L’année s’est ouverte sur un déferlement raciste après l’annonce de la naissance du premier bébé de l’année à Avignon, prénommé Zaïd, tandis que L’Humanité révélait une note interne à la RATP visant à interdire tout ce qui pourrait servir à la prière ou aux ablutions. Une infirmière de l’AP-HP a été suspendue pour le port d’un calot assimilé à un signe religieux. Il y a quelques jours, la candidate aux municipales à Réhon (Meurthe-et-Moselle), Aurore Kartramiz a essuyé une vague de commentaires islamophobes après la publication d’une photo ; elle porte le foulard.
Ces attaques sont rendues possibles par la normalisation de la violence raciste et son impunité. L’islamophobie d’Etat ne s’est jamais tarie, et l’un de ses leviers favoris reste la répression des femmes qui portent le voile. En 2004, la loi interdisant les signes religieux à l’école couronne des décennies de panique morale autour du voile par une interdiction visant les femmes mineures. Au moment des débats autour de la loi, seule une infime minorité des féministes résiste à ce projet discriminatoire, défendu par la gauche. Aujourd’hui encore, personne dans le paysage politique ne s’aventure à revenir sur cette loi.
Le racisme de la gauche française n’épargne pas le mouvement féministe, qui définit aussi les frontières entre les bonnes et les mauvaises femmes musulmanes. L’exemple le plus marquant est sans doute celui de Ni putes ni soumises, organisation créée en 2003 par des cadres du PS et de SOS Racisme. Osez le Féminisme est créée en 2009 par Caroline de Haas et en 2015, une section entière de l’organisation démissionne en dénonçant des interventions publiques « honteuses et irrespectueuses envers les femmes voilées ». En 2018, c’est de nouveau de Haas qui crée le mouvement #NousToutes, qui pendant ses premières années refuse de se positionner sur trois questions dans le féminisme : la place des femmes trans, la question du voile et celle du travail du sexe.
Le lien entre la lutte contre l’islamophobie et son bras armé misogyne d’une part, et le féminisme d’autre part, ne tient donc pas de l’évidence. Il s’est consolidé dans le paysage politique français dans la fin de la décennie 2010, notamment par la popularisation de la notion d’intersectionnalité au moment de l’émergence de mouvements féministes de masse comme #MeToo. Mais la greffe a consisté à intégrer la place des femmes musulmanes dans le féminisme majoritaire sans créer de nouvelles catégories. Il s’agit moins de montrer que les femmes musulmanes ont droit à la solidarité du mouvement féministe face aux attaques qu’elles subissent en tant que musulmanes qu’en tant que femmes « comme les autres ».
En 2023, en pleine polémique autour de l’interdiction de la abaya dans les écoles, Sophie Binet de la CGT comme Olivier Faure du PS refusent de dénoncer ce projet. Chez les féministes, la mobilisation s’articule alors autour de référents familiers : le droit des femmes à disposer de leur corps et à se vêtir comme elles le souhaitent. Nombreuses sont celles qui ont comparé cette panique morale à celle des années 1960 autour de la minijupe. Dans un contexte particulièrement islamophobe, ces mises en équivalence remplissaient deux fonctions : faire penser la femme derrière la abaya, et pour ce faire, désislamiser, universaliser le vêtement, qui ne serait finalement qu’un vêtement. Or si une jupe longue n’est pas nécessairement une abaya, les femmes visées par l’interdiction sont toujours musulmanes.
La liste des revendications auxquelles peuvent aspirer les femmes musulmanes est par là circonscrite à leur condition de femme, avant d’être des sujets politiques : droit à disposer de son corps, à l’intégrité physique, au choix de sa tenue. Plus rarement : le droit à ne pas être déscolarisées en raison du port du foulard, de se présenter aux élections, d’avoir un travail, et le droit d’avoir une existence politique publique, surtout en dehors du champ du féminisme intersectionnel à vocation majoritaire, surtout dans la lutte contre l’impérialisme et dans l’antiracisme politique.
En novembre dernier, l’IFOP publie un très critiqué « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France ». Le sondage met notamment en avant que 44% des jeunes musulmanes de 15 à 24 ans porteraient aujourd’hui le voile, contre 16% en 2003. Laurent Wauquiez s’en saisit et dépose en décembre une proposition de loi visant à interdire le voile pour les mineures dans l’espace public. En interview, le député affirme ne pas vouloir « qu’on tombe dans un piège consistant à ne pas voir la signification politique de ce que représente le voile ». Pour lui, le foulard est un symbole d’inégalité entre les hommes et les femmes dont le prosélytisme s’imposerait de plus en plus. Chez Sarah Knafo de Reconquête, c’est la liberté des femmes en France qu’il faudrait défendre, devant un symbole de soumission à Dieu, certes, mais surtout à l’homme qui voile sa femme. Le pouvoir islamophobe dans ce pays n’est pas inquiet du fait qu’il y ait avant tout une femme derrière le foulard, mais qu’il y ait un homme musulman derrière cette femme musulmane. Et à celà, le féminisme majoritaire et sa dépolitisation du voile et des musulmanes ne parvient à répondre que par la négation.
C’est un contexte politique global qui justifie la mise à l’agenda politique de l’islamophobie. Comme durant la seconde intifada de 2000 à 2005, la question du génocide à Gaza a fortement mobilisé les populations françaises, notamment issues de l’immigration maghrébine. L’idée d’un nouvel antisémitisme principalement nourri par la critique de la politique d’Israël s’est généralisée au-delà du camp néo-conservateur qui l’a vue naître. Celui autrefois attribué aux banlieues l’est aussi maintenant à la France insoumise, à qui on reproche de flatter ce faisant un électorat musulman. Le trope de la femme d’origine maghrébine cherchant à se libérer d’un environnement conservateur et religieux semble quant à lui s’être légèrement tari. On pourrait y attribuer une explication démographique. Les enfants issus de l’immigration sont globalement plus diplômé-es qu’iels ne l’étaient il y a 20 ans, ce qui favorise la politisation des individus et la construction de ripostes politiques collectives. Les filles de 2004 sont adultes aujourd’hui. L’idée que le terme « beurette » est raciste et orientaliste a par exemple fait son chemin, en emportant avec lui une partie des représentations qu’il englobe. Et c’est aussi ça qui fait trembler la droite : nous, les femmes maghrébines ou musulmanes, savons que la division ne nous renforcera pas, et pour citer Frantz Fanon en parlant des militantes du FLN, «qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du général de Gaulle».
