« En temps de guerre, l’agriculture est la première ligne de défense de la vie »

, Numéro 18

Pousses d’oliviers, région de Saïda (Sud Liban) février 2026.

Le 2 mars dernier, les attaques israéliennes, qui frappent le Sud Liban depuis des mois en dépit de l’accord de cessez‐le‐feu, se sont étendues à Beyrouth et à la Bekaa. Les images de populations déplacées, d’autoroutes saturées de voitures, de tentes improvisées et de cuisines solidaires ont circulé, dans une énième itération des crises précédentes. 

Mais au‐delà de la destruction et des déplacements forcés, une autre violence se déploie : celle contre l’environnement, également qualifiée d’écocide. Depuis le début de la guerre, l’armée israélienne a pulvérisé du phosphore blanc et du glyphosate, des substances chimiques utilisées comme armes militaires, sur des terres agricoles du Sud‐Liban et de la Bekaa, deux régions essentielles pour l’agriculture nationale. L’agriculture représente 80% du PIB du Sud‐Liban, tandis que la Bekaa représente la région agricole la plus importante. À elles deux, ces régions représentent les véritables greniers du pays. Et pour un pays qui importe 80% de ses besoins alimentaires, la question agricole joue un rôle d’autant plus politique et sécuritaire en temps de guerre. 

Derrière le déplacement forcé des populations locales, c’est toute une économie de la destruction qui se met en place : c’est le risque de perdre leurs bétails, leurs terres, c’est manquer la prochaine saison de culture, c’est aussi la contamination délibérée des sols, des terres et de l’eau par des métaux lourds et autres contaminants, qui représentent une menace directe pour l’écosystème libanais. A cela s’ajoute une pression sans cesse croissante sur les cuisines solidaires (du fait de l’augmentation des déplacé‐es) qui sont de moins en moins en mesure de proposer des plats nutritifs et qui sont contraintes d’importer des produits alimentaires. « Le plus important, c’est de préserver notre savoir et connexion active avec la terre, car le colonialisme s’acharne à séparer leurs habitants des la terres, mais aussi de leur connaissance de la terre. Nous privilégions les initiatives à long terme pour cultiver la terre, afin que les cuisines solidaires soient nourries par notre production locale.» témoigne Eazuka Khazrik, chercheuse et activiste à Cartography of Darkness et AATMA.

La stratégie israélienne consiste à faire du sud Liban une zone tampon, inhabitable et hyper sécurisée, et de séparer les populations locales de leur relation à la terre. « Il est évident depuis la guerre précédente [2023] qu’Israël ne vise pas seulement les bases militaires ou l’infrastructure comme en 2006, il a débuté avec des attaques environnementales dès le début, avec l’utilisation du phosphore, et il a visé l’infrastructure de l’eau, les pêcheurs, agriculteurs, et apiculteurs.» témoigne Sara Salloum, présidente du Mouvement agricole au Liban. Le mouvement activiste, constitué de Palestinien‐nes, Syrien‐nes et Libanais‐es, se bat pour la souveraineté alimentaire au Liban, et depuis la guerre, consacre la majeure partie de ses efforts à soutenir les efforts agricoles au sud. Depuis le début de la guerre en 2023, l’équipe a organisé une campagne de soutien aux producteur‐rices, pour assurer la distribution de semences traditionnelles, la production de fruits et légumes, et leur distribution dans des refuges et cuisines solidaires. Au moment de l’extension de la guerre, le Mouvement Agricole disposait d’un point de production à Tyr, en partenariat avec l’Union des municipalités du district de Tyr (Unité de réduction des catastrophes et risques) installé sur 12 dunums. L’objectif était de permettre aux populations déplacées de continuer à produire, via l’agriculture biologique. L’initiative visait aussi à les accompagner dans la fabrication de provisions traditionnelles, comme la molokheya (corète), ou les makdous (aubergines confites à l’huile), mais aussi avec la mise en place d’une unité de distillation (thym, rose, menthe, fleur d’oranger). Des semences ont également été distribuées pour les cultures d’hiver et l’ensemble des récoltes a été utilisé au sein de cuisines solidaires. En parallèle, une serre avait été mise en place. Initialement, elle devait servir à produire des pousses, qui seraient récupérés et plantés par les agriculteurs déplacés lors de leur retour après la guerre. Malgré le cessez‐le‐feu, les attaques ont continué, ciblant en particulier les terres agricoles, et empêchant les agriculteur‐rices de rentrer chez elleux. Pour le Mouvement Agricole, il s’agit clairement « d’une guerre contre [leurs] ressources et contre la terre ». En effet, les agriculteur‐rices et producteur‐rices du Sud Liban sont parmi les premiers visé‐es par les attaques israéliennes, « alors que ce sont eux qui sont les gardiens de la terre » (Eazuka).

En temps de guerre, lorsque les importations sont menacées par le blocage des voies marines et aériennes, la souveraineté alimentaire est le socle de la résistance. « La terre cultivée aujourd'hui pour nourrir sa population est celle qui préserve la dignité et l'autonomie de la société en temps de crise. » affirme Boutros, agriculteur resté au Sud Liban malgré les bombardements israéliens. Celui‐ci continue de cultiver des citrons malgré les menaces. Selon lui, « la conservation et l'échange de semences entre agriculteurs, ainsi que la priorité donnée à la production pour satisfaire les besoins nationaux avant d'exporter, constituent une forme de résilience économique et de sécurité alimentaire. » La famine fait partie des stratégies de militarisation de l’alimentation et est considérée comme une arme de guerre. « Quand cette guerre a commencé, on a directement pensé au cas de Gaza […]. Affamer le peuple et le faire quitter ses terres, c’est une arme de l’occupation israélienne pour détruire la résistance.» explique Sara Salloum. 
Après l’annonce du cessez‐le‐feu, le discours officiel du gouvernement libanais s’est tourné vers la reconstruction, mais celle‐ci reste inexistante, notamment en raison des déplacements de populations. Cette situation expose les déplacé‐es au risque de vendre leurs terrains à des compagnies ou d’en être progressivement dépossédés. Par ailleurs, la nature des particules toxiques pulvérisées sur les terres agricoles reste inconnue à ce stade. « Où sont les laboratoires, où sont les données ? », interroge l’organisation du Mouvement agricole. Pour elle, il s’agit d’une stratégie de long terme visant à instaurer la peur et à briser le lien entre les populations locales et la terre. Cette période correspond en outre au printemps, une temporalité cruciale dans le calendrier agricole, aujourd’hui directement menacé : « Notre ennemi c’est l’ennemi de la vie et de la terre. Mais les populations locales ont le temps, et elles réussiront car elles écoutent et suivent le temps de la terre. Planter, c’est aussi apprendre l’espoir, car la terre nous enseigne qu’on fait partie de cycles de renouveau, de renaissance. Et cela renforce notre capacité à résister.» (Eazuka).

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