Le 15 mars est une journée internationale de lutte contre les violences policières. La campagne « 1 euro contre les violences policières » qui se tient du 1er au 31 mars avec le Réseau d’entraide vérité et justice, rassemble des fonds pour les familles endeuillées. Les organisateur‑rices soulignent plusieurs choses : pour l’entourage des victimes, au-delà du coût des obsèques, le parcours judiciaire est souvent long, mais surtout extrêmement coûteux.
Le 5 mars dernier, la cour d’appel de Versailles a pris la décision de renvoyer Florian M., le policier qui a tué Nahel, devant les assises pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et non pour meurtre. Cette décision va à l’encontre de celle des juges d’instruction, qui avait retenu le caractère intentionnel dans le crime à juger.
Moins d’un mois avant, le 11 février, la Cour de cassation confirmait le non-lieu en faveur des gendarmes dans l’affaire de la mort d’Adama Traoré, et la famille annonçait saisir la Cour européenne des droits de l’homme. Le 19 juillet 2026, une décennie se sera écoulée depuis le décès du frère d’Assa Traoré, sans que les recours judiciaires ne soient arrivés à leur terme, et surtout, sans qu’une condamnation n’ait été prononcée contre les gendarmes.
Dans les deux affaires, les heures et les jours qui suivent la mort de la victime sont cruciales, et font notamment intervenir un personnage clé de la chaîne judiciaire française : le procureur. C’est lui qui décide quelles enquêtes préliminaires sont ouvertes, à quel service de police elles sont confiées, et saisit le juge d’instruction. Ainsi, pour Nahel, le procureur ouvre dès le premier jour une enquête pour « tentative d’homicide volontaire sur personne dépositaire de l’autorité publique », qu’il confie au commissariat de Nanterre. L’enquête pour le meurtre de Nahel est, elle, confiée à l’IGPN.
Point commun entre tous ces acteurs : ils répondent tous hiérarchiquement au ministère de l’Intérieur. Le procureur, en particulier, est une bizarrerie nationale : bien que considéré par le droit français comme un magistrat, et ayant un rôle clé dans l’enquête, il n’a pas l’indépendance d’un juge. Il applique la politique décidée par le garde des Sceaux, qui donne notamment des consignes sur la direction générale des poursuites, et les types de délits à amener devant le juge. Dans un arrêt de 2008, la Cour européenne des droits de l’homme a d’ailleurs considéré que le procureur n’était pas « une autorité judiciaire », du fait de cette absence d’indépendance vis-à-vis de l’exécutif.
Ces dernières années, l’IGPN en particulier s’est trouvée sous le feu des critiques, notamment pour sa prise en charge des affaires de violences policières au cours du mouvement des Gilets jaunes en 2018. La répression, qui suit de peu celle du mouvement loi Travail, et le grand nombre de blessés, marquent alors un tournant pour la gauche radicale majoritairement blanche, qui semble alors découvrir l’ampleur des violences policières, et surtout l’impossibilité systémique à obtenir justice. En 2022, La France insoumise inscrit ainsi à son programme la suppression de l’IGPN, et son remplacement par une autorité indépendante rattachée au Défenseur des droits.
De nombreux‑ses militant‑es antiracistes soulignent cependant une chose : il aura justement fallu le mouvement des Gilets jaunes pour que des revendications communes à la gauche radicale et aux mouvements antiracistes se forme autour des violences policières, alors même que la mobilisation de ces derniers est ancienne. La marche pour l’égalité et contre le racisme date de 1983, le Mouvement de l’immigration et des banlieues est créé dès 1995. Mais l’histoire de la gauche, en particulier du PS de ces années-là, est plutôt celle de la récupération, à travers des organisations comme SOS Racisme, pour transformer des revendications contre le racisme de l’État en problème moral et interpersonnel.
Dans la reconfiguration récente et salutaire de la question à gauche, il ne faut ainsi pas ignorer le rôle de l’apparition de La France insoumise dans le paysage politique, et la quasi-disparition du PCF, ainsi que de nouveaux acteurs militants de la lutte contre les violences policières. Le travail du comité Adama, durant de longues années, auprès de cadres de La France insoumise n’est absolument pas étranger à l’évolution du mouvement sur ces questions. Par ailleurs, l’existence de plus en plus fréquente d’images directes des violences complique la construction du récit officiel qui fait souvent des victimes les coupables.
Il n’empêche que durant de longues années, la question a été évacuée. Or, dans les années 80, même du côté du PCF, on n’ignorait pas le caractère systémique des violences policières dans la répression du mouvement ouvrier. Si le mouvement des Gilets jaunes marque un tournant, c’est aussi parce que d’une certaine manière, les violences en manifestation avaient considérablement diminué au cours du XXe siècle. Basta Media a produit une base de données des suites judiciaires des décès suite à une intervention policière entre 1977 et 2022.
En 1987, un an après la mort de Malik Oussekine, Lucien Barbier, militant CGT, est tué lors d’une manifestation à Amiens. Dix ans plus tard, sa sœur – et grand-mère de l’autrice de ces lignes – à la tête du comité de mobilisation, obtiendra 1 franc symbolique de dédommagement de la part de l’État, mais aucune condamnation d’un policier.
Après sa mort, 10 000 personnes défilaient à Paris en protestation, à l’appel du PCF et de la CGT. Le mot d’ordre : « la liberté de manifester ». Mais refusant de voir la violence coloniale, Malik Oussekine et Lucien Barbier sont cités comme victimes d’une même répression du mouvement ouvrier, alors même que le premier était un simple passant, et ne participait pas à la manifestation au cours de laquelle il a été tué.
Lucien Barbier fut le dernier militant tué au cours d’une manifestation au XXème siècle, mais aussi, pendant de longues années, le dernier pour lequel la gauche radicale représentée au parlement a été à l’appel des mobilisations. Si la doctrine du maintien de l’ordre en manifestation a changé après lui, des dizaines de décès sous le feu ou les coups de la police ont pourtant eu lieu ensuite, pour lesquels les mouvements antiracistes ont longtemps été les seules voix politiques. Au-delà de l’ignorance coupable de la violence coloniale, c’est aussi le signe de l’incapacité d’une partie de la gauche à penser la justice pénale et la police comme faisant partie d’un continuum d’oppression des classes populaires (y compris, dans une moindre mesure, blanches), qui va bien au-delà de la répression des mouvements politiques organisés.
