français ne reçoivent d’ordres que d’un commandement national. Elle avait été rendue possible par le développement, au cours des années soixante, d’une force de dissuasion nucléaire française.

    En 2009, Nicolas Sarkozy est revenu sur ce choix et la France a de nouveau rejoint le commandement intégré. Cette décision s’est traduite concrètement par le déploiement de plusieurs centaines de militaires français dans la quinzaine d’états-majors de la structure militaire de l’OTAN, ainsi que par l’obtention de postes à responsabilité au sein de l’Alliance. La France n’a toutefois pas rejoint le Groupe des plans nucléaires, maintenant son indépendance en matière de dissuasion.

  • Venezuela : faire face à l’impérialisme

    Venezuela : faire face à l’impérialisme

    Depuis plusieurs mois, lors de nos points d’actualités de nos réunions éditos – auxquelles vous pouvez vous aussi participer – nous disions : « la pression sur le Venezuela s’accentue », « une attaque américaine dans les prochains mois n’est pas à exclure ». Lorsque nous nous sommes réveillées le 3 janvier, une certaine incrédulité a pourtant envahi nos esprits. L’enlèvement, par les États-Unis, d’un président en exercice d’une puissance étrangère, assumé comme un acte de l’armée américaine, mais sans invasion sur la durée, n’est pas une première. Mais même au Panama, en 1989, 27 000 hommes et quinze jours de siège avaient été nécessaires à la capture du président Manuel Noriega. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la puissance est plus coutumière des guerres ouvertes, comme au Vietnam ou en Irak, ou des renversements de régimes et des assassinats de dirigeant-es sous-traités à des opposant-es locaux-les. La CIA et les forces spéciales américaines ont par exemple soutenu matériellement les forces boliviennes dans la capture et l’assassinat de Che Guevara en 1967, ou appuyé le coup d’État de Pinochet au Chili en 1973.

    Pour une fois, Trump l’assume et l’assure : les États-Unis sont là pour le pétrole. Alors que l’industrie était nationalisée entre 1976 et 1992, la crise économique de la fin des années 80 avait permis au Fonds monétaire international d’imposer des réformes en échange de son soutien. Au tournant des années 2000, les multinationales étrangères captaient déjà tous les profits de l’industrie pétrolière vénézuélienne. C’est Hugo Chávez qui leur avait, en 2007, donné le choix : accepter d’être partiellement nationalisées et de devenir actionnaires minoritaires dans des sociétés majoritairement dirigées par l’entreprise publique vénézuélienne, ou être expropriées. Parmi les compagnies états-uniennes, seule Chevron accepte le deal. Total, le pétrolier français, accepte aussi. Ceux qui n’acceptent pas sont expropriés.

    Si la capture de Maduro secoue, c’est qu’elle marque un coup de poignard de plus dans le rêve d’une époque. Au début des années 2000, pour une grande partie de la gauche dans le monde, et notamment en Europe, Chavez représente un espoir, une lumière dans un avenir bien sombre. Son camp politique est l’élément le plus visible d’une vague latino-américaine, incarnée aussi par Rafael Correa en Équateur, ou le Mouvement vers le socialisme (Movimiento al socialismo) d’Evo Morales en Bolivie. Suite de la fin de la Guerre Froide, le monde sombre dans le néolibéralisme et avec lui, les partis socialistes européens. Les seules volontés transformatrices en Europe restent celles de groupes révolutionnaires qui se refusent à l’exercice du pouvoir étatique, et des anciens partis communistes réduits à peau de chagrin, l’URSS les ayant le plus souvent emportés avec elle dans sa chute.

    Contrairement aux bolchéviques en 1917, Chávez, Correa, ou Morales, arrivent au pouvoir par les urnes. Ils organisent dans chacun de leurs pays des Assemblées constituantes, dans lesquelles les élu-es du peuple écrivent des constitutions plus démocratiques que celles qui les ont précédées. Chavez est le premier à être élu en 1998. Il subit un coup d’État appuyé par les États-Unis en 2002 : des manifestations populaires massives le font libérer de prison dans les jours qui suivent et le remettent au pouvoir. Il est réélu trois fois, victoires reconnues chaque fois par l’opposition. Si le détail de ses politiques économiques, et notamment la place essentielle du pétrole, restent alors peu analysé à gauche, les objectifs vont dans le bon sens et sont atteints : réduction de moitié de la pauvreté, baisse des inégalités, et meilleur accès à l’éducation et à la santé.

    En 2008, Jean-Luc Mélenchon quitte le Parti socialiste et crée le Front de gauche, pour préparer la présidentielle de 2012, puis la France insoumise pour celle de 2017, où le Parti socialiste est pour la première fois de l’histoire de la Vème République dépassé par sa gauche. En 2014, Podemos est créé en Espagne par des militants de gauche et d’extrême-gauche, et talonne le PSOE (équivalent espagnol du PS) dès les élections générales de 2016. Les deux affirment clairement s’inspirer des expériences latino-américaines. Jean-Luc Mélenchon et ses partisan-es mettent notamment au cœur de leur programme l’élection d’une Assemblée constituante et le passage à une VIème République. Podemos, quant à lui, est même accusé de recevoir de l’argent du gouvernement vénézuélien. Entre deux, la crise des subprimes a explosé, puis la crise de la dette des États européens, et la résistance aux plans d’austérité imposés par les institutions internationales est devenue le sujet central pour la gauche radicale. En 2015, Syriza, la coalition anti-austérité grecque, remporte les élections législatives, et accède au pouvoir : un vent d’espoir souffle, la bascule latino-américaine est prête à s’étendre en Europe.

    Entre 2002 et 2026, un quart de siècle, que s’est-il passé ? Syriza n’a pas tenu, sous la menace d’une sortie de la zone euro : plusieurs des mesures d’austérité ont été appliquées tout de même. De l’autre côté de l’Atlantique, la mort de Chávez, en 2013, auquel Nicolás Maduro succède après des élections, précède de peu l’arrivée au pouvoir de Trump aux États-Unis en 2017. Et l’offensive ne se fait pas attendre : un blocus commercial se met en place, et l’économie s’effondre en quelques années. Au Venezuela, en Bolivie, la crise démocratique s’installe : des élections sont contestées par l’opposition, qui organise des manifestations de masse, en s’appuyant sur une situation sociale qui s’aggrave. Ces situations nous obligent à penser : quelle stratégie pour construire un mouvement de radicalisation de la démocratie et de mobilisation populaire, lorsque les offensives impérialistes s’attachent à détruire les conditions même qui permettent à cette démocratie de fonctionner ? Quels remparts contre la gangrène de la corruption lorsque l’économie est affaiblie ? Comment concilier liberté de la presse, par exemple, et défense des institutions, lorsque des médias privés soutiennent un coup d’État, comme au Venezuela en 2002 ? Dans de nombreux pays d’Europe, si l’option néolibérale s’est effondrée, la gauche radicale est bien en passe de l’emporter face au fascisme. En France comme en Amérique latine, un mouvement populaire qui veut durablement changer la société doit penser les défis de l’approfondissement de la démocratie dans des situations de crise géopolitique. Cette dernière est quasiment promise à tout-es celleux qui souhaitent un monde plus juste, tant que des superpuissances impérialistes comme les États-Unis existeront.

  • La représentation des minorités

    Récemment, davantage de films lesbiens arrivent en salles, donnant l’impression d’un progrès. Mais cette visibilité accrue reste encadrée par les logiques de l’industrie, qui produit avant tout des images adaptées au « grand public ». Les vécus réellement minoritaires, intersectionnels ou trop éloignés des normes dominantes sont jugés trop « niche ». Ainsi, même lorsque la diversité semble augmenter, elle demeure filtrée par le regard dominant.

    Cette dynamique se voit dans des films pourtant célébrés, comme Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Malgré un récit montrant deux femmes refusant de se plier aux normes, l’esthétique reste centrée sur des corps blancs et conformes, et l’absence volontaire de scènes sexuelles, pensée pour éviter le male gaze, empêche aussi l’apparition d’images nouvelles du désir lesbien. Autre exemple, Des preuves d’amour d’Alice Douard, propose des images rares, notamment une scène de sexe entre deux femmes dont l’une est enceinte. Pourtant, là encore, le cadre narratif reste normatif : deux femmes blanches, au mode de vie « normal », selon les mots de l’actrice Monia Chokri. Comme si ces vécus ne méritaient une place à l’écran qu’à la condition de rester compatibles avec les codes sociaux dominants.

    La parentalité lesbienne, sujet rare au cinéma comme dans la société, se retrouve malgré tout dans plusieurs films récents. Presque simultanément sortent Des preuves d’amour, Les enfants vont bien de Nathan Ambrosioni où une femme, aidée par son ex-compagne, prend en charge ses neveux après la disparition volontaire de leur mère, et Love Me Tender de Anna Cazenave Cambet, dans lequel une femme voit son ex-mari lui retirer la garde de leur fils après avoir révélé son lesbianisme. Ces films mettent en scène des femmes qui doivent constamment prouver leur légitimité, à la justice, à l’entourage, à la société. Cette fragilité juridique et symbolique rejoint la fragilité esthétique et narrative que l’on observe dans les représentations du désir lesbien : le droit à exister passe par une conformité aux normes dominantes, corporelles, familiales et sexuelles. Manquent encore des films qui osent affirmer des images où le désir peut être vécu plutôt qu’effacé, où la parentalité n’a pas à être constamment justifiée, où les corps minorisés n’ont plus besoin d’être normalisés pour être montrés.

    Dans l’adaptation du roman La petite dernière de Fatima Daas par la réalisatrice Hafsia Herzi, on se rend compte de l’exercice périlleux qu’est de créer une image singulière, de ce que peut être une lesbienne musulmane issue de quartier populaire. Comment incarner à l’écran un personnage qui renvoie à tant d’imaginaires déjà occupés par les stéréotypes racistes, islamophobes et hétéronormés du cinéma français ? Hafsia Herzia joue avec des scènes déjà répandues : soirées parisiennes cloitrées, messes basses dans des cages d’escaliers, déambulations nocturnes. Peu à peu, elles se chevauchent et s’entrecoupent comme pour illustrer le parcours initiatique de la jeune protagoniste, qui se défait des peaux qu’on a tissées pour elle pour coudre son propre épiderme, et faire le choix ne pas choisir entre ses identités.

    Le manque de diversité à l’écran n’est pas seulement une affaire de représentativité de la réalité, elle est aussi génératrice de nouveaux imaginaires, de nouvelles possibilités pour le public concerné par ces minorisations. Comment projeter son identité, sa sexualité, ses rêves, quand le corps que l’on habite est à l’écran constamment délimité par un moule colonial, sexiste, validiste ? C’est pourtant dans une (soi-disant) volonté d’inclusivité que sont apparus les stéréotypes que l’on doit continuellement endurer : le meilleur ami gay, l’handi inspirant-e, la femme noire forte, la personne grosse toujours là pour mettre une touche d’humour etc …

    Dans une grande partie des productions cinématographiques occidentales, le sujet minorisé est dépossédé de sa complexité, l’envoyant à un reflet lisse, compréhensible et digérable pour le « grand public ». Or, qu’en est-il des personnes concernées par ces stéréotypes qui font aussi partie du « grand public » ? Le cinéma est un lieu expérimental, où il y a toujours une tension entre les images et le regard du-e la spectateur-rice. 

    Quand on regarde un film, on est habité-e par toutes les images que l’on a déjà vues. Ce qui  à l’écran résonne, s’entrechoque, dilue certaines de celles qu’on connaît. Et c’est la même chose du côté du-e la réalisateur-rice, qui doit souvent composer avec des images qui ont déjà été produites et diffusées. Et c’est là une grande difficulté quand on ne dispose pas ou très peu d’images d’archives qui rendent compte des vies minorisées. Pour certaines périodes ou endroits, il ne reste des archives que des images essentiellement issues de l’imaginaire colonial et patriarcal. Travailler avec ces images en devant déterminer ce qu’on doit garder, ce qui doit être effacé, transformé est un grand enjeu dans la représentation des personnes minorisées.

    C’est un travail que l’IA ne pourra jamais faire, car au contraire, elle recycle en permanence la masse des images déjà fabriquées par les puissances impérialistes et coloniales, et s’autonourrit avec l’uniformisation de celles-ci.

    La diversité bancale qu’on nous sert à l’écran est souvent le reflet du manque de diversité totale dans les équipes de réalisation et de production. Souvent, les réalisateur-rices et producteur-rices ne se rendent même pas compte que la représentation qu’iels proposent est problématique et archétypale tant iels ne sont pas concerné-es par les discriminations en question. À tel point que les sociétés de production et les marques font maintenant appel à des consultant-es en diversité pour éviter de trop gros scandales.  

    Bien que plus informé-es sur ces sujets, les réalisateur-rices concerné-es par ces oppressions peuvent aussi s’auto-censurer de peur de pas être validé-e par les pairs du milieu, qui sont essentiellement constitué-es d’une poignée de privilégiés blancs qui monopolise le droit de décider ce qui serait diffusable ou non. Les enjeux de représentativité des personnes minorisées se jouent aussi massivement derrière l’écran.

  • VIH : le risque de la reprise épidémique ? 

    VIH : le risque de la reprise épidémique ? 

    L’Organisation Mondiale de la Santé, l’ONUSIDA, le Fonds mondial de lutte contre le VIH, les associations françaises comme internationales le répètent depuis des mois : nous courons le risque d’une reprise épidémique du VIH/sida. Concrètement, il s’agirait d’une période d’augmentation de la transmission de la maladie après une période de contrôle ou de déclin. 

    Depuis les années 1980 où le virus était méconnu, puis sa découverte sans option de traitement satisfaisante, la lutte contre le VIH a fait de grands progrès. Les premières trithérapies commercialisées en 1996 permettent aux malades d’envisager la perspective d’une vie avec le VIH. Malgré cela, du fait des monopoles pharmaceutiques, les traitements restent peu accessibles dans le monde et les années 2000 sont la décennie la plus meurtrière de l’histoire de l’épidémie. Dans les années 2010, l’accès massif aux antirétroviraux et de nouveaux outils de prévention permettent de réduire massivement les nouvelles infections et de faire des progrès considérables pour réduire la transmission mère-enfant. Autour de 2016, deux événements changent la donne. D’une part, on démontre scientifiquement qu’une personne vivant avec le VIH sous traitement et avec charge virale indétectable ne transmet pas le virus. Un slogan apparaît : Indétectable = Intransmissible (I=I ou U=U en anglais). D’autre part, la PrEP, médicament préventif qui permet aux personnes séronégatives d’éviter les transmissions, est commercialisée. 

    Malgré des réticences de certaines associations, médecins et agences à intégrer la PrEP à la palette de prévention, le produit fait rapidement une différence majeure. Il peut en théorie réduire l’incidence du VIH de l’ordre de 50% ou plus dans des populations à haut risque. Pour beaucoup de populations particulièrement exposées au virus, la PrEP a permis un changement de paradigme dans la sexualité, après des années particulièrement meurtrières. Pourtant, cet outil reste sous-utilisé. En 2023, environ 3,5 millions de personnes ont « reçu la PrEP au moins une fois », mais ce chiffre reste bien inférieur à l’objectif mondial fixé pour 2025 de 10 millions d’utilisateurs-rices. Dans la plupart des pays, les femmes représentent quant à elles moins de 10% des utilisateur-ices. À l’échelle de l’épidémie pourtant, la majorité des concernées sont des femmes : en 2024, elles représentaient 53% de toutes les personnes vivant avec le VIH. En cause notamment, les difficultés d’accès au produit, la stigmatisation, le manque d’information, et les difficultés à prendre un comprimé quotidiennement.

    Certaines populations sont plus exposées au virus, non pas par nature mais en raison de ce qu’elles vivent : discrimination, criminalisation, violences, difficultés d’accès aux soins. C’est par exemple le cas des hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes, des usager-es de drogues injectables, des travailleur-ses du sexe, des personnes trans, des personnes migrantes ou encore des personnes incarcérées. Dans la lutte contre le VIH, on parle de « populations clés » car elles doivent être au cœur de la réponse ; pour en finir avec l’épidémie, il faut lever les obstacles auxquels elles font face. 

    Ce n’est donc pas seulement du côté biomédical qu’il faut chercher les causes d’une reprise épidémique. Dans certaines régions comme en Europe de l’Est, ce sont les politiques répressives, notamment à l’égard des usager-es de drogues injectables, qui sont en cause dans la hausse des transmissions. Et à l’échelle mondiale, un autre fléau : les coupes budgétaires. En 2025, les Etats-Unis qui finançaient jusqu’ici plus de 80% des programmes de lutte contre le VIH dans le monde ont brutalement suspendu leur aide bilatérale dans ce domaine, avant d’en rétablir une maigre partie sous conditions strictes. Ils rejoignent une série de pays, dont la France, qui ont successivement baissé leur aide publique au développement, jusqu’à -57% dans le cas de la France. En d’autres termes, les pays les plus riches en font moitié moins qu’hier pour lutter contre le VIH. 

    Le 21 novembre dernier, la reconstitution des ressources du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a essuyé une coupe de plus de 4 milliards de dollars. La France, pourtant second contributeur historique, n’a même pas annoncé de montant pour sa participation. Fait assez surprenant pour être noté, les États-Unis ont quant à eux bien annoncé une contribution, à hauteur de 4,6 milliards de dollars, soit une coupe de 23% par rapport à la reconstitution précédente. Quelques jours plus tard, le gouvernement étatsunien annonçait pourtant que les fonds publics ne pouvaient être utilisés dans le cadre d’activités commémoratives liés à la Journée mondiale de lutte contre le sida du 1er décembre, et que le personnel ne pouvait ni prendre la parole dans ce cadre ni promouvoir des événements externes via les réseaux sociaux ou dans les médias. Dans la continuité de la règle du bâillon ou Mexico City Policy, les Etats-Unis cherchent à censurer tout ce qui sert aussi la lutte contre le VIH : les droits des femmes, les droits LGBTI, la santé sexuelle et reproductive, etc.

    Comment expliquer cette contradiction ? Dans toutes les communications autour de la crise du secteur, un mot revient sans cesse : lenacapavir. Ce produit, commercialisé par le laboratoire californien Gilead, représente un véritable espoir. Administré par injection sous-cutanée une fois tous les six mois seulement, il permet de se protéger du virus. Aux États-Unis, Gilead facture environ 42 250 $ US par personne par an pour ce produit. Dans les pays les moins développés, le laboratoire s’offre l’accès à un marché immense en négociant un prix de 40 $ US par patient-e par an dans 120 pays à revenu faible et intermédiaire, à partir de 2027. Mais pour que la demande existe, l’industriel étatsunien a besoin de toucher les populations les plus concernées, et donc des outils financiers et logistiques de la santé mondiale. Et c’est ce que les fascistes découvriront tôt ou tard : on ne peut pas lutter contre le virus sans les populations clés.

  • Un autre porno est-il possible ?

    Fin 2020, l’affaire dite des « French Bukkake » secoue l’industrie porno en France. Dix-huit hommes sont mis en causes pour des motifs tels que le viol aggravé, la traite d’êtres humains en bande organisée et le proxénétisme aggravé. Une cinquantaine de femmes ont été identifiées comme victimes présumées par l’enquête judiciaire. Avec le travail d’investigation journalistique de Mediapart, l’enquête avait aussi permis de révéler l’implication de deux diffuseurs majeurs de pornographie en France : Dorcel et Jacquie et Michel. Cette affaire, d’une ampleur et d’une violence inédites, révélait au grand public les rouages d’une production largement consommée par la population.

    La question du porno n’est pas nouvelle dans le débat public ni dans les débats féministes. Elle a été un des éléments de polarisation des sex wars aux Etats-Unis dans les années 1970, opposant les féministes anti-porno (Andrea Dworkin en cheffe de file), aux sex-positives (parmi elles Gayle Rubin, Dorothy Allison). Les premières  arguent que la pornographie met systématiquement en scène de la violence envers les femmes, favorisant sa reproduction au sein de la société. Les féministes sex-positives, à l’inverse, leur reprochent une vision cloisonnante de la sexualité et militent pour que les femmes puissent en disposer complètement. Elles défendent le fait que le travail du sexe, dont la pornographie, doit pouvoir s’exercer s’il n’est pas forcé, au même titre que les autres formes de travail.

    Ce débat, cristallisé autour de la question des violences, reste actuel cinquante ans plus tard. Les rapports publiés en 2023 du Sénat et du Haut Conseil pour l’Egalité notamment dénoncent la « pornocriminalité», les représentations de la sexualité données à voir et les conséquences en matière de délinquance voire de criminalité sexuelle, en particulier auprès des jeunes. La pornographie serait une des causes principales des violences sexistes et sexuelles en donnant à voir une image dégradante des femmes, et en érotisant les violences racistes, pédocriminelles, incestueuses. Les jeunes seraient d’autant plus susceptibles de prendre ces représentations comme normales et la diffusion de la pornographie opérerait une sorte de « fabrique d’agresseurs » massive. Précisons ici que les auteur-ices de ces deux rapports sont, pour beaucoup d’entre elles-eux, membres d’associations abolitionnistes et anti-porno.

    De ce fait, les autorités françaises mettent en place des dispositifs ayant vocation à protéger les utilisateurs-ices et notamment les mineur-es, et à renforcer les dispositifs de contrôle de l’âge sur les sites pornographiques. Depuis l’arrêté du Conseil d’Etat, entré définitivement en vigueur le 15 juillet 2025, plusieurs de ces plateformes ont bloqué complètement l’accès à leurs utilisateurs-ices français-es. Si on comprend l’intérêt pour ces plateformes de ne pas instaurer de contrôle d’âge plus efficace (lequel consistait jusque-là en une case à cocher confirmant que l’utilisateur-ice avait plus de 18 ans), on peut toutefois s’interroger sur la pertinence générale de politiques répressives à l’égard de la pornographie. 

    S’il n’est absolument pas question de minimiser les violences vécues ou représentées par l’industrie pornographique, il paraît aussi important de souligner plusieurs points. Tout d’abord, la pornographie est une production culturelle. Elle peut donc être un reflet des forces qui traversent la société, mais n’est pas par nature raciste, sexiste et violente. On peut imaginer, et cela existe – dans un cadre de diffusion largement minoritaire cependant – une pornographie différente, produite dans un cadre de travail respectueux, élargissant les pratiques et les individus représentés. Par ailleurs, une production culturelle est le résultat du travail de personnes qui la créent. Si ces conditions de productions sont actuellement propices aux violences, l’interdiction complète de la pornographie produirait comme effet de faire sortir ces travailleur-ses du droit. Au contraire, elle représenterait un facteur de risque supplémentaire, en empêchant l’organisation syndicale, l’intervention de l’inspection du travail, l’absence de protection sociale, etc. 

    Dans sa lettre de démission du comité de rédaction du rapport de 2023 au HCE, le sociologue des sexualités et des médias Florian Vöros, questionne ce qui est codé comme violence dans les vidéos analysées par le rapport. Ainsi, il montre qu’est codé comme violent ce qui a trait à la sexualité en dehors du cadre de couple, hétéro, péno-vaginal, et sans vidéo. Des pratiques ayant trait à la sodomie ou au BDSM sont ainsi mises sur un plan similaire à des actes de viol ou de torture. Si des choses très graves sont effectivement présentées comme support d’excitation dans la pornographie, il convient néanmoins de se demander comment et par qui est codée la violence dénoncée. 

    De plus, les rapports violents de genre, de race, de sexualité traversent toutes nos représentations, et pas seulement la pornographie. On peut alors voir le porno comme un miroir grossissant et déformé par les intérêts capitalistes de ce qui excite les principaux consommateurs. Si interdire la pornographie semble à peu près impossible et pas forcément efficace, il est par contre permis de la penser autrement. Un encadrement plus adapté aux besoins de cette industrie permettrait aux travailleur-ses d’exercer en sécurité. Une diversification des financements limiterait la dépendance aux entreprises en situation de monopole sur ce marché, et permettrait peut-être de réduire le racisme, sexisme, homo et transphobie qui l’habitent aujourd’hui.

    Sur la question de la protection des mineur-es, la pornographie est une ressource parmi d’autres dans la recherche d’informations autour de la sexualité. Comme souligné encore récemment par les chercheuses Yaëlle Amsellem-Mainguy et Delphine Rahib, les pairs (partenaires, ami-es) sont toujours la première source d’information pour les jeunes.S’il n’existe aucun consensus sur le lien entre consommation de porno et criminalité sexuelle, l’importance d’ouvrir des espaces de parole et d’information autour de la sexualité à destination des enfants et des adolescent-es ne fait elle, aucun doute pour construire une vie affective et sexuelle épanouie, et non-violente. On attend toujours des actions significatives des pouvoirs publics en ce sens.

  • Au-delà des minutes de silence, le vacarme du racisme à l’école.

    Le 14 octobre à 10h, l’ensemble des élèves a observé une minute de silence en hommage à Samuel Paty et Dominique Bernard, assassinés dans ou à proximité des établissements où ils enseignaient. Cet hommage national, légitime pour commémorer la mort de deux professeurs dans l’exercice de leur fonction, interroge néanmoins en ce qu’il dit du rôle de l’école dans la rhétorique de la lutte contre le « terrorisme islamiste ».

    Cet hommage répond à l’émotion réelle qui traverse le corps enseignant, mais passe sous silence d’autres mort-es dans l’exercice de leurs fonctions. Sont oubliés par exemple les meurtres comme ceux d’Agnès Lassalle en 2023 et de Mélanie Grapinet, assistante d’éducation, en 2025. Plus gênants encore pour le ministère, les suicides de Caroline Grandjean-Paccoud des suites d’un harcèlement lesbophobe en 2025 et de Christine Renon dans son école à Pantin en 2019, épuisée au travail, ne font toujours pas l’objet de communications officielles. Toutes des femmes. Cette sélectivité interroge. Le point commun des victimes oubliées, outre leur genre, est qu’aucune de ces morts ne découle d’auteur-es musulman-es, et ne peut donc être inscrite dans le discours de lutte contre le terrorisme qui structure les politiques de l’Éducation nationale depuis des années. 

    Depuis 2014, l’école est au cœur du Plan de lutte antiterroriste (devenu Plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme), mis en place par le ministère de l’Intérieur et une instance spécifique, le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR). Une politique de repérage et de signalement des jeunes radicalisé-es est déployée, à travers la plateforme nationale stop-djihadisme.com et, dans le cadre d’actes en ligne, PHAROS. Un livret présentant des « signes caractéristiques afin d’aboutir à un faisceau d’indices probants et cumulatifs » de radicalisation est diffusé à l’ensemble des personnels. Ce vocabulaire, issu du management stratégique et des services de renseignement, a des effets bien concrets : dès la rentrée 2020, des élèves perçu-es comme musulman-es, dont un enfant de 8 ans, sont interpellé-es et placé-es en garde à vue pour « apologie du terrorisme » du fait de réactions jugées déplacées pendant les minutes de silence. Aggravées par les dispositions de la loi dite « séparatisme » de 2021, ce faisceau de mesures incite les agent-es de l’Éducation nationale à scruter, réprimer et signaler des élèves et familles perçu-es comme musulman-es donc nécessairement suspectes.

    Pour autant, il est impossible de comprendre ces offensives récentes sans remonter à la loi du 15 mars 2004 sur les tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse à l’école. Cette loi, aboutissement de 25 ans de panique morale suite à « l’affaire de Creil » entérine un changement profond du sens de la laïcité. D’un principe, fixé en 1905, de séparation des Églises et de l’État – impliquant la neutralité de ses agent-es – et de protection de la liberté de culte, la laïcité est étendue aux usager-es des services publics, ici les élèves, dans un contexte visant explicitement le port du voile. Les 20 dernières années d’application, à coup de polémiques initiées par l’extrême droite, des groupes issus de la gauche laïque comme le Printemps républicain et les ministres successifs, montrent le caractère islamophobe de ce texte. Concrètement, depuis 2004, l’école réglemente les tenues vestimentaires de ces jeunes filles : la polémique de « l’abaya » en 2023 avait pour corollaire l’interdiction de robes jugées trop longues au motif que l’élève la portant est jugée musulmane. Le contrôle s’exerce aussi sur les mères portant le foulard, régulièrement attaquées lors de leur participation à des activités pédagogiques. 

    Bien sûr, l’islamophobie n’est pas l’unique forme de racisme dans l’Éducation nationale. L’école est un espace essentiel de reproduction de l’ordre raciste, dans toutes ses dimensions. Comme lieu de travail, l’école est structurée par une division raciale des tâches : la clause de nationalité relègue les non-français-es au statut de contractuel-es, les fonctions peu valorisées et précaires (assistant d’éducation, accompagnante d’élève en situation de handicap, agent-es) sont occupées de manière prédominante par des personnes non blanches. De plus, l’école, dans ses programmes scolaires, naturalise une vision inégalitaire de l’ordre social, comme en histoire-géographie, où la domination coloniale et ses effets contemporains sont souvent minimisés. Elle la parachève enfin par des pratiques d’orientation différenciées des élèves, en envoyant massivement les enfants des classes populaires non-blanches vers les voies professionnelles (43,6% des jeunes issus de famille d’immigrés entrée en 6ème en 2007, contre 35,7% des natif-ves selon un rapport du CNESCO).

    Cependant les réponses politiques se structurent. Dans la difficulté, les syndicats s’emparent de la question du racisme, avec le livre Entrer en pédagogie antiraciste publié en 2023, et l’intégration de la revendication de l’abrogation de la loi de 2004 par plusieurs structures. Depuis mai 2025, SUD éducation est la première centrale syndicale à porter cette orientation, et plusieurs sections de la FSU (syndicat majoritaire) et de la CGT s’y rallient progressivement. Ces luttes se font au prix de rapports de force coûteux : les convocations et sanctions envers les personnels se multiplient, notamment quand il s’agit de l’application de la loi de 2004. Au sein des structures syndicales, les militant-es antiracistes font face à des réactions parfois virulentes, tant une partie de la gauche enseignante a participé à la production et à la défense de la loi de 2004, comme soulevé à Sud éducation et à la FSU par des militant-es. Les lignes bougent néanmoins, et aux tentatives de silenciation par le vacarme de l’institution, des voix s’élèvent pour transformer l’école et plus largement la société.  

  • Faut-il en finir avec l’aide au développement ?

    Alors que l’espoir de doter la France d’un budget en 2026 meut un certain nombre de formations politiques, de nombreuses ONG s’inquiètent de la baisse des montants alloués à la solidarité internationale. Entre 2024 et 2026, l’aide publique au développement (APD) française a baissé de 52%, ce dont se félicitait récemment la députée européenne Reconquête Sarah Knafo en s’en attribuant le mérite. Si cette dernière exagère son pouvoir dans les décisions de coupes, elle a néanmoins mené depuis des mois une campagne médiatique acharnée contre l’APD, qui a fait bondir sa popularité sur les réseaux sociaux. Au cœur de son argumentaire est surtout mis en avant le « gaspillage » des ressources du contribuable pour financer des programmes, particulièrement de genre, dans des pays éloignés. 

    L’agence française du développement (AFD) s’est quant à elle défendue contre cette critique en expliquant qu’elle ne dépensait pas l’argent du contribuable, puisque la majorité de ses ressources « provient d’emprunts contractés auprès d’investisseurs privés, de fonds de pension ou encore de banques centrales ». En effet, par aide publique au développement on désigne un ensemble d’aides financières dont des dons, mais aussi des prêts et des renégociations de dettes.

    L’extrême droite française n’est pas isolée dans cette critique des APD. Aux Etats-Unis, Donald Trump mène depuis des mois une campagne autour des mêmes éléments de langage, critiquant par exemple les « 8 millions de dollars pour promouvoir les LGBT+ dans la nation africaine du Lesotho, dont personne n’a jamais entendu parler ». A son arrivée au pouvoir en janvier dernier, ce dernier avait gelé du jour au lendemain 40 milliards de dollars transitant via l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), entraînant le licenciement de milliers de salarié-es de l’agence et d’organisations récipiendaires des programmes. Un exemple à suivre selon Sarah Knafo.

    Loin de laisser place au vide, l’administration étatsunienne revendique une démarche différente autour du slogan, pourtant ancien, « Trade not aid » (le commerce, pas l’aide). Le meilleur moyen de stimuler le développement serait de promouvoir le libre-échange, pas de fournir de l’aide directe. Une revendication pour le moins surprenante, Trump menant depuis son second mandat une politique protectionniste appuyée sur des droits de douane élevés sur les biens importés depuis la Chine, l’Inde, le Brésil, ou encore le Canada et le Mexique. L’idée selon laquelle il suffirait d’ouvrir les marchés pour favoriser le développement économique laisse par ailleurs de côté tout investissement public dans les infrastructures, l’éducation et la santé. Si elle enrichit les uns et profite aux pays les plus développés, cette politique augmente surtout les inégalités à toutes les échelles.

    Dans les pays du Sud, la critique séduit certain-es décideur-ses politiques. Dans une déclaration particulièrement médiatisée, l’ancien président du Kenya, Uhuru Kenyatta, déclarait le 29 janvier 2025 sur un ton moqueur : « J’ai vu certaines personnes pleurer l’autre jour parce que Trump a coupé les financements. Ce n’est pas votre gouvernement, ce n’est pas votre pays. Il n’a aucune raison de vous donner quoi que ce soit. Vous ne payez pas d’impôts en Amérique. […] C’est un signal d’alarme pour que vous vous demandiez : “D’accord, que va-t-on faire pour s’en sortir nous-mêmes ?” ». Or si l’aide bilatérale étatsunienne pour le Kenya représente près d’un tiers des investissements de l’Etat dans le domaine de la santé par exemple, le pays reste, comme beaucoup d’autres, trop contraint financièrement pour être en capacité de la remplacer rapidement. En effet, les pays du Sud sont à la fois très endettés, et pour la plupart disposent d’un espace fiscal trop limité : parce que leur économie repose en partie sur le secteur informel et que les revenus sont faibles, il reste peu de marge pour augmenter les impôts et donc les dépenses publiques. Enfin, il est difficile de dégager des ressources publiques issues de l’exploitation des matières premières, les économies étant peu diversifiées et orientées principalement vers l’exportation.

    Comment expliquer l’échec des modèles de développement de nombreux pays du Sud, malgré des financements continus depuis les années 1950 ? Pour certain-es, un exemple comme celui de la Corée du Sud serait un symbole de la trahison des élites africaines et d’un sous-développement attribuable à la corruption. Le pays, qui affichait un niveau de vie inférieur à celui du Kenya dans les années 1960, est en effet aujourd’hui 10ème puissance économique mondiale. Mais tout comme le plan Marshall en Allemagne de l’Ouest, la reconstruction de la Corée du Sud et son développement ont été particulièrement motivés pour empêcher une avancée du communisme, dans ce cas-là depuis la Corée du Nord. Il en va de même pour les « miracles économiques » de l’Asie de l’Est que sont la Malaisie, Singapour, Taïwan et Hong Kong. Enfin, l’extraction des matières premières dans les pays du Sud repose plus souvent sur leur stabilité institutionnelle que sur leur développement économique. Dans beaucoup d’Etats notamment africains, l’aide publique au développement s’est aussi orientée vers le maintien au pouvoir de régimes autoritaires et dictatoriaux depuis des décennies.

    Si l’aide publique au développement sert avant tout les intérêts des pays les plus développés, sa réduction drastique ces dernières années a néanmoins des effets dramatiques sur les populations. Depuis janvier, la mort de 116 000 adultes et 12 000 enfants est attribuable aux coupes du plan d’aide d’urgence à la lutte contre le sida à l’étranger des Etats-Unis (PEPFAR). Pour les pays du Nord, l’aide reste aussi une modeste contribution. On estime par exemple que l’appropriation nette par le Nord de la main-d’œuvre et des ressources du Sud dépasse de 30 fois le volume global d’aide publique au développement. 

    Des outils existants dans le domaine du développement gagneraient à être généralisés pour réduire concrètement la dépendance du Sud au Nord. C’est le cas par exemple des annulations de dettes souveraines, qui permettraient aux Etats d’allouer ces ressources aux investissements publics nécessaires, ou encore l’annulation des contraintes de propriété intellectuelle qui gonflent artificiellement les coûts de la santé en maintenant pendant des décennies les monopoles des industriels pharmaceutiques. Quand l’extrême centre français saborde les outils de la social démocratie et de sa diplomatie, il ne prépare pas un monde plus juste où le Sud se développerait et les dictatures tomberaient. Le protectionnisme des pays du Nord ne protège que les intérêts du Nord. Ce qui reste à inventer, c’est donc une solidarité entre les peuples fondée sur une réelle redistribution des richesses, par la fin de l’impérialisme et du colonialisme.

  • L’écologie : un truc de blancs ?

    L’écologie : un truc de blancs ?

    En août dernier, le festival écologiste de luttes locales Les Résistantes a été bousculé par la mobilisation de collectifs en son sein. En montant sur scène lors de la cérémonie de clôture, des militants ont donné le ton : « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est pas un festival antiraciste ». En cause notamment les mauvais traitements subis par des personnes racisées de la part des organisateur-rices et les interventions iniques de certain-es participant-es. Lors de la table ronde « Pesticides : le colonialisme chimique », les collectifs Coaadep et Vietnam Dioxine ont ainsi vu leur parole et leurs expériences occultées, alors qu’ils témoignaient des effets du chlordécone et de l’agent orange, et ramenées à des enjeux propres à l’hexagone, dont des comparaisons avec la loi Duplomb.

    La critique n’est pas nouvelle dans les espaces militants écologistes, notamment les principales ONG. Aux États-Unis, c’est ce que montrent depuis plusieurs années les travaux de la sociologue Dorceta Taylor. Elle souligne que le mouvement écologiste s’est historiquement construit sur l’exclusion des communautés racisées, invisibilisées dans les récits de la conservation, sous-financées dans leurs propres luttes, alors même qu’elles subissent de manière disproportionnée les pollutions et les destructions environnementales. Dans certains cas, l’écologie est aussi un instrument de domination raciale et impérialiste, en justifiant la gentrification, en transformant des territoires en réserves naturelles inaccessibles aux populations locales, et en orientant l’exploitation des ressources et des terres au bénéfice de groupes déjà privilégiés. À l’échelle de la France, les luttes écologistes ont pu remettre au goût du jour un certain universalisme cher à la gauche, mais étiolé au contact des luttes antiracistes et féministes. La notion d’urgence et l’idée d’une destinée commune, sur une seule planète, de l’ensemble de l’humanité sont de puissants leviers politiques. Ils peuvent nourrir une écologie blanche et bourgeoise, qui se pense avant tout dans une posture de sensibilisation, d’alerte, voire dans une forme de mission civilisatrice. En niant les effets différenciés du changement climatique en fonction de la race, de la nationalité, du territoire, cette écologie peut se penser en dehors de l’impérialisme, de l’exploitation, de la colonisation, de l’autonomie et des indépendances.

    Mais les luttes écologistes, décoloniales et antiracistes ne sont pas une nouveauté, ou une innovation qu’il faudrait faire advenir. C’est ce que rappelle le Manifeste antiraciste pour une écologie de la libération publié en mai 2025 sous la direction de Fatima Ouassak, autour d’un constat : « Ce qui ravage la Terre ravage les populations non blanches, ce qui ravage les populations non blanches ravage la Terre ». Et pour faire advenir une écologie de la libération, l’ouvrage propose une condition, la liberté d’installation et de circulation sans limite, et une perspective, mettre les luttes au centre. En partant de l’urgence des quartiers populaires, Fatima Ouassak avance l’idée que l’on se soucie peu de la protection de la terre lorsqu’on n’est reconnu nulle part comme chez soi. De là, la terre devient la condition de l’égale dignité humaine. 

    Dès lors, l’engagement de militants écologistes dans la lutte, par exemple, pour la libération de la Palestine, prend tout son sens, et s’est d’ailleurs imposée dans l’actualité au cours des derniers mois. La militante Greta Thunberg a ainsi dû essuyer des attaques d’une grande violence, parfois au sein même de son camp habituel, pour son engagement contre le génocide à Gaza, notamment par l’action directe avec les flottilles humanitaires. Actuellement emprisonnée dans les geôles israéliennes pour son action, elle déclarait au début du mois de septembre : « Il ne peut y avoir de justice climatique sans justice sociale. Si je milite pour le climat, ce n’est pas parce que je veux protéger les arbres. Je milite pour le climat parce que je me soucie du bien-être des êtres humains et de la planète, et ces deux aspects sont étroitement liés ». Au génocide s’ajoute aussi l’écocide, moins de 2% des terres restant aujourd’hui cultivables à Gaza selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ; les moyens de subsistance y sont anéantis, les terres saccagées.

    Depuis plusieurs années, des partis politiques comme La France insoumise ou les Écologistes revendiquent une écologie populaire. En mettant au centre les conditions matérielles d’existence des classes populaires, ces formations cherchent aussi à se défendre des accusations d’écologie punitive, « bobo » ou hors-sol. Mais comment une écologie populaire pourrait-elle être crédible si elle n’est pas aussi antiraciste ? Les classes populaires polluent néanmoins globalement moins, en raison de modes de vie plus modestes et de pratiques plus sobres. Selon l’Observatoire des inégalités, les émissions de gaz à effet de serre des ménages les plus riches sont 2,7 fois plus élevées que celles des plus pauvres, malgré des différences de consommation alimentaire moins marquées. À l’inverse, le concept de « racisme environnemental » met en évidence les inégalités environnementales qui touchent plus particulièrement les personnes racisées, les exposant davantage aux pollutions et aux nuisances, tout en les excluant souvent des bénéfices d’une transition écologique juste. 

    Pour les partis politiques, il y a un intérêt certain à intégrer les classes populaires et racisées dans leurs rangs, a minima pour augmenter le recrutement, mais également pour élargir leur électorat. Sur ce point, La France insoumise garde une longueur d’avance. Les questions écologiques occupent désormais une place centrale pour beaucoup de Français, en particulier les plus jeunes. La problématique reste donc celle des possibilités de convergences, et de leur plus-value. Dans les champs écologistes et antiracistes, les victoires se font de plus en plus rares et la répression plus sévère.

    En 2019, lorsqu’Alternatiba s’était engagée en soutien de la mobilisation Justice pour Adama aux côtés d’Assa Traoré, un certain nombre de militants-es s’étaient interrogés-es voire éloignés-es du mouvement : quel lien entre climat, antiracisme et violences policières ? Dans les organisations politiques, la création du clivage amène aussi la transformation. Face à l’ampleur des mobilisations antiracistes, la violence de la répression et la réalité du moment génocidaire, il en va de la pérennité et de la force des luttes écologistes que ces voix deviennent minoritaires.