Exprimer une parole politique expose à la critique. Souvent, c’est ce que craignent les personnes qui ne se pensent pas assez savantes, modérées, radicales, renseignées pour parler. Pour les personnes discriminées, cette critique est inscrite dans les systèmes de domination et personnalisée. Il faudrait montrer patte blanche, s’éloigner de la caricature qu’on nous prête, se justifier par avance, et par là neutraliser notre parole politique.
Le moment politique est grave et les forces réactionnaires sont unies. Mais l’époque réserve aussi à notre camp des percées qu’il faut chercher à reproduire. Depuis décembre, plus de 1100 manifestations d’agriculteur-rices ont eu lieu en Europe, surtout en France mais aussi en Grèce, en Pologne, en Allemagne et en Espagne. Elles sont principalement motivées par l’accord commercial Union européenne-Mercosur et les mesures sanitaires. En France, la Confédération paysanne, de gauche, s’est mobilisée aux côtés de la Coordination rurale, historiquement proche de l’extrême droite, en opposition à la FNSEA notamment sur la gestion de l’épidémie de dermatose nodulaire (voir comprendre). Cette conjoncture permet à la gauche, notamment LFI, de faire porter sa voix parmi les agriculteurs-rices et de disputer ce terrain à l’extrême droite. Et par là, de mettre en lumière les liens du RN avec la FNSEA et leur malaise autour de la gestion de la crise.
La montée du fascisme polarise l’échiquier politique. Les personnes acquises à notre camp se radicalisent, embrassent des luttes plus diverses, dont ces dernières années la lutte contre le racisme et l’islamophobie. Mais la prise de pouvoir démocratique implique de convaincre plus largement, des secteurs entiers de la société, dont certains ne votent pas, et d’autres (pense-t-on) sont acquis à l’extrême droite. Certaines luttes en sont l’arène par excellence ; parce qu’elles sont nouvelles, elles sont à la fois l’expression actuelle d’intérêts disputés, et peu articulées à une proposition politique. La réalité du fascisme est que la société est de plus en plus fasciste. La réalité de l’antifascisme est qu’on ne peut pas rester qu’entre nous.
Le monde traverse aussi, depuis près de vingt ans, une période ponctuée d’épisodes révolutionnaires. Même lorsqu’elles sont réprimées, ces irruptions nous renforcent. Dans les mouvements anti-autoritaires qui surgissent partout aujourd’hui, n’oublions pas ce que ces mobilisations doivent à leur plus proche parent : les mobilisations féministes de masse des dix dernières années.
Ces dernières semaines, l’expression politique autour de l’enlèvement de Nicolas Maduro et Cilia Flores (voir dossier) a aussi été un terrain disputé. Au sein de la gauche, certaines voix ont appelé à dénoncer l’enlèvement du président vénézuelien, mais également à laisser place à la joie de certain-es manifestant-es, majoritairement issu-es de la diaspora et proches de l’extrême droite états-unienne. Par peur de la critique, beaucoup se sont condamné-es à la mise en équivalence ou au silence.
La libération est l’affaire des peuples. En France, nous avons aussi à faire, pour notre autodétermination et pour briser le joug de l’impérialisme. Rien n’est perdu d’avance, nous construisons notre propre histoire. Mais nous le faisons dans les conditions héritées du passé, et non celles que nous choisissons.
