Psychiatrie : la grande cause néolibérale

, Numéro 29

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Septembre est le mois de la prévention du suicide. Les syndicats de la psychiatrie publique en ont profité pour appeler les soignant‐es du secteur à manifester ce 17 du mois. En cause, les conditions de travail et un rapport sénatorial de 2025, estimant à 30% le nombre de postes vacants dans la psychiatrie publique. Dans les médias, une réflexion revient : quel malheureux constat alors que les deux derniers gouvernements avaient promis de faire de la santé mentale la grande cause nationale !

Mais qu’entend-on par « santé mentale » ? Elle a été définie par l’OMS dans les années 2000 comme un « état de bien‐être mental qui nous permet de faire face aux sources de stress de la vie, de réaliser notre potentiel, de bien apprendre et de bien travailler, et de contribuer à la vie de la communauté ». En 2005, l'Union européenne l’inscrit dans une stratégie globale visant à remettre l’Europe sur la voie de « la prospérité durable ». Le constat est simple : stress au travail, dépressions, burn‐out et troubles anxieux coûtent trop cher ; plus de 4% de son PIB selon l’OCDE. Pour maintenir un haut niveau de productivité, il faut réagir en promouvant une « santé mentale positive » au service d’une logique économique néolibérale. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les réformes successives de la psychiatrie française de ces vingt dernières années, dont l’une, majeure, portée par Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé, en 2022, qui a introduit, sur un modèle assez proche de la tarification à l'activité, une part de dotation à l'activité en psychiatrie. À l’époque, alors que des grèves secouent la profession, les syndicats avaient alerté : « ceux et celles nécessitant de nombreuses consultations au CMP, des suivis longs en hôpitaux de jour ou des séjours longs en hospitalisation, c'est à dire les patient‐es nécessitant le plus de soins (psychoses chroniques, addictions, handicaps importants) fourniront moins de financement que les autres ». Face à la demande en hausse, les files d’attente s’allongent et les patient‐es sont trié‐es. Beaucoup ne seront pris‐es en charge qu’une fois la situation devenue trop grave, dans des urgences elles aussi saturées. Faute de place dans les hôpitaux, des patient‐es y restent plusieurs jours dans des conditions inhumaines, alerte la contrôleuse générale des libertés dans ses « recommandations en urgence » publiées le 10 septembre.

La psychiatrie publique souffre également de la concurrence du privé, soutenu par d’importants lobbys comme la Fondation FondaMental. Ce partenaire de l’Institut Montaigne, think tank néolibéral proche d’Emmanuel Macron, bénéficie d’importants financements privés, notamment d’entreprises du CAC 40 comme le groupe d’armement Dassault. La Fondation défend une approche neuroscientifique, réduisant la souffrance psychique à des dimensions médicales, biologiques, au détriment des déterminants sociaux et contextuels. Ses « experts » se font les portes‐paroles d’une psychiatrie en crise, bénéficiant d’une large tribune dans les médias pour défendre la marchandisation de la santé mentale. Ainsi, le nombre de lits dans les cliniques privées lucratives a augmenté de 11% en 1975, à 24% en 2023. Ces dernières se concentrent sur les pathologies « plus légères » et les hospitalisations libres. En parallèle, dans le public, le nombre d’hospitalisations psychiatriques contraintes ne cesse d’augmenter, atteignant plus de 95 500 en 2019. C’est, entre autres, l’effet d’un resserrement sécuritaire de la psychiatrie amorcé sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

En 2008, un patient d’un l'hôpital psychiatrique s’enfuit dans les rues de Grenoble, poignarde un homme et le tue. Le drame, alors largement médiatisé, fait réapparaître la figure du « dangereux malade mental ». Nicolas Sarkozy, en visite dans un hôpital psychiatrique en banlieue parisienne, déclare alors : « les malades potentiellement dangereux doivent être soumis à une surveillance particulière afin d’empêcher un éventuel passage à l’acte ». Il ajoute : « des patients dont l’état s’est stabilisé pendant un certain temps peuvent soudainement devenir dangereux ». Peu importe que les personnes psychiatrisées soient, statistiquement, plus souvent victimes que auteur‐rices de violences, l’ex-président en fait d’éternel-les prédateur‐rices. Ce même jour, il annonce un plan d’investissement de 70 millions d'euros, dont 40 millions dédiés à la création d'unités fermées et 30 millions pour « sécuriser » les enceintes hospitalières (barrières d’entrée, vidéosurveillance) ; ainsi posant les prémices d’un nouveau projet de loi. Seulement voté en 2011, ce texte a rendu possible des formes de soins contraints hors de l'hôpital. Concrètement, une personne peut recevoir une visite régulière d’un soignant pour vérifier la prise de médicament, ou encore avoir l'obligation de se rendre régulièrement dans une structure pour se faire injecter un antipsychotique.

Ce resserrement sécuritaire a aussitôt suscité des résistances de personnes psychiatrisées. En saisissant le Conseil constitutionnel, les membres du Cercle de réflexion et de proposition d'actions sur la psychiatrie (CRPA) ont permis de rendre obligatoire le passage des patient‐es hospitalisé‐es sous contrainte devant un juge. Cette victoire a été le fruit d’une lutte menée par les premier‐es concerné‐es, n’ayant habituellement pas droit de cité. Car, même quand la psychiatrie s’invite à l’agenda médiatique, les patient‐es restent les éternels absent‐es face à des discours qui oscillent entre criminalisation et compassion dépolitisée. Portés par des mouvements de lutte de collectifs d'auto-support, et des réseaux de « solidarité thérapeutique », d'autres récits émergent dans ces espaces où se pensent collectivement d’autres formes de soin. Ces récits ont pris de l’ampleur en 2018, aux côtés des mobilisations des Gilets jaunes donnant naissance au Printemps de la psychiatrie, toujours actif à ce jour. Aujourd’hui, ces mouvements se concentrent sur l'abolition de la contention mécanique, soit le fait d’attacher les patient‐es à leur lit. Cette pratique continue d’être justifiée par certain‐es soignant‐es comme un mal nécessaire face au manque d’effectif, illustrant la nécessité de replacer les premier‐es concerné‐es au centre du débat.

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