Les révélations de « Mediapart » sur des écrits antisémites et conspirationnistes rédigés par Jordan Bardella au début de sa carrière politique fragilisent la stratégie de dédiabolisation du Rassemblement national (RN), d'autant plus que celle‐ci repose aujourd’hui en partie sur une revendication de protection des juif‐ves. En 2023, Marine Le Pen affirmait déjà sur Europe 1 en attaquant la France insoumise que « le Rassemblement national est […] pour beaucoup de Français de confession juive, un bouclier contre l'idéologie islamiste ». Face aux révélations de « Mediapart », Marine Le Pen et la direction du mouvement ont choisi de faire bloc derrière leur président : ils contestent qu'il soit l'auteur des textes et dénoncent une tentative de déstabilisation de la campagne présidentielle.
L’antisémitisme est une constante de la matrice idéologique de l’extrême-droite française. Les mythes conspirationnistes de la « domination financière » et des réseaux d’influences juifs sont théorisés dès la IIIème République, notamment par Edouard Drumont puis Charles Maurras qui dirige le journal de l’Action française. L’histoire du Rassemblement national s’inscrit dans cette lignée et dans celle du régime de Vichy. Il est désormais reconnu largement que lors de sa création en 1972, le Front national réunit diverses tendances de l'extrême droite, incluant d'anciens miliciens de la Collaboration comme François Brigneau, d'anciens membres de la Waffen‐SS comme Pierre Bousquet et des idéologues antisémites ou négationnistes comme François Duprat. Pendant plusieurs décennies, la propagande et la rhétorique du parti s’appuient sur des thèmes antisémites classiques : la dénonciation du « complot juif », de la « domination financière ou médiatique » et la contestation des crimes nazis. Aujourd’hui, plusieurs enquêtes d'opinion indiquent une perméabilité toujours élevée des sympathisant‐es et électeur‐rices du RN aux préjugés antisémites et aux théories du complot (baromètre annuel de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, enquête Fractures françaises par l'institut Ipsos en partenariat avec le Cevipof (SciencesPo), la Fondation Jean‐Jaurès, Le Monde et l'Institut Montaigne).
L’antisémitisme est un racisme ordinaire. En France, 35 % des personnes interrogées par la CNCDH pensent que « les Juifs ont un rapport particulier à l'argent », 34 % adhèrent au préjugé de la « double allégeance » envers Israël, et 23 % estiment qu'ils ont « trop de pouvoir en France ». Selon une enquête Ifop de 2026, 45 % des victimes juives d’agressions ou de discriminations ont évité d'afficher une apparence ou des signes susceptibles de révéler leurs origines au cours des 12 derniers mois. Les thèses du « nouvel antisémitisme » de « l'antisémitisme importé » affirment que le phénomène serait principalement véhiculé par l’antisionisme et introduit en Europe par l'immigration arabo‐musulmane et l'islamisme, et est régulièrement utilisé à droite pour s’attaquer à la gauche. L’entraînement mutuel dans une logique d’accusation et de dénégation, qui mèle des sujets d’antisémitisme ordinaire, et des positionnement antisionistes n’ayant effectivement rien d’antisémite, ferme complètement l’espace d’une réelle réflexion à gauche sur l’antisémitisme structurel, et comment le combattre en son sein comme dans la société (voir à ce sujet les définitions de l’antisémitisme concurrentes à celle de l’International Holocaust Remembrance Alliance, notamment dans la Déclaration de Jérusalem sur l'antisémitisme). Par exemple, le baromètre de la CNCDH rapporte une proportion d'adhésion aux préjugés antijuifs plus élevée chez les personnes de confession musulmane (environ 60 %) ou les sympathisants de LFI (47 %). Pour autant, ces groupes ne représentent chacun qu'environ 7 % de la population adulte en France. Par conséquent, la CNCDH conclut que les « gros bataillons » des porteurs de préjugés antisémites dans la société française restent constitués de personnes non musulmanes et de sympathisants d'autres sensibilités politiques. Il n’en demeure pas moins que l’incapacité de la classe politique à lutter contre le racisme et son instrumentalisation comme outil rhétorique et partisan a des conséquences effectives et graves sur les personnes concernées.
Une autre part de la stratégie de normalisation de l’extrême droite française repose sur son soutien à la politique israélienne, et c’est aussi l’un des éléments de la défense du RN concernant les écrits antisémites publiés par « Mediapart ». Le ministre israélien des Affaires de la diaspora et de la Lutte contre l'antisémitisme Amichai Chikli a par ailleurs pris la défense du président du RN et affirmé qu’il est « l'une des voix les plus claires en Europe contre le Hamas ». Au‐delà de leur antisémitisme évident, les écrits attribués à Jordan Bardella embarassent également le RN sur les enjeux géopolitiques. Alain Soral, dont Bardella semble fortement imprégné idéologiquement, est en effet le défenseur d’un antisionisme conspirationniste depuis des décennies en France. Le polémiste d’extrême droite s’oppose aussi frontalement à la politique pro‐israélienne adoptée par le Rassemblement national qu’il qualifie de « philosémite ». Pourtant, le soutien ou non à la politique d’Israël est un enjeu de tendance idéologique au sein de l’extrême droite antisémite, et non un marqueur de l’antisémitisme. Dès la guerre des Six Jours en 1967, des antisémites notoires comme Xavier Vallat, ancien commissaire général aux questions juives sous le régime de Vichy, ou Lucien Rebatet, ancien collaborateur de la Waffen‐SS, se sont rangés du côté d'Israël au nom de la « défense de l'Occident » contre le monde arabo‐musulman et le communisme. Comme le rappelle l’organisation Diaspora alliance, l’extrême droite contemporaine admire aussi dans le gouvernement israélien un modèle d'État-nation ethnique fort, militariste et aux frontières fermées. Enfin, le soutien affiché à Israël est mobilisé comme alibi permettant de masquer la persistance du corpus antisémite et négationniste dans l’extrême droite française, comme dans le cas de la défense de Jordan Bardella. Le « philosémitisme » prêté aux conservateurs français de tout poil est en réalité un philoisraélisme qui répond plus à des enjeux géopolitiques immédiats qu’à l’organisation du système raciste français. Il n’en reste pas moins que ce jeu de tendances ne semble pas parvenir à diviser une extrême droite dont le dénominateur commun reste le racisme, dont l’antisémitisme, et qui nourrit l’espoir de gouverner prochainement.
