Catégorie : comprendre

  • Pourquoi l’IA est raciste ?

    Pourquoi l’IA est raciste ?

    Bientôt 3 ans après le lancement de ChatGPT, pour le texte, ou de Midjourney, pour les images ; les réseaux sociaux ont vu débarquer cet été le résultat de la démocratisation des modèles d’IA générant de la vidéo, notamment le modèle Veo 3 de Google. Encore plus que les précédentes, ces technologies sont utilisées par des comptes propagandistes d’extrême-droite pour générer des contenus et des narratifs racistes. Pourquoi est-il si facile de générer ce type de publications ?

    Les modèles génératifs, comme les générations d’IA qui les précèdent, sont des modèles probabilistes. Ils sont nourris de milliards de documents existants, et reproduisent cette unique réalité. Quand des vidéos racistes mettent en scène des personnes noires sous les traits de singes, ou qu’une image générée par IA représente une personne juive avec un nez crochu, l’IA emprunte aux vastes iconographies existantes, négrophobes et antisémites, qui font partie des données qu’on lui a fourni. L’IA ne crée jamais rien : elle reproduit la culture dominante, majoritairement et donc statistiquement raciste.

    Ce qui nous frappe sur les modèles génératifs existe déjà depuis des décennies, de manière plus pernicieuse, dans la vague précédente d’IA : les modèles simples de classification, qui voyant une photo, indiquent « poire » ou « pomme ». Ils sont aussi utilisés pour classer des dossiers, indiquer les probabilités, et marquer « fraudeur-se probable », « suspect-e » sur des situations, dans la justice, l’administration, la vidéosurveillance etc. Là aussi le racisme structurel s’autoreproduit : les données sur les suspect-es condamné-es ou les fraudeur-ses dont sont nourries les IA sont produites par des institutions qui ciblent déjà majoritairement les personnes pauvres et racisées.

  • La décriminalisation du travail du sexe

    Quand on parle de décriminalisation, cela peut désigner plusieurs choses : décriminalisation de l’avortement, des drogues, ou encore du travail du sexe. Dans ce dernier cas, l’expression désigne la revendication, souvent mal comprise, de la majorité des mouvements de travailleuses du sexe dans le monde. En France, la loi de « lutte contre le système prostitutionnel », qui instaure des amendes pour les clients, est en vigueur depuis 2016. Elle a été adoptée après des débats importants dans les mouvements féministes, qui ont contribué à rendre inaudibles les voix des premières concernées. 

    Les partisan⋅es de la loi de 2016 aiment souvent citer des contre-exemples étrangers pour mieux défendre le cadre législatif français. Ces pays sont généralement des modèles « règlementaristes » : le travail du sexe y est autorisé, mais est encadré par un ensemble de lois dérogatoires bien précis, qui implique souvent un contrôle par l’État coercitif et violent.

    En réalité, la revendication de la décriminalisation s’oppose bien sûr à la prohibition et la pénalisation, qui met en danger les travailleuses, mais aussi au règlementarisme. Le principe de la décriminalisation n’est pas d’ajouter des lois, mais plutôt d’en enlever, pour faire rentrer le travail du sexe dans le droit commun. Dans la loi, il existe en effet déjà un arsenal juridique doté des outils permettant de lutter contre le travail forcé et d’encadrer des relations de pouvoir asymétriques : le droit du travail.

    La décriminalisation est aussi la recommandation de plusieurs grandes ONG comme Amnesty International ou Médecin du Monde, ou d’organisations internationales, comme le Conseil de l’Europe et plusieurs organes des Nations Unies.

  • La méritocratie

    Tandis que le gouvernement promet l’austérité sans toucher aux plus riches, les discours contre « l’assistanat » refont surface. Pour justifier les coupes budgétaires dans les dépenses publiques, on dénonce le « pognon de dingue » dépensé dans les aides sociales. Dès lors, les bénéficiaires de ces aides ne vivraient qu’en ponctionnant les impôts des travailleur-ses et des plus riches. Cette conception fallacieuse, relève d’une idée bien ancrée dans l’imaginaire collectif : la méritocratie.

    Théorisée dans les années 1950 par le sociologue britannique Michael Young, cette idée selon laquelle la richesse est le fruit de l’effort personnel permet de justifier les inégalités sociales. En France, l’idéal républicain selon lequel chaque citoyen-ne aurait les mêmes chances grâce à l’école, occulte les nombreuses dynamiques de reproductions sociales. La sociologie de l’éducation, et notamment les travaux de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron, ont démontré dès les années 1970 que la réussite scolaire dépendait en grande partie de l’origine sociale des élèves et de leurs parents.

    Depuis, la dégradation des conditions de l’enseignement public a profité à un secteur privé, plus cher et moins égalitaire. Ainsi, non seulement l’école ne permet pas l’égalité des chances, mais les inégalités ne cessent de se creuser, si bien que la richesse dépend de plus en plus de l’héritage. En 2023, le Conseil d’analyse économique a montré que 60 % du patrimoine provenait de ce dernier, contre 35 % en 1970. L’OCDE estime qu’il faut aujourd’hui en moyenne 6 générations pour sortir de la pauvreté. Comme l’a souligné le sociologue Paul Pasquali dans son ouvrage de 2021 Héritocratie, la pérennité d’un système social inégalitaire ne relève pas de la fatalité, mais de choix politiques. Pourtant, le mythe de la méritocratie continue de séduire. Il alimente l’illusion que chacun-e est responsable de son sort, justifiant les privilèges des un-es et la précarité des autres. En réalité, la méritocratie naturalise ces écarts et entrave une remise en cause radicale des inégalités.

  • Météo extrême : quel seuil létal pour le corps humain

    Le réchauffement climatique provoque de profonds changements des écosystèmes et des mutations des sociétés. Mais qu’en est-il des effets très directs de la météo sur la santé humaine ? L’augmentation de la puissance des cyclones est une réalité mesurée par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), mais y a-t-il d’autres phénomènes ?

    Les conditions de température qui rendent un territoire invivable sont moins connues. En effet, l’être humain peut survivre à des températures très élevées, pour peu qu’il maintienne sa température corporelle. C’est normalement possible en s’hydratant et en transpirant, le phénomène d’évaporation de la sueur utilisant l’énergie thermique du corps, ce qui permet de le refroidir. Sans ce phénomène, le corps dépasse rapidement sa température normale, et à peine quelques degrés au-dessus de 37°, nous mourrons.

    Or, pour que la sueur puisse refroidir le corps, il faut que l’air dans lequel nous vivons soit propice à l’évaporation. Cela veut dire qu’il ne doit pas être déjà saturé en humidité. Ainsi, des fortes chaleur qui sont vivables pour la plupart des gens dès lors qu’ils s’hydratent, peuvent être mortelles en quelques heures lorsqu’elles sont combinées à une forte humidité atmosphérique. La mesure importante est alors ce qu’on appelle le « thermomètre mouillé ». Il s’agit, compte tenu de l’humidité et de la chaleur, de la température la plus basse que l’on peut atteindre en refroidissant le thermomètre avec de l’eau qui s’évapore. Au thermomètre mouillé, on ne peut déjà plus survivre à 35 degrés.

    Ces phénomènes météorologiques, autrefois très rares, n’ont jusqu’à présent été observés que très rarement par les chercheurs, et trop brièvement pour faire des victimes. Mais ils pourraient exploser, dès les années 2050, notamment en Asie du sud et dans le Golfe Persique.

  • Comprendre : la taxe sur la valeur ajoutée

    Prix hors-taxes, prix TTC (toutes taxes comprises) : entre les deux, souvent 20% de différence, la taxe sur la valeur ajoutée. La TVA, instaurée pour la première fois à l’époque moderne en France en 1954, s’oppose aux systèmes taxant toutes les ventes de chaque entreprise. Ces derniers désavantagent les industries avec une longue chaîne de petits acteurs, où le même produit est taxé plusieurs fois à chaque étape de la production. Dans la TVA, chaque entreprise de la chaîne de production récupère et verse aussi à l’État la taxe sur ce qu’elle vend. Mais dans le même temps, l’État lui rembourse la taxe payée sur ses matières premières, ses composants et autres consommables. Ainsi, la TVA réellement payée par chaque entreprise correspond à la différence entre la taxe sur le prix de vente et sur ce qu’elle a acheté en amont de la chaîne de production : seule la valeur ajoutée a été taxée.

    Autre avantage pour l’État, il est beaucoup plus facile de détecter la fraude : chaque entreprise doit légalement déclarer la taxe récoltée sur ce qu’elle vend, mais est aussi incitée à déclarer tout ce qu’elle achète, puisqu’elle récupère de l’argent grâce à cela. Ainsi, tout au long de la chaîne de production, ce qui ne relève pas de la vente directe au consommateur est déclaré deux fois.

    Restent celleux qui achètent en bout de chaîne, pas pour produire à leur tour, mais pour vivre, pour manger, pour s’abriter, pour s’habiller ou pour leur loisir. Car si chaque entreprise se fait rembourser la TVA sur ce qu’elle achète, à la fin, c’est les consommateur-ices qui paient. Or, plus on est pauvre, plus on consomme en proportion une part importante de son revenu pour vivre, et donc plus on paie de TVA : c’est de ce point de vue, un impôt fondamentalement injuste.

  • Un monde sans polio

    La poliomyélite est une maladie virale très contagieuse qui attaque le système nerveux et touche surtout les enfants de moins de cinq ans. En quelques heures, elle peut provoquer une paralysie irréversible – et, dans les formes graves, la mort dans 5 à 10% des cas. On sait pourtant comment la combattre. Depuis 1988, grâce à des campagnes de vaccination à grande échelle (dont les femmes sont en première ligne), des systèmes de surveillance renforcés et des stratégies de confinement claires, les cas de polio ont chuté de 99% dans le monde.

    C’est un immense progrès : des centaines de milliers d’enfants sont épargnés chaque année. Un objectif collectif d’éradication totale ferait de la polio la deuxième maladie humaine éliminée après la variole. Mais cet objectif reste menacé. Le virus circule encore dans certains pays comme le Pakistan et l’Afghanistan. Ailleurs, dans des contextes de guerre et de crises humanitaires où la couverture vaccinale est faible et l’assainissement médiocre, des souches dérivées du vaccin réapparaissent et peuvent provoquer des paralysies.

    À Gaza, le virus a été de nouveau détecté en juillet 2024, après 25 ans d’absence. Des campagnes de vaccination ont été lancées dans les conditions terribles du génocide. Au Soudan, la guerre a fait chuter brutalement la couverture vaccinale, ouvrant la voie à des flambées dans un pays en plein effondrement.

    L’état du monde rend inaccessibles des victoires de santé publique scientifiquement et technologiquement possibles. La polio incarne l’idée qu’on pouvait éradiquer les grandes maladies infectieuses, et qu’un monde sans polio, mais aussi sans VIH, tuberculose ou paludisme est à portée de main. Cet espoir existe toujours, si on ne laisse personne de côté.